INDISCIPLINE AUX ARMEES
mon année, si vous y êtes encore, et que, si vous en êtes partis, vous y retourniez incontinent pour soutenir chacun en sa charge et eu son devoir, me trouvant ohligé à vous donner cet ordre, tant à cause de la licence extrême à laquelle j'apprends tous les jours que les gens de guerre, officiers et soldats, s'abandonnent de plus en plus en quittant leurs troupes, que pour la subsistance et conservation de l'armée (1). » Cette dispersion des gens de guerre, soit par indiscipline, soit par facilité des congés accordés, devenait la grande préoccupation. Une semaine auparavant le Roi s'en était plaint aux deux maréchaux : « Je ne saurois vous exprimer le déplaisir que j'ai d'apprendre tous les jours que ceux qui veulent revenir de mes armées en obtiennent la permission, et encore de ce que vous souffrez que les maréchaux de camp, au *piTJudice de mes ordonnances, se mêlent de donner des congés, ce qui fait que l'on voit des troupes de huit à dix hommes, tantôt de pied, tantôt de cheval, qui s'en retournent en toute liberté, en sorte que ce sera la ruine entière de mes armées, s'il n'y est remédié (2). » Le 24 août, deretourà Saint-Germain, il mandait à Richelieu : « Je suis bien marri des longueurs de MM. de ChàtiUon et de La Force. Si vous ne fussiez demeuré, je crois qu'ils auroient dissipé leur armée sans rien faire (3). »
Le cardinal était plus marri encore de la conduite du maréchal de Brézé qui, à la tête d'une troisième armée, devait agir conjointement avec les maréchaux de Ghâtillon et de La Force. Brézé ne songeait qu'à regagner sa maison de Milly, près de Saumur. Il obtint un congé sous couleur d'aller aux eaux pour sa santé. « Le cardinal, constatent les Mémoires de Montglat, fut fort fâché... il cacha au Roi cette mauvaise humeur. Il enrageoit néanmoins de voir l'extravagance de son beau-frère. Mais ce maréchal était pressé du désir de retourner en sa maison de Milly en Anjou, pour y manger des melons, dont la saison se passoit (4) », ou était peut-être irrité d'avoir à commander avec d'autres mare-
(1) Archives de la Guerre, vol. 48, p. 227.
(2) Ibidem, p. 114.
(3) Affaires étrangères. Lettres de Louis XIII à Richelieu,
(4) Mémoires du Marquis de Montglat, t. I, p. 203.
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chaux, car il « n'étoit pas bcHo de compagnie ». Le 11 août 1G;38, M. de Chavigny, chargé de remettre à Brézé la permission du Roi, emportait aussi une semonce du cardinal hautaine et sévère : « Mon Frère, disait Ricliclieu, une lettre m'apprend votre peu d<' santé, votre ])eu de hicn et la résolution que vous avez prise. Le premier défaut dépend de votre constitution naturelle et des excès que la passion de la chasse vous a fait faire en votre jeunesse; le second doit être attribué au mauvais ménage de votre maison ou aux dépenses que vos prédécesseurs ont faites servant les Hois. Pour ce qui est de votre résolution, votre seule humeur en est cause. Comme je ne puis être responsable du premier de vos maux, puisque j'en ai ma part moi-même et qu'il n'y a que Dieu qui donne la santé, vous ne devriez pas, ce me semble, me reprocher le second, vu les grands biens que je vous ' ai faits ou que vous avez reçus, par mon moyen, de la grâce du Roi, et le mauvais état auquel étoient vos affaires, lorsque vous êtes entré en mon alliance avec les beaux titres dont vous me parlez, mais si peu de bien qu'entre ce dont vous jouissez et ce que vous aviez lors, il y a différence de beaucoup à rien... En quittant ces quartiers, vous aurez voulu quitter mon amitié. Je consens, quoique mal volontiers, à la rupture que vous faites avec moi, et sans me repentir des biens que vous ne reconnoissez pas, — et dont vous jouissez. Bien que je ne veuille plus avoir de commerce avec vos inégalités et vos boutades, je vous assure que je serai toujours, mon Frère, votre très affectionné frère et serviteur (2). >> L'époque n'était nullement à la bonne humeur, pas plus parmi les gens de cour que dans la famille royale.
Richelieu dut quitter à son tour son quartier d'Abbeville. Le 18 août, il arrivait à Picquignyet il mandait à Louis XIII : « Je suis parti en intention de dîner au Pontdormy (3), mais sans effet, parce que le feu s'est mis au château, qui en a brûlé une partie, et nous en a chassés et contraints de venir manger un morceau à la poste
(1) Père (iriiïct, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 129
(2) AvencI, Lettres du Cardinal Richelieu, t. VI, p. 83-85.
(.3) Pont-de-Rémy, petit village entre Abbeville et Picquigny.
LES IMPOTS Al c;MENTES 305
do Flixecourt (1). L'armée de MM. de La Force et de Chàtilloii ue partira que jeudi, nous ayant mandé que le rasement de Renty requéroit qu'ils demeurassent jusqu'à ce jour-là (2). » Louis XIII avait déjà regagné Saint-Germain. Dès le 19, il écrivait au cardinal: « J'arrivai ici sur les deux heures après-midi, où je trouvai la Heine en bonne santé et non si prête d'accoucher qu'on nous le luandoit. Je voudrois bien n'être arrivé ici sitôt et être encore en Picardie. Je m'en vas demain à Versailles pour deux ou trois jours. J'ai trouvé le sexe féminin avec aussi peu de sens et aussi impertinent en leurs questions qu'ils ont accoutumé (3). » Et lUchelieu de répondre d'une plume sereine le 21 : « Je suis extrêmement fâché du mécontentement que le Roi a re(;u en arrivant à Saint-Germain. Ce qui me console est que je suis assuré qu'il n'aura point continué, ne doutant point que le sexe féminin ne soit capable d'avoir fait des réflexions qui l'aient porté au point auquel Sa Majesté le doit désirer par raison (4). »
Ce jour-là Richelieu se trouvait à a\miens. Il écrivait à Bullion et à Bouthillier, les deux surintendants des finances, pour défendre les habitants des villes du nord mis à rançon par le fisc en dépit de leurs souffrances : « Ceux d'Abbe\iLle ont consenti pour leurs fortifications un redoublement de droit sur leurs vins, à la charge qu'ils en seroient fermiers. Cependant devant que leur ferme ait été échue, on les en a privés et a-t-on établi à perpétuité le droit qu'ils n'avoient consenti que pour un temps. Ceux de Saint-Quentin se plaignent avec raison d'un autre doublement de droit sur leurs vins qu'on y a mis, nonobstant les grandes charges qu'ils ont et la somme de cinquante mille livres qu'ils ont fournie pour leurs fortifications, à la charge d'être déchargés du droit qu'on leur impose... Ceux d'Amiens sont en mêmes termes, et j'ai bien peur que toutes les
(1) Six lieues au nord-ouest d'Amiens.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal Richelieu, t. VI, p. 90-91.
(3) Archives des Affaires étrangères, Lettres de Louis XIII à Richelieu.
(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 95-96. Les mots sexe féminin étant écrits en abrégé : sexe /., M. Avenel se demande s'il ne s'agit pas de Mme de Hautefort ou même de la Reine. C'est à partir de 1638 que la jeune fille, ayant reçu de la Reine la survivance de la charge de dame d'atour qui appartenait à sa grand-mère M""' de La Flotte, fut appelée M""^ de Hautefort.