‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 183 sur 219 · JOIE DE RICHELIEU · texte numérisé non relu

JOIE DE RICHELIEU

voir par raison physique que la Reine étoit accouchée d'uu lils. Il lui faut pardonner s'il est un peu mélancolique. Les six mille écus que le Roi lui a accordés à la prière de iMonseig-neur le consoleront un peu ; et, plus que toute chose au monde, l'assurance que je lui ai donnée, de la part de Son Éminence, que rien ne renipcclicroit de le servir toujours (I). » Louis XIII manda, le lendemain 6 septembre, à Richelieu : « La Reine n'a plus de fièvre et mon fils se porte comme on le peut désirer (2). »

« Je suis ravi, répondait le cardinal, que Monsieur le Dauphin a les cheveux noirs et que d'aucuns remarquent qu'il ressemble à Votre Majesté. » Et il faisait une prédiction qui devait se trouver juste : (( En vérité, je crois que. Dieu vous l'ayant donné, il l'a doimé au monde pour grandes choses (3). » Le cardinal était pénétré d'une joie si profonde, que la Reine, depuis tant d'années son ennemie, était célébrée dans l'officieuse Gazette, où l'on peut lire telle louange certainement inspirée par Son Éminence ; « Cette Reine à laquelle il ne manquoit plus rien que d'être mère », et le 2 octobre : « Le Roi arriva le mercredi à Saint-Germain, où le cardinal duc se rendit, de nos armées, le même jour et quasi à la même heure que Sa Majesté, laquelle il trouva dans la chambre de Monseigneur le Dauphin, où la Reine étoit aussi. Il seroit malaisé d'exprimer de quels transports de joie Son Eminence fut touchée, voyant entre le père et la mère cet admirable enfant, l'objet de ses souhaits et le dernier terme de son contentement (4). »

« Brisach est à nous! »

« Si M. de Longueville pouvoit défaire Savelli, ce seroit pour nous remettre un peu des malheurs qui nous sont arrivés cette année et mettre nos soldats, en la môme, sur une bonne curée (5). » Le Roi chasseur, qui écrivit ces lignes à Richelieu le 10 novembre 1638, eut la satisfaction d'apprendre l)ientôt que le duc de Lon-

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 149, note.

(2) Archives des Aiïaires étrani^ères, Lettres de Louis XIII à Richelieu.

(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 157.

(4) Ibidem, t. VI, p. 149-150.

(3) Bibliothèque Victor Cousin.

UNE CAMPAGNE QUI FINIT l'.IEN 341

giieyille venait de battre le comte Savelli à Blamont, et bientôt qu'il avait repris Lunéville au duc Charles de Lorraine (1).

Et, soudain, prenant la plume, il fébcite Bernard de Saxe- Weimar : « Je ne vous puis mieux exprimer ma joie de la prise do Brisach qu'en vous assurant qu'elle est aussi grande que ce succès est 2-lorieui et important et quil me fait espérer d'heureuses suites pour le bien des atraires publiques et pour disposer toutes choses à une sûre et honorable paix. » Et Richelieu de son côté : « La croyance que j'ai que Votre Altesse ne doute point de la joie extrême que je ressens de la prise de Brisach m'empêche de la lui représenter par ces lignes (2). »

Comme le remarque fort justement M. Fagniez, « cette conquête, s'ajoutant à celle des villes forestières et du Brisgau, nous assurait la possession de l'Alsace, fermait aux Espagnols la communication entre le Milanais et les Pays-Bas, protégeait la Bourgogne et la Lorraine, ouvrait à nos armées la vallée du Danube (3). » On comprend que Théophraste Renaudot ait terminé ainsi l'article de sa Gazette : « Et dites si Dieu aime la France et si ce n'est pas là bien finir une campagne avec l'année! » Charles de Lorraine se lamentait : « Enfin Brisach est pris, honte immortelle pour l'Empire!... Si à Vienne ils ne réparent cet affront, par quelque grand dessein et bien exécuté, il ne faut plus être soldat, mais moine, et laisser l'Empire à qui le prendra (V). »

Mais Corneille avait raison :

Jamais nous ne goùton.s de parfaite allégresse, Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse.

La mort du Père Joseph.

Le 15 décembre 1638, à Rueil, le cardinal s'était montré particulièrement satisfait. Revenu de Saint-Germain, il avait constaté que le Père Joseph, qui, plusieurs mois auparavant, avait été

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 244.

(2) Vicomte de Noailles, Bernard de Saxe-Weimar, p. 383-384.

(3) G. Fagniez Le Père Joseph et Richelieu, t. II, p. 408.

(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 210.

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frappé (l'apoplnxie à Goinpiègiie et que, pour ce uiotil", il logeait dans sa maison de Rueil, se trouvait « bien dispensé ». Son Éniinence s'apprêtait à se rendre à la comédie qui allait être donnée sur le théâtre du château et elle disait en riant au Capucin, qui venait de reconduire le cardinal Bicci, nonce extraordinaire : u Demeurez à la comédie, il ne s'y traite sinon choses sérieuses. — Je m'en vas, répondit le Père Joseph, faire la comédie avec mon bréviaire. »

Dans sa chambre il Ht l'office fort dévotement; un peu plus tard, il fait une collation des plus frugales tandis qu'on lui donne lecture del' « histoire de la guerre des chrétiens contre les Turcs ». Il écoute avec enthousiasme le récit des « exploits de Godefroy de Bouillon pour la conquête de la Terre sainte, car, lui aussi, poète virgilieu de la Turciade, il a célébi'é les croisés :

Meque tuum vatem, placuit tibi, Chrisle, (att-bor, Vilibus horrentem pannis, inopemqiie , vagumqne, Slare polo et celebrem heroinn hi&lrarc calervam, Ut vox nostra canat, qxiac dr.vlris forliliua edenl (1).

Et moi, votre poète, ô Christ,, vous plait-ii pas Que, rougissant de mes haillons, misère errante, Je montre dans le ciel cette troupe éclatante Et chante les exploits accomplis par ses bras?

La collation achevée, le Père Joseph se lève pour écrire une lettre circulaire à toute la congrégation des Calvairiennes. Mais soudain une attaque d'apoplexie le terrasse et lui enlève l'usage de la parole. Tandis qu'on le transporte dans son lit, le cardinal, aussitôt averti, sort du théâtre. Le samedi 18 décembre, il vit mourir, dans les sentiments de la plus ardente piété, celui qui avait vécu « pauvre auprès de l'abondance, humble dans les honneurs, chaste auprès des délices, obéissant en tout, sobre auprès des festins, rclig-ieux dans le monde et Capucin à la Cour ».

« Je perds aujourd'hui, dit Louis XIII avec émotion, le plus fidèle de tous mes serviteurs, et M. le Cardinal son confident et son appui (2). » On raconte qu'entre le 15 et le 18 décembre,

(1) La Turciade, III, 179, 182.

(2) Vie manuscrite du Père Joseph, ch. xvi et xvu.

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