‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 21 sur 219 · JEU DES LORHAINS PAR CE MARIAGE · texte numérisé non relu

JEU DES LORHAINS PAR CE MARIAGE

Mais, comme la loi saliqiic n'a jamais été reconnue en Lorraine, comme Charles IV na été duc de Lori'aine que par suite de son mariage avec la duchesse Nicole, fille aînée du duc Henri II, le cardinal légitime ses droits par son mariage avec la cadette, héritière de l'ainée. L'idée de se marier lui est, d'ailleurs, venue même avant l'abdication de Charles IV : dès la fin de l'année 1633, il s'est ofiert à Richelieu pour épouser M"* de Cond)alet, dont le Barrois eût pu être la dot. Richelieu s'est contenté de dire : « Ma nièce vous est fort obligée de l'honneur que vous lui faites. Nous saurons dans un mois si elle veut enfin quitter la fantaisie de se retirer dans un couvent. Dès qu'elle se sera déclarée, vous en aurez la première nouvelle. Laissons cela, s'il vous plait; vous savez que, suivant le traité de Charmes, la princesse Marguerite, votre sœur, doit être remise dans trois mois : les voilà expirés, Sa Majesté veut que le mariage soit incessamment déclaré nul. Il faut que Monsieur votre frère et les personnes de votre maison trouvent bon qu'on les cite au Parlement. »

Le cardinal de Lorraine s'est récrié, protestant que le duc de Lorraine n'est pas justiciable du Parlement ; le ministre réplique sévèrement : « Comme duc de Bar, M. de Lorraine est vassal de Sa Majesté. J'appréhende qu'il ne se fasse une mauvaise affaire, s'il prétend décliner la juridiction des pairs de France. »

Un peu plus tard, lorsque le cardinal de Lorraine, devenu le duc François, a notifié à Richelieu son avènement, de quel air le ministre a répondu à M. de Contrisson, qui lui avait apporté la lettre du nouveau souverain! « Duc de Lorraine! a-t-il dit en regardant le titre inscrit sur le papier : Duc de Lorraine ! Cette qualité se prend pour tromper le Roi; mais on ne donnera pas dans le panneau... Jusqu'à présent, j'ai fait profession d'être serviteur de M. le Cardinal, mais puisqu'il veut suivre les mauvais exemples de son frère, je serai obligé de me déclarer son ennemi. »

Richelieu comptait sans les adresses de ces princes lorrains et sans l'affection passionnée de Nicole pour Claude qu'elle a le dessein formel de marier au cardinal de Lorraine. Le

LE MAHIAGH IMPROVISM :5:?

cardinal a coiniuaiidé au luaréclial de La Force et à M. de Brassac, gouverueur de Nancy, de s'emparer de Lunéville, d'y surprendre le cardinal de Lorraine et ses deux cousines. Quel bonheur que cette mission n'ait été du goût ni du maréchal ni de M. de Brassac ! Leur zèle n'a pas été excessif. Cependant M. Gobelin, qui est intendant de justice de l'armée ennemie, est venu avec un sieur Carnet, le matin même, vendredi 17 février, qui était assigné; il a signilié que le maréchal désirait entrer dans Lunéville. En vain le cardinal de Lori'aine, dit-il, se plaint du procédé : « Il n'était point nécessaire d'investir Lunéville ; à la moindre lettre je l'eusse rendue et toutes les places que le Roi désire; je demande seulement à M. le Maréchal de La Force de donner jusqu'au lendemain (1). »

Imposs ble, l'ordre est précis : c'est pour ce soir.

Le cardinal de Lorraine avait exphqué ses intentions à sa cousine ; elles étaient conformes au désir exprimé par le duc Charles avant son départ, plus conformes encore à celui de la princesse et du cardinal, qui ne se haïssaient point.

Mais voici nos deux casuistes avec la réponse du Disputationes : pas de doute pour la dispense des bans. Le cardinal est évèquc de Toul il peut se l'accorder ou donner à quelqu'un le pouvoir de la lui accorder. Pour la disjjense in secundo gradu, le Pape se la réserve. Toutefois des évêques l'ont accordée en cas de pressante nécessité. Quelle nécessité plus pressante? conclut le cardinal de vingt-cinq ans. Il s'accorde sur-le-champ les dispenses, épouse la princesse devant l'un des chanoines et consommerait le mariage la nuit même, si la jeune fille ne se faisait quelque scrupule d'une noce vraiment un peu précipitée. La nouvelle du mariage vole de bouche en bouche. Le maréchal de La Force commande aussitôt que chacun des mariés soit gardé dans son appartement. La princesse alors se sent guérie de son scrupule, elle trompe la surveillance de ses gardiens et rejoint le cardinal de Lorraine.

(1) Mémoires envoyés par M. Gobelin, tiré des archives des Affaires étrangères et cité par le comte d'Haussonvillc, Histoire de la Réunion delà Lorraine à la France, t. I, p. 557-558.

HICHELIEU. — T. V. 3

:i4 LE MARIAGE EST VALIDK

Celui-ci alla le lendemain au-devant du maréchal, et l'accompa^a, tandis qu'il faisait son entrée dans Lunéville. Puis accompagné à son tour (l'espace d'un quart de lieue) par La Force, qui lui donna quelques gardes, il partit pour Saint- Nicolas-du-Port avec sa femme et sa belle-sœur. Il comptait y passer la nuit et gagner Mirecourt. Mais M. de Brassac, averti par Gobelin, parut tout à coup avec une nombreuse escorte « et s'empara fort adroitement des princesses. Vingt-quatre heures plus tard, la duchesse Nicole et la duchesse régnante étaient prisonnières au palais ducal de Nancy (1) ». Le cardinal de Lorraine se hâta de les rejoindre; il ne voulait pas séparer ce que Dieu venait d'unir. Puis il chargea le sieur de Lenoncourt de faire part de son mariage à Richelieu et de lui remettre une lettre signée : François, duc de Lorraine.

(( La conscience du Roi ne permettait pas à Sa Majesté de supporter que le duc François demeurât davantage avec la princesse Claude sans la dispense du Pape (2). » M. de Brassac avait des ordres formels; les princesses Claude et Nicole devaient être menées à Paris : « Si la princesse Claude est grosse, observait le ministre, il lui faudra trouver une litière, afin qu'elle n'ait pas sujet de dire que l'on n'a pas d'elle le soin qui se doit, étant en cet état (3). » Lorsque le gouverneur de Nancy « allégua le manque de dispense », le duc François lui présenta r « original de cette dispense arrivée la veUle de Rome ». Heureuse circonstance qui venait de lui permettre de se remarier avec la princesse Claude, ce lundi 20 mars, à trois heures, devant le curé de Saint-Evre. Tel un père de comédie, M. de Brassac, fou de rage, « en jeta sa perruque par terre (4) ».

Revenu chez lui, il songeait avec angoisse au moyen d'empêcher la fuite des princesses : comme le dit M. de Carnet, agent du cardinal, elles peuvent « sortir déguisées vu la grandeur de la ville, le grand nombre de villageois qui entrent céans à cause

(1) Comte d'HaussonviJle, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. I, p. 393-408.

(2) Affaires étrangères, Corr. polit, lorraine, 4, f" 213.

(3) Mémoires de M. de Brassac, p. 78.

(4) Abbé Hugo, Vie manuscrite de Charles IV.

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