FEUQUIÈRES BATTU, BLESSÉ, PRISONNIER
envoya aussitôt ordre à toute la cavalerie de monter à cheval et de se mettre en bataille dans ce pré, qui étoit à la tête du régiment de Navarre et nous poussâmes au galop jusqu'à la garde avancée, que nous trouvâmes escarmoucliant déjà avec des Cravates. En moins de rien nous vîmes paroitre plusieurs escadrons, en sorte .que, ne doutant plus que ce ne fût au moins l'avant-garde des ennemis, M. de Feuquières retourna pour mettre l'armée en bataille, espérant bien que notre cavalerie, qu'il trouva toute au meilleur ordre du monde, soutenue du régiment de Navarre, lui en donneroitle loisir (1). »
Trois jours plus tard, Richelieu, parvenu à Abbeville depuis le '2 juin, mandait à La Meilleraye : « Je vous dépêche ce courrier pour vous donner avis d'une déroute qui est arrivée à M. de Feuquières par le défaut de sa cavalerie, qui a tourné le dos au lieu de combattre; l'infanterie a fait des merveilles, mais un coup de canon qui, emportant le bras de M. de Feuquières, l'a porté par terre, a fait perdre cœur à ceux qui étoient demeurés avec lui; la cavalerie s'est toute sauvée. Nous ne savons encore ce qu'il y a d'infanterie perdue. On dit que Navarre a fait des merveilles. Vous ferez passer cet accident dans l'armée le plus doucement que vous pourrez. Médavy est dans Metz, qui ramasse l'infanterie qui se retire. Deux régiments qui n'étoient point au combat ont été jetés dans Verdun... Vous voyez par là ce que vaut la perte d'un chef en une entreprise. Conservez-vous, je vous prie, et hâtez votre siège le plus que vous pourrez (2). » Le 13 juin, le cardinal avait la joie d'écrire à La Meilleraye que M. de Feuquières n'était pas mort, mais prisonnier à Tliionville avec un bras rompu d'un coup de mousquet : « Il a fait merveilles de sa personne (3) », ajoutait Richelieu. Et Son Éminence comptait sur une prompte revanche (4).
(1) Mémoires de rAihc Arnauld, V^ partie, p. 147-152.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 380.
(3) Ibidem, t. VII, p. 390.
(4) Feuquières devait mourir de ses blessures à Thionville, le 13 mars 1G40. « Richelieu, qui ne laissait rien impuni, lisons-nous dans l'ouvrage du Père GrifTet, fit faire des informations secrètes sur la conduite des officiers et des soldats qui avaient pris la fuite au combat de Thionville... Le marquis de Feuquières, ayant été interrogera Thionville par ordre du Roi, ne voulut accuser personne il répondit constamment
LA MEILLERAYE COMRE PICCOLOMIM 36::
Lies précautions prises contre Piccolomini.
La Meillcraye so liàtait lentement, mais sûrement, pour ne pas encourir une seconde fois le reproche que Richelieu lui avait adressé dès les premiers jours du siège : « Je vous compare aux chiens des bonnes meutes, qui, ayant le nez excellent et le pied gras, font des merveilles au découplé, mais avec tant d'efforts, que, devant que le cerf soit pris, ils sont contraints à se rendre (1 ). « Le cardinal avait si à cœur le succès de l'entreprise, qu'il ne manquait pas de s'entretenir avec Messire Antoine de Ville, l'un des plus fameux spécialistes dans l'art de la fortification. Antoine de VUle était fort content de la terreur causée aux habitants dHesdin par les bombes : « Ces bombes, disait-il, ont quinze pouces de diamètre, hautes d'un pied et demi, car on ne les fait plus rondes, mais longues comme une pièce de colonne. Ce seroit la plus furieuse invention de toutes celles dont on se sert à la guerre, si elle étoit aussi nuisible qu'elle est épouvantable. Ceux de dedans, pour s'en garantir, mettent une sentinelle qui, les voyant venir, crie : gare la hèle (2) ! Chacun prend garde où elle doit tomber et a loisir de se retirer. Son plus grand effet est de percer les toits et les planchers par la violence de sa chute, et par l'effort de la poudre, elle se crève et enlève tout ce qu'il y a au-dessus. Les éclats vont en haut. » Antoine de Ville vante la discipline qui régnait dans le camp : « Les marchands et vivandiers, observait-il, sont rangés dans une grande rue ou plutôt allée d'arbres plantés à la ligne depuis le quartier de M. le Grand Maître, jusqu'à celui de la marine. Dans les boutiques, on trouve toutes sortes de marchandises et d'artisans et, chez les vivandiers, des viandes et vins les plus exquis. L'abondance de toutes choses est si grande, qu'il semble plutôt qu'on soit dans une ville que dans un camp, et l'ordre y est tel, que chacun y est plus assuré que dans Paris (3). »
qu'ayant toujours combattu à la tête des troupes, il ne pouvait pas rendre compte de ce qui s'était passé derrière lui. • (T. III, p. 196.)
(1) Avenei, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V'III, p. 354.
(2) Javelot utilisé au moyen âgé.
(3) Le Siège d'Hesdin, par Messire Antoine de Ville.