‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 22 sur 219 · VAINE SURVEILLANCE · texte numérisé non relu

VAINE SURVEILLANCE

(lu marché (1) ». Il y a quelques semaines, la princesse de Phalsbourg- s'est enfuie par la route de Franche-Comté, taudis que M. de Brassac la faisait poursuivre sur la route de Luxembourg-. Le pauvre homme ne se sent pas ridicule à demi. Il n'a pas oublié l'insolent billet qu'il a reçu de la fugitive : <( Monsieur, si ma santé m'avoitpu permettre d'écrire incontinent mon arrivée à Besançon, je n'aurois pas différé quelques jours d'envoyer vers M. le Cardinal de Richelieu sur le sujet de Tordre que vous reçûtes du Roi de m'ôter la liberté de sortir de Nancy, et sur ma prompte sortie aussi, qui ne me put permettre de vous dire adieu. Je témoigne quelque ressentiment à M. le Cardinal de Richelieu de ce que le Roi a douté de la parole que je vous donnai, Monsieur, il y a quelque temps, comme je n'iiois point à Bruxelles, puisque vous me témoigniez que le Roi ne l'avoit agréable; et en passant je vous dirai que j'ai à me plaindre de vous. Monsieur, que nonobstant cela, vous ayez fait courre après moi sur le chemin de Flandres. Je vous supplie de croire que, bien que je ne sois qu'une femme, j'ai le cœur et les sentiments du plus généreux homme du monde, et par conséquent que j'aimerois mieux mourir de dix mille morts que de manquer à ma parole. C'est ce que j'ai à vous dire. Monsieur, et à vous assurer que je suis votre très affectionnée à vous rendre service. Henriette de Lorraine (2). »

A ce cuisant souvenir, M. de Brassac jurait de ne pas se laisser berner par Claude comme par Henriette. Et dans les dépêches qu'il envoyait au cardinal, il paraissait fort content de lui-même.

Quand on avait franchi la « porterie » du palais ducal de Nancy, le vestibule voûté, on débouchait dans la vaste cour rectangulaire, en face des élégantes arcades, qui raj^pelaient celles du château de Blois. Comme à Blois, mais dans un ang-le de la cour, on trouvait, à droite des arcades, un escalier, vraie

(1) Comte d'Haussonville, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. I,

(2) Cité par POster, Histoire de Nancy, p. 66.

3C, Firrr, di ('ai{1)I.\al ht di-; sa femme

dentelle de pierres, qui desservait l'appartemeut de Leurs Altesses, situé juste au-dessus. C'était le fameux « rond », que devait détruire, au xviii'" siècle, le duc Léopold. Tout en haut, il aboutissait à un galetas. Au bout de ce galetas, un escalier de service, depuis longtemps abandonné, descendait jusquà un palier qui n'avait d'autre issue «ju'une porte condamnée depuis non moins longtemps, il y avait, de l'autre côté de cette porte, la cliandjre du duc et de la duchesse de Lorrahie; uiais, dans la chambre, rien ne décelait cette porte, dissimulée par une tapisserie, contre laquelle était placé un coffre.

Le 31 mars 1634, entre neuf et dix heures du soir, deux valets venaient de pousser le coffre et d'écarter la tapisserie; ils ouvrirent la porte, prirent l'escalier dérobé, parvinrent au galetas. Les voilà descendant les marches du « rond »; l'un d'eux est un valet véritable, l'autre est un seigneur déguisé, le cardinal de Lorraine, qui a sacrifié sa belle chevelure pour se rendre mécoiuiaissable, c'est le duc François en personne. Comment la sentinelle qui est au bas de l'escalier les distinguerait-elle? 11 passe tant de valets qui s'en vont à cette heure tardive! Le soldat se fie à la vigilance du poste qui garde l'entrée des appartements de Leurs Altesses. D'ailleurs M. de Beauvau (un cousin du marquis) ne couche-t-il pas eu travers de leur porte? A la porte qui donne sur la rue, on n'est pas plus méfiant qu'à la porte qui donne sur la cour : le Duc franchit le vestibule voûté ; il est Hbre et s'éloigne avec son compagnon.

Environ à la même heure et par la même voie, la princesse Claude, en costume de page, un flambeau à la main, précédait M. de Beaulieu, gentilhomme qui lui était dévoué corps et âme. Le page, plus mort que vif, le gentilhomme feignant d'être en colère contre le page, jurant qu'il lui apprendrait, à grand renfort de coups de pied, la manière de tenir un flandjeau, ils « passèrent » devant les gardes de la « porterie », sans éveiller aucun soupçon, et disparurent au bout de quelques minutes dans un logis situé au coin de la rue Saint-Michel et de la rue Saint-Evre. C'était la maison connue aujourd'hui sous le nom

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de maison des Sirènes (1). Elle appartenait alors à M. de Bornet, gentilhomme du duc François. La princesse y retrouva son époux. Le jour à peine levé, ils repartent, ils ont hâte de sortir de Nancy, occupée tout entière par les troupes du Roi, la ville vieille comme la ville neuve en dépit du traité de Charmes. Ce portefaix et cette femme en haillons, courbée sous une hotte de fumier, qui avancent péniblement au milieu de la foule et se dirigent vers la porte de la CrafFe, ce sont le duc et la duchesse de Lorraine. <( Le Duc et la Duchesse », songe une paysanne, qui le dit à un soldat, qui le redit à son officier, qui n'en croit pas un mot. Le couple a franchi la porte de la CratFe; à quelque distance, il aperçoit le carrosse à six chevaux préparé par M. de" Beaulieu. Les jeunes mariés se redressent, jettent leur hotte, s'embrassent et s'élancent dans la voiture, qui démarre aussitôt.

Ce n'est que vers midi, — leur lever avait lieu à onze heures, — que M. de Brassac, averti du silence extraordinaire qui régnait dans leurs appartements, vint lui-même se rendre compte : le lit était vide (2).

A deux ou trois jours do là, Bouthillier montrait à Richelieu la lettre de M. d'Arpajon, le gentilhomme qui devait conduire les princesses à Paris : « M. le Cardinal de Lorraine et la princesse Claude, disait la lettre, sont allés d'une telle vitesse jusqu'à Mirecourt, que quelle diligence que fît Orderon, que M. de Brassac envoya soudain après les poursuivre, ils ont gardé l'avance de trois heures qu'ils avoient (3). » Tandis que le Roi et le cardinal apprenaient cette évasion, qui « étoit, disaient-ils, un pur malheur et non un manque de soin », M. de Brassac lisait une lettre que Richelieu lui avait fait écrire par Chavigny, le 2 avril, alors qu'il n'en était pas encore informé : « Le Roi pense, expliquait Chavigny, qu'on pourroit trouver étrange qu'on séparât le cardinal de Lorraine de sa femme ;

(1) Pùfiier, Histoire de Nancy, p. 69.

(2) Mémoires du Marquis de Beauvau, p. 50, et Pfister, Histoire de Nancy, p. 70

(3) Cité par le comte d'Haussonville, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. I,p. 560.

38 CARR0SSI:E ROYALI-:

il laut les laisser à Nancy encore quelque temps, pour laisser amortir un peu cette fameuse passion qu'ils ont lun pour l'autre. Vous continuerez toujours à garder la princesse, pour qu'elle ne s'échappe pas (1). » Les amoureux avaient atteint, le 1" avi-il an soir, les environs de Vesoul. Ils étaient descendus chez M. de Montrichier, au château de Menoux, à vingt-trois lieues de Nancy. Bien qu'en territoire espagnol, ils ne se sentaient pas hors de tout danger. Ils s'apprêtaient, lorsque la princesse Claude serait remise des fatigues de cette randonnée, à gagner Florence, où les attendait leur tante Christine de Lorraine, grande-duchesse de Toscane (2).

Il ne restait plus dans le duché de Lorraine que la duchesse Nicole. M. d'Arpajon la conduisit à Paris avec quatre cents chevaux. Reçue, au bout du parc du Bois de Vincennes, par le comte d'Alais, qui la salua au nom du Roi, elle fut installée, rue Pavée, au coin de la rue du Roi-de-Sicile, à l'hôtel de Lorraine, que le Roi avait fait meubler pour elle : « La duchesse d'Elbeuf, sa cousine, la prit par la main, raconte le Mercure, et entrèrent toutes deux en la ruelle de son lit. Son Altesse avoit le visage fort triste et ses habits encore plus, car ils nétoient que de laine. »

Le 7 mai, à Fontainebleau, elle fut reçue par le Roi et la Reine, qui étaient allés l'attendre à une lieue du château. Après « les compliments de part et d'autre » et « l'eau bénite de cour », on vit passer, dans le carrosse de la Reine, le Roi et la Duchesse à une portière, Anne d'Autriche « au-devant avec M"'' de Rohan, les duchesses de Rohan et de Chaulnes à l'autre portière et, « au derrière », M"""^ de Sénecé et de La Flotte, cahotées ensemble à travers la forêt. Étrange carrossée réunissant le conquérant et la dépossédée, que la courtoisie et l'étiquette contraignaient de se faire bon visage. Le Mercure ne signale pas la présence de Richelieu. Le cardinal se soignait alors au château de Fleury et, comme il le disait, « le meilleur maître du monde »

(1) Comte d'Haussonville, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. I, p. 413, et Avenel : Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VIT, p. 717.

(2) Pfister, Histoire de Xancy, p. 70.

RICHI'LIEU LMPECHE PAR SA SANTi: :V.)

l'iivait dispensé du voyage de Fontainebleau (1) », — un voyage de trois lieues. Son Éniinence était, avec raison, fort inquiète d'ellemême : « Il n'y a plus moyeu de celer, mandait-elle à Bouthillier, que je suis en grande appréhension d'un nouveau mal comme les passés. Je me fis saigner hier (1^ mai) abondamment, ce qui nompêche pas que je n'aie du feu aux parties que vous savez : ou c'est un fou d'hémorroïdes internes que l'on ne voit pas, ou c'est un nouveau commencement de ce que je crains. Un des plus grands déplaisirs que j'aie est de ne pouvoir être auprès du Roi, comme je le désirerois, et pour le servir et pour ma consolation. Ce que je vous disois hier étant très vrai, n'en trouvant point d'égale à celle qui me vient de toutes les considérations qui le touchent. L'appréhension que j'ai de ne pouvoir gagner Paris qu'en brancard, si mon mal s'augmente, fait que j'estime jeu forcé de partir aujourd'hui. Cependant, je ne le ferai pas que je n'aie la permission du Roi, que j'attends par ce porteur. Mon dessein est de gagner Paris pour être jjroche de toute assistance, si j'en ai besoin. Je vous prie de montrer cette lettre au Roi, par laquelle je le conjure de ne se point mettre en peine, vu que ce ne peut être rien de périlleux et que peut-être même ce ne sera que les hémorroïdes internes qui me causent ce feu. Mon plus grand déplaisir est de n'être pas auprès de Sa Majesté (2). »

Au milieu de si mortels déplaisirs, le cardinal ne savait pas qu'un succès de la plus haute importance allait récompenser en Lorraine les efforts de l'armée du Roi, et selon son expression favorite, « lui rendre la vie ».

Lie siège de La Mothe.

La Mothe l'imprenable couronnait une montagne de quinz cents pieds d'altitude entre Bourbonne et Domrémy, à soixante-cinq pieds au-dessus de l'étroite vallée du Mouzon; la forteresse, campée sur son roc, semblait défier les assauts du

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 555.

(2) Avene], Ibidem, t. IV, p. 556-557.

40 1>V .MOTIIK-EN-LORRALM-:

Roi (1). De la porte <lc Nancy au nord à la i^orte de France au midi, une centaine de maisons se serraient le long des ruelles. Le chjUeau du gouverneur se dressait, flanqué de ses quatre tours féodales. Vigie puissante et haute, il explorait le pays, de Contréxéville à Langres, surveillait au loin trente-quatre villages disséminés dans les plaines, sur les collines, jusqu'à rextréme horizon. Les ducs de Lorraine avaient mis soixante ans à le hAtir. En ces premiers mois de l'année 1634, les pentes de la montagne s'étaient hérissées de barrières, de talus, de palissades, de demi-lunes; des redoutes étaient sorties de terre. Des contrescarpes maçonnées se dressaient sur les fossés qui se creusaient au pied des murailles énormes, rehaussées, de distance en distance, des guérites de pierres, des tourelles et des tours; la courtine avait soixante pieds de hauteur; elle reUait huit bastions formidables. La ville était close. Quatre cents hommes y tenaient garnison : une centaine de soldats, quelques gentilshommes, venus s'enfermer dans ses murs pour la défendre, des miliciens, des bourgeois. Tous ces braves, dans la main d'Antoine de Choiseul, marquis d'Iche, gouverneur de la ville, tous d'une volonté inébranlable : « A l'égard de la France, a dit l'un d'entre eux, M. de Riocour, nos cœurs participoient de la dureté de nos rochers (2). » Le duc François, il est vrai, avait envoyé, le

(1) La Mothe n'exisle plus aujourd'hui : prise pour la seconde fois, sous le cardinal Mazarin, par le futur maréchal de Villeroy, elle fut détruite. Bastions, tours, murailles sautèrent à la mine. L'église, les maisons disparurent et la pioche acheva ce que la poudre avait dédaigné. Près de trois cents ans, La Mothe fut abandonnée; toute une forêt, voilà peu à peu la désolation de sa montagne. Rasée, ruinée, ensevelie, elle trouva des amis qui travaillèrent à son exhumation. Il se forma un Comité des Amis de La Mothe. Le 20 août 1927, ce comité, présidé par M. Jacquot, le distingué conservateur des Eaux et Forêts, la Société philanthropique la Haute-Marne, présidée par M. Boussat, l'éminent avocat à la Cour, conduisirent leurs invités à La Mothe. Le duc de La Force était au nombre des élus. Entré par la porte de France, dont il ne reste que deux pans de murs, on a foulé le pavé défoncé de la grande rue, qui serpente aujourd'hui à travers un bois, et le décor est vraiment shakespearien, car, de même qu'au xvi« siècle, dans les drames de Shakespeare, il est indiqué par des écriteaux. On les aperçoit à droite et à gauche cloués sur les troncs d'arbres. Et l'imagination aussitôt travaille, recréant en un clin d'oeil ici l'église paroissiale, là le couvent des Récollets, plus loin celui des Augustines, plus loin encore le château et, Hu flanc de la montagne, coupé de la ville par un fossé profond, le jardin du gouverneur (L. F.).

(2) Du Boiys de Riocour, Relation des sièges et du blocus de La Mothe, p. 103-104.

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