LES AFFAIRES DE SAVOIE. LE CARDINAL ET LA DUCHESSE
Le 14 janvier 1639, la duchesse de Savoie avait répondu à la lettre que Richelieu lui avait adressée le 1*^'" décembre 1638 : « Je ne fus jamais dans une si profonde léthargie que je ne connusse toujours clairement ce que je dois à votre mérite et à la passion que j'ai de rencontrer les occasions de vous plaire. Je sais que des personnes qui ne sont pas trop bien intentionnées, et particulièrement M. dHémery, ont travaillé à obscurcir la candeur de mes actions, voulant même trouver dès taches au soleil. Mais il vous plah'a considérer ce que j'ai fait non seulement du temps du duc Charles-Emmanuel, mon beau-père, et de feu Monseigneur, mais depuis ma Régence. Vous connoitrez parfaitement que je ne pouvois pas agir davantage pour suivre vos conseils et m'employer au service du Roi Monseigneur mon frère (1). »
Richelieu n'avait garde de se laisser prendre à cette eau bénite de cour. L'Empereur, suzerain du duc de Savoie, n'avait-il pas cassé le testament de Victor-Amédée, enlevé à la Duchesse la régence et la tutelle des jeunes princes? Le roi d'Espagne n'avaitil pas permis au prince Thomas de quitter la Flandre pour faire exécuter le décret impérial, de concert avec le marquis de Leganès, gouverneur de Milan (2)? Le cardinal écrivit, le 17 mars, au cardinal de La Valette : a Je ne doute point que le prince Thomas ne fasse tout ce qu'il lui sera possible pour rendre son voyage utile aux Espagnols et essayer de porter Madame, par la crainte, de venir à ses fins... mais je la tiens trop habile, pour se laisser sur-
(1) Vicomte de Noailles, Le Cardinal de La Valelte, p. 461-467.
(2) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIIJ, t. III, p. 272.
:380 OHDHE D'ARHKTER LE PRINCE THOMAS
prendre... et vous trop clairvoyant pour ne prévoir et ne prévenir pas par votre prudence Tefiet de leurs mauvais desseins. Aussi n'appréhendé-je i'i<ni de ce côté-là, pendant qu(^ vous y serez, pourvu que Madame demeure en la bonne disposition où je vois, par vos dépèches, qu'elle est maintenant, et qu'elle veuille s'assurer des principales places de son État, particulièrement de Nice, de Montmélian, comme elle a fait de Turin; vous l'en presserez, s'il vous jjlaît, pour son propre intérêt, qui est ce qui me le fait souhaiter (1). »
Le cardinal pressait, d'ailleurs, les mesurespour ne pas être dupé ; on trouve cette recommandation à la fin de sa lettre : « S'il arrivoit faute de la personne de Madame, il n'y auroit autre chose à faire que ce que vous me mandez, savoir : de se saisir de la personne du Duc et de Turin (2). » Et, le même jour, une lettre au même La Valette partait, signée du Roi et commandant de faire arrêter et enfermer à Pignerol le prince Thomas, aussitôt que celui-ci aurait mis le pied dans les États de sa belle-sœur (3). Et le 17 mars encore, Louis XIII, par la plume de son ministre, mandait à Christine : « Je ne vous puis celer que si ledit prince Thomas, attaché comme il est aux Espagnols, étoit dans vos États avec votre consentement, je n'aurois plus la confiance que j'ai en vous et vous ne recevriez plus par conséquent les mêmes témoignages de mon affection (3). »
Le prince Thomas et le cardinal de Savoie avaient alors avec l'Espagne un traité qui démembrait les États de la Duchesse : il était convenu que les villes qui ouvriraient spontanément leurs portes demeureraient entre les mains des deux princes et que le roi d'Espagne garderait toutes celles que l'on prendrait de force (4).
(1) Avênel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 2'J4, et 296-297.
(2) Ibidem.
(3) Ibidem, p. 298.
(4) Des négociations se nouaient alors entre Richelieu et Olivarès par l'interniédiaire de M. de Pujols, agent du cardinal à Madrid, pour arriver à une trêve, puis à la paix générale. Il était question de la restitution réciproque des places que le Roi Très Chrétien et le Roi Catholique s'étaient prises l'un à l'autre en Flandre, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Allemagne et en Italie. Mais ni Richelif^u ni Louis Xin n'étaient disposés a conclura un marché de dupes, comme le prouve
iMAlS II. SI RVIKNÏ E\ KOKCES 381
Cependant le prince Thomas entrait en Piémont avec ses troupes, et le marquis de Leganès marchait sur le Montferrat à la tète des siennes. Le 26 mars, le cardinal de La Valette essayait de contraindre les Espagnols à lever le siège de Cencio, petit château assez peu éloigné d'Asti, lorsque la duchesse de Savoie lui manda que le prince Thomas, maître de Chivasso, n'était plus qu'à six heures de Turin : « Tout ce que je puis faire, ajoutait-elle, en cette rencontre qui me surprend extrêmement pour le danger évident que nous courons, c'est de vous dépêcher à toute bride ce courrier pour vous prier instamment de quitter tout pour nous venir 'secourir le plus vite qu'humainement sera possible et de mettre ensemble tout ce qui se pourra de troupes pour nous aflVanchir de reflfoi*t de l'ennemi, qui est puissant, comme je vous l'écrivis hier (1). » Christine, épouvantée, avait envoyé son fils aine en Savoie. Elle jugeait la Savoie plus sûre que ce Piémont aux places croulantes et mal munies, dont les gouverneurs ouvraient leurs portes les uns après les autres, tels ceux de Quiers, Moncalieri, Yvrée, Verrue.
De Rueil, le cardinal écrivait au cardinal de La Valette : « La négligence de ceux à qui Madame commet ses places est pitoyable et insupportable tout ensemble. Je vous avoue que ce qui s'est passé à Chivasso me fait plaindre cette pauvre princesse plus que je ne saurois vous le représenter; cependant il faut apporter tous les remèdes possibles à ses maux et empêcher qu'elle ne se puisse perdre elle-même (2). » La pauvre princesse ne laissait pas que de se plaindre... à Richelieu :
cette lettre que le Roi écrivit au cardinal le 18 mars 1639 : < J'ai reçu les deux dépèches do Piijols, qui contiennent les mêmes choses que vous me dîtes la dernière fois que vous vîntes à Saint-Germain. Je trouve votre réponse très bien et surtout l'article que j'ai marqué d'une croix, qui est d'ajuster, en faisant la trêie, comme la paix se devra faire entre les deux Couronnes. Autrement la France r^^cevroit un trop ^rand préjudice, rendant les places qu'il a plu à Dieu nous donner, si ensuite de la trêve, la paix ne sa faisoit, car il faadroit reprendre encore une fois ce que nous tenons maint 'nant. Je vous prie que cet article soit bien expliqué dans la réponse que vous ferez à Pujols. » (Affaire-; étrangères, Lettres de Louis XIII au cardinal de Richeli»"u.) Cet article, tiré d'une lettre de Chavigny à Pujols, est cité par A. Léman, Richelieu el Olivarès, p. 90.
(1) Vicomte de Noailles, Le Cardinal de La Valette, p. 484, note.
(2) Avenel, Lettres du cardinal de Richelieu, t. VI, p. 318.