GRAVK ENNUI POUR RICHELIEU
(lu Roi, sans qu'elle put jamais sortir de ses mains ni être admis aucunes forces en elle que par ordre et avec le consentement de Sa Majesté (1). » En vain Guébriant avait observé : « Eh bien, Monsieur, le Roi ne se contente-t-il pas de bien peu et ne le pouvez-vous pas contenter à peu de frais? — Comment, Monsieur, à peu de frais! avait répliqué le prince, me peut-on demander pis?... Quoi, Monsieur, me veut-on faire esclave? Moi qui n'ai jamais mis l'épée à la main que pour maintenir ma li])erté, le Roi m'a donné et délaissé l'Alsace par notre traité. Depuis ce temps-là, je l'ai servi fidèlement, j'ai repoussé les ennemis de son État, j'ai répandu mon sang, j'ai perdu mon armée; après quoi, l'on s'est moqué de moi et m'a-t-on fait dire que je n'étois plus considérable. Si, ensuite de cela, ma bonne fortune et mon industrie m'ont donné quelque chose, pourquoi me le veut-on ôter? » Ce premier entretien s'était terminé cependant sur une protestation de fidélité : « Je veux en tout témoigner au Roi que je suis son très humble serviteur et ne me séparerai jamais delà France... Lorsqu'elle me chassera d'auprès d'elle par une porte, je m'en rapprocherai par l'autre. » Mais un troisième entretien avait abouti à un refus de remettre sous l'autorité du Roi les villes d'Alsace : « Je ne souffrirai jamais, avait déclaré le prince, qucTonme puisse justement reprocher que j'aie été lepremier à démembrer l'Empire. » A quoi Guébriant avait répliqué : — « Démembrer l'Empire ! et qui vous en prie? L'Alsace et Brisach sont pays patrimoniaux de la maison d'Autriche et cela n'implique pas qu'un de la maison de Saxe ou de Bavière ne puisse être Empereur avec tous les droits de l'Empire sans prétendre rien sur l'Alsace, nonplus que sur le Tyrol ou sur l'Autriche (2). » Des instructions, rédigées dans le cabinet de Chavigny vers le 12 juillet et destinées à M. d'Avaux, ambassadeur de France en Allemagne, montrent combien les prétentions du prince inquiétaient Richelieu : « Sa Majesté, disait les instructions, voyant que M. le Duc Bernard persiste dans ses dégoûts et dans ses plaintes et qu'il ne veut point acquiescer aux conditions qu'elle lui a fait
(1) Rose, Herzog Bernhard der Grosse von Sachstn Weimar, t. II, f, 540.
(2) Ibidem, t. II, p. 541-545.
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proposer touchant lesdites places, qu'il compte pour rien les grandes assistances d'argent qu'il a reçues d'elle et les corps de gens de guerre françois qui ont contribué à tous les succès qu'il a eus autant et plus que les Allemands, qu'encore que son armée ne subsiste que par la solde de Sa Majesté et qu'il la commande sous son autorité, il prétend que les places qu'il prend lui appartiennent comme si c'étoit un souverain qui fît des conquêtes avec ses troupes. Sa Majesté ne peut qu'elle n'en soit mal satisfaite, voulant croire néanmoins qu'il se rendra capable de la raison et se conformera, après y avoir pensé, à ses justes intentions... Jusques à présent, l'on impute son mauvais procédé à la dureté de son naturel, qui est fort attaché à ses intérêts particuliers ; mais deux choses empêchent de croire qu'il le pût porter échanger de parti : l'une, sa réputation, qui lui est chère, et l'autre les grandes sommes de deniers qu'il a tirées du Roi, lesquelles l'Empire et l'Espagne ne lui sauroient donner (1). »
Et Bernard était mort ! Ses lieutenants par bonheur, et notamment le baron d'Erlach, un Suisse, ne restèrent pas insensibles aux grâces que leur consentirent le Roi et le cardinal. On leur envoya pour négociateurs MM. d'Oysonville, de Guébriant et de Choisy. Douze mille livres de rente par tête à MM. de Nassau, d'Oëhm et de Schônbeck, six à huit mille livres à chacun des autres colonels, six mille écus de pension annuelle durant 1 a guerre et pareille somme en terres à la paix pour le baron d'Erlach (2), telle était la manne généreuse que Louis XIII et Richelieu étaient prêts à déverser sur les entourages du duc de Weimar. Ces Messieurs, dès le mois d'octobre, n'eurent garde de refuser cette belle pluie d'or. Erlach promit de ne jamais remettre la ville de Brisach « entre les mains de qui que ce fût, que par ordre et commandement exprès de Sa Majesté (3). » Quant aux officiers et soldats du prince défunt, ils s'engagèrent à « marcher en tous lieux, soit en Allemagne, France, Lorraine ou Pays-Bas, ainsi qu'il leur seroit commandé par Son Altesse de Longueville, général de Sadite Majesté ».
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 424 et 427.
(2) Vicomte dé Noailles, Bernard de Saxe-Weimar, p. 465.
(3) Ibidem, p. 493-494.
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Au mois d'août 1G39, le cardinal avait rappelé le duc de Longucville de l'armée d'Italie. Précaution des plus sages, car, le 9 octobre, Bellièvre, toujours à Londres, assurait tenir de la reine Hearicttc-Maric que le roi Giiarlcs serait heureux de voir le Palatin « à la tète de l'armée qu'avoit commandée le feu duc de Weimar (1). » Bientôt Charles {"'lui-même renouvela cette demande dans un entretien avec Bellièvre. Mais Richelieu ne se souciait nullement de voir ce Palatin, fils du roi de Bohême, perdre les conquêtes que le duc de Weimar avait faites pour la Finance. Il rédigea ces instructions pour Bellièvre : « L'ambassadeur peut dire au roi de la Grande-Bretagne que, s'il veut entrer dès cette hem*e en ligne offensive et défensive avec le Roi et ses alliés contre l'Espagne et entretenir au prince Palatin six mille hommes de pied en Allemagne, ledit prince Palatin ne sera pas oublié, ni l'obligation de le faire remettre dans ses États (2). »
Le prince Palatin n'attendit pas la fin de la négociation. Fort de l'approbation de son oncle le prince d'Orange, muni de vingtcinq mille livres de son oncle Charles P", il vint secrètement en France, afin de s'entendre avec les lieutenants du duc Bernard.
Mais Bullion, averti de son voyage, avait dépêché à ses trousses des gens qui le connaissaient de vue. Il écrivit à Chavigny le 18 octobre : «Je ferai l'impossible pour le faire arrêter le plus doucement que je pourrai (3). » Charles-Louis, déguisé en laquais, fut arrêté à Moulins, d'où il comptait gagner l'Alsace, et l'ambassadeur de France à Londres fut chargé « d'assurer le roi d'Angleterre qu'on traiteroit le Palatin avec toute la civilité qui se devoit à une personne de sa naissance, jusques à c^ que Sa Majesté eût découvert le dessein qu'il avoit, passant inconnu dans ses Etats, contre ce qu'on avoit accoutumé de pratiquer envers les grands princes ('i.) ». Charles-Louis fut conduit au Bois de Vincennes et Chavigny essaya vainement de persuader à Leycestcr, ambassadeur d'Angleterre à Paris, que « Vincennes étoit plutôt
(1) AventI, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 584 note.
(3) Ibidem, p. 584, note.
(4) Ibidem, p. 603.
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une résidence royale qu'une prison (1) ». Le Palatin devait y rester jusqu'en mars 16V0. Le cardinal lui permit alors de résider à Paris, prisonnier sur parole. Ce ne fut qu'au mois de septembre suivant, que, pressé par le Danemark, la Suède et l'Angleterre, il lui rendit la liberté.
Le duc de Longueville, que toute l'armée weimarienne avait acclamé, résolut de prendre ses quartiers d'hiver dans le Palatinat. Vers la fin de l'automne, Neustadt, Oppenheim, Bingen, Kreutznach, Baccarat, étaient tombées entre ses mains et, le 27 décembre JG39, son lieutenant, le futur maréchal de Guébriant, organisait le passage du Rhin. Des barques attendaient à Baccarat et Oberwesel. Durant huit nuits et huit jours, elles transportèrent sur la rive droite du fleuve fantassins et cavaliers, ceux-ci tenant en bride les chevaux, qui suivaient à la nage. Le 9 janvier 1G40, l'armée du duc de Longueville était rassemblée autour de Limbourg, quartier général, et toute l'Allemagne, ainsi que le raconte M. de Roques-Servière, sergent de bataille, constatait qu'il n'y avait « rien d'impossible aux armes du Roi (2) ».
Ce passage du Rhin répondait à la plainte formulée peu de temps auparavant par Banne r. Voyant que Bernard de Saxe-Weimar ne faisait aucune diversion, le général suédois avait dit, non sans humeur : « Prétend-on que je résisterai seul aux Impériaux et aux Bavarois (3)? » Le duc de Longueville espérait lui donner la main et menacer les États héréditaires de la maison d'Autriche.
Lorsque Bauner avait passé l'Elbe le l*"" février 1639, il commandait une armée de dix-huit mille hommes munie de quatrevingts pièces de canon, mais il n'avait ni vivres pour la nourrir ni plus de six mille écus pour la payer (i). Des repas composés de racines et de viande de cheval ne diminuaient pourtant pas la confiance que les troupes avaient en leur chef. Banner refit bientôt ses soldats sur les errasses terres des ducs de Brunswick et de
(1) Vicomte dé NoaiUes, Bernard de Saxe-Weimar, p. 475.
(2) Vicomte de Noailles, Le Maréchal de Guébriant, p. 139.
(3) Levassor, Histoire de Louis XIII, t. VI, p. 660.
(4) Père Grifîet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. III, p. 211-212.
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Luneboui'g, qui avaient cessé détre les alliés de la Suède. Hall, Zwiken et Keiunitz capitulèrent entre ses mains. Murrazini, général de l'Empereur, le contraig-nit, il est vrai, de lever le siège de Freibcrg, mais il ne réussit pas à reprendre Keninitz. Attaqués par les Impériaux le ik avril, les Suédois ne perdirent que trois cents des leurs, tuèrent deu.x mille ennemis et firent cinq mille prisonniers. Les villes saxonnes résistèrent peu.
Le 21 mai, Banner arriva sous les murs de Prague. Loin de céder au.\ conseils du général Torstenson et au désir de ses soldats avides du butin d'une si grande ville, craignant à la fois l'échec et le succès, — car ses Allemands, une fois repus, risquaient de se débander, — il consentit à canonner le point l'aible des murailles. Mais il ne voulut pas donner l'assaut avant d'avoir examiné l'état de la brèche et les dispositions prises par Gallas et le comte Schliek pour le repousser. Il monta dans la tour d'un moulin, vit ce qu'il avait prévu^ quinze mille hommes rangés en bataille et se retira en Thuringe avec son armée. Il essaya de négocier une paix séjjarée entre l'Empereur et la Suède, mais Stockholm, — pressé d'ailleurs par la diplomatie du cardinal, — lui refusa les pleins pouvoirs.