‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 208 sur 219 · LE PRINCE THOMAS DEVANT TURIN · texte numérisé non relu

LE PRINCE THOMAS DEVANT TURIN

que le prince Thomas et le marquis de Leganès marchaient sur Turin, où le cardinal de La Valette n'avait que trois mille cinq cents Français sous les armes. Le 17 le prince Thomas est devant les murs de la capitale. Installé au Valentin, la maison de campagne que, durant l'occupation française de 1550, René de Birague, président au Parlement de Turin, fit commencer sur la rive gauche du Vô, et qui est devenue l'une des résidences de Madame; il écrit à sa belle-sœur avec une ii'onie des plus courtoises qu'il « ne se seroit pas approché de Turin en si bonne compagnie sans lui aller baiser les mains, si la ville n'eût été remplie des ennemis de leur maison ».

La ville, par malheur, renferme une population autrement nombreuse que la garnison et pleine de sympathie pour les assiégeants. La Régente, qui tremble d'exaspérer ses sujets, refuse de sévir malgré les instances du cardmal de La Valette. Cependant une pluie de bombes arrose Turin jour et nuit, plus effrayante qu'efficace. Le soir du dimanche de Pâques [2k avril 1639) les assiégés remarquèrent un grand feu qui s'éleva « par deux fois au dernier étage du Valentin ». Pour répondre à ce signal, des feux multiples s'allumèrent à travers tout le camp ennemi. L'armée espagnole se hâta de décamper. Le 25 à l'aube, il ne restait plus un corps ennemi devant Turin (1).

La nouvelle était connue à Rueil dès le 3 mai : « Nous avons appris avec contentement la délivrance de Turin, mandait Richelieu à Ghavigny, mais avec beaucoup de déplaisir la perte de Moutcalvo, Pondesture et Villeneuve d'Ast, si elle est vraie, comme le bruit le porte. Le Roi n'a jamais cru Turin si certainement assiégé qu'il n'ait craint que ce fut seulement une tentative pour voir ce que le peuple voudroit faire, avec dessein d'aller ailleurs au cas qu'il ne s'émùt pas. Le mauvais ordre qui a été donné aux places que les Espagnols emportent avec facilité, ou par impuissance ou par négligence, fait craindre au Roi une pareille suite pour les autres et conséquemment la perte de tous les États de M. le Duc de Savoie. »

(1) Vicomte de Noailles, Le Cardinal de La Valette, p. 490-493.

384 LA DUCHESSK I.MPLoRF. DES SECOURS

Le jour nu'ino où le cardinal écrivait ces lignes, Christine rappelait à son secours : « Mon Cousin, ma personne est échappée d'un grand péril, mais les États de Son Altesse Royale Monsieur mon fils y sont plus exposés que jamais... Si vous ne m'assistez puissamment, il n'y a plus de Piémont pour le duc <le Savoie, lequel n'est pas raisonnable qu'il se perde en vous servant. » Mais jusqu'à présent Madame avait refusé de « mettre diverses places entre les mains du Roi » : <( Il faut par nécessité, déclarait Richelieu, cpielque chose qui nous porte dans le cœur du pays et qui nous fasse un chemin à Casai, comme Carmagnole et Villeneuve d'Ast, s'il n'étoit point pris et Montcalvo, au défaut duquel Trino peut suppléer, en chassant les ennemis de Chivasso, comme il sera aisé. C'est à Madame à voir si elle veut se perdre ou se sauver... Si elle faisoit difficulté de livrer Coni, Revcl et Cahours, le Roi n'envoiera pas assurément l'armée de M. de Longue ville (1). » Trois jours plus tard, il cxj)liquait à Chavigny : « Quoique je vous mande sans chiifre que l'armée de M. de Longueville ne passera point que Madame n'ait contenté le Roi sur le sujet des places, on ne laisse pas de la diligonter et on ne retardera en aucune façon son passage (2). »

Ce fut seulement le 10 juin que Chavigny put écrire de Turin au cardinal : « Enfin Madame s'est résolue à mettre entre les mains du Roi Carmagnole, Savillan, Quérasque et Revel... Les troupes françaises sont dans les trois premières places et la garnison de la quatrième part aujourd'hui. » Richelieu ne fut certainement pas insensible à cette phrase qui figure dans la dépêche de Chavigny : « La lettre que Votre Éminence a écrite à Madame a extrêmement contribué à lui faire prendre la résolution de s'accommoder aux conseils du Roi. » Voici ce qu'y avait lu Christine : « Votre Altesse trouvera bon, s'il lui plaît, que je lui die que le mauvais état de ses affaires ne lui permet pas d'être irrésolue en une occasion où les moments sont inestimables et où la nécessité et la raison s'accordent tellement

(1) Avencl, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 337-3^^9.

(2) Ibidem, p. 345.

ULTIMATIM DE lUCHELlEU A LA DUCHESSE :î85

ensemble que la première oblige tout à fait à ce (jue la seconde conseille. Si vous méprisez le conseil qu'elle vous donne, vous en connaîtrez lutilité, lorsqu'il ne pourra plus avoir d'elFet; et si, en le suivant, Votre Altesse ne s'en trouve bien, je consens qu'elle me décrie dans le monde et me fasse passer pour tout autre que je ne suis (1). »

Et l'arpent offert parle cardinal n'avait pas été moins éloquent que la lettre; le 26 mai, il avait donné pour instruction à MM. do Chavigny et d'Hémery : « Puisque vous avez promis un million de livres, le Roi l'agrée; mais de donner les huit cent mille livres par-dessus, c'est jeter le tout dans le Pô. Ce23endant si Madame veut déposer toutes les places entre les mains du Roi, l'on vous permet de vous étendre plus que le million... Mais ma pensée est qu'il ne faut rien offrir de plus jusqu'à ce que vous voyiez Madame résolue au dépôt des places que l'on doit désirer, et je crois qu'elle fera plus par la peur d'être tout à fait abandonnée que par Fespérancc de plus ou moins d'argent (2). »

Au début du mois de juin 1639, les Espagnols étaient maîtres de Montcalvo, Pondesture et Trino. Le cardinal de La Valette sortit de Turin pour reprendre Chivasso. Investie le 17, elle vit le marquis de Leganès et le prince Thomas s'approcher du camp du cardinal avec neuf mille hommes et quatre mille cinq cents chevaux pour la secourir ; mais ils échouèrent dans leur dessein après un combat acharné, Chivasso capitula le 28. Les ennemis, qui semblaient résignés à laisser le cardinal de La Valette et le duc de Longueville reprendre toutes les villes dont ils s'étaient emparés, ne songèrent plus qu'à profiter des intelligences qu'ils avaient dans la ville de Turin, dont la population leur était d'autant plus favorable que le petit corps de garde qui en défendait la citadelle était moins nombreux.

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 370, note.

(2) Ibidem, p. 367-368.

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L'affaire de Turin.

« Le Roi juge lallairc de Turin si importante, qu'aussitôt qu'il a cru qu'elle pouvoit tirer de longueur, il s'est résolu de s'avancer jusques à Pignerol. Il mène avec lui douze cents chevaux et toutes ses gardes, françaises et suisses, en sorte que, ramassant ce qui se prépare vers l'Auvergne et le Lyonnais, nous passerons, s'il plaît à Dieu, avec dix mille hommes de pied. »

Richelieu écrivait cette lettre au cardinal de La Valette le t V août 1039, une quinzaine de jours après que le prince Thomas avait glissé par petits groupes dans Turin, grAce à la nég-ligence ou à la complicité des gens qui gardaient les portes, sept cents soldats espagnols. Le 27 juillet, les habitants avaient ouvert toutes leurs portes au reste de l'armée du prince : « .le prie Dieu, continuait le cardinal, que vous puissiez chasser sitôt les Espagnols de la ville de Turin que nous ayons à nous occuper à autre chose... Le Roi et ses serviteurs ne peuvent croire que Madame se soit opiniAtrée à vouloir demeurer dans la citadelle de Turin, où sa personne ne peut qu'être à très grand embarras. La méfiance qu'elle a jusques ici témoignée de Sa Majesté fait qu'il ne passera j^oint par la Savoie ; c'est à elle de voir si elle veut voir le Roi à Grenoble ou à Pignerol. Je crois qu'il lui sera plus commode à Grenoble, ne jugeant qu'elle puisse maintenant choisir une autre demeure que la Savoie avec Monsieur son fils, si ce n'est qu'elle voulût achever de perdre ses affaires, comme elle a bien commencé. »

Il est probable que la Duchesse eût peu goûté l'un des moyens que préconisait Richelieu pour chasser les Espagnols de Turin.

« J'estime, disait Son Éminence, qu'à toute extrémité les ennemis ne vous sauroient empêcher de mettre le feu aux plus proches maisons de la citadelle, ce qui, par un bon vent que vous sauriez bien choisir, le peut porter bien avant dans la ville et vous faciliter, par ce moyen, celui de chasser pied à pied les ennemis (1). »

Cependant Richelieu faisait conjurer Christine par Chavigny de confier au Roi la garde de Nice et de Villefranche : « Lier les bras,

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de liiclielieu, t. VI, p. 'j68-470.

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