‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 211 sur 219 · MORT DU CARDINAL DE LA VALETTE · texte numérisé non relu

MORT DU CARDINAL DE LA VALETTE

tauts de Villefranche se donnèrent à lui ; les soldats de Nice en firent autant et, le commandeur de Sales étant mort peu après fort à propos, on accusa le cardinal de Savoie de l'avoir empoisonné.

« Je ne saurois, écrivit Richelieu à Christine, le 15 septembre 1639, vous représenter jusqu'à quel point j'ai le cœur percé delà perte que vous avez faite de Nice ; cela me fait vous supplier de plus en plus de faire ce qu'il faut pour empêcher que le dernier malheur que vous devez craindre ne vous arrive, lorsque vous y penserez le moins... Quand Votre Altesse aura une créature fidèle dans Montmélian avec une garnison qui dépende absolument d'elle, elle sera maîtresse de la Savoie et donnera moyen au Roi de maintenir Monsieur le Duc de Savoie en ses États (i ). » Le cardinal était à Lyon, il s'apprêtait à suivre Louis XIII, qui allait s'avancer jusqu'à Grenoble pour voir sa sœur et lui épargner une bonne partie du chemin.

Ce fut à Lyon qu'il apprit que le cardinal de La Valette était en proie aux accès d'une fièvre tierce. Il fit partir pour le château de Rivoli, où se trouvait le malade, le sieur Guillemin, l'un des meilleurs médecins de Lyon. La Valette, qui avait un abcès dans le poumon, expira le 28 septembre. Il n'avait que quarante-sept ans. Richelieu, au désespoir d'avoir perdu un ami aussi dévoué, écrivait au duc d'Épernon : « Je ne puis vous exprimer le déplaisir que la mort de Monsieur le Cardinal de La Valette et l'affliction que vous en ressentez me causent. Dans une perte qui m'est commune à vous, n'attendez de moi aucune consolation. Je ne suis pas moimême capable d'en recevoir. La manière dont j'ai toujours vécu avec lui, l'aûection qu'il me portoit et l'estime singulière que j'avois pour sa personne vous persuaderont aisément de la vérité de mes paroles. S'il étoit possible de racheter de son propre sang ceux que nous aimons, je donnerois beaucoup du mien pour recouvrer l'ami que j'ai perdu (2). »

Le comte d'Harcourt se trouvait alors sur son vaisseau, à Saint-Georges, dans le golfe de Toulon. Dès le 27 septembre,

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t, VI, p. 527-Ô28.

(2) Vicomte de Noailles, Le Cardinal de La Valette, p. 552.

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Richelieu lui avait donné le commandement de l'armée : « Je sais bien, ajoutait-il, que vous n'aurez pas tout l'équipage que vous saurez désirer pour un tel emploi, mais, sans avoir égard à cela, vous viendrez, s'il vous plaît, en poste recevoir les ordres de Sa Majesté (1). »

L'entrevue de Grenoble.

C'est de Grenoble que Richelieu avait écrit au comte d'Har- . court. Le 23 septembre il était venu voir au palais épiscopal Madame, que le Roi venait d'y installer : «. Le cardinal s'entretint avec elle pendant trois quarts d'heure, lisons-nous dans V Histoire du Père Griffet, et l'on prétend qu'il lui reprocha sa conduite passée, qui lui avait fait perdre l'estime et l'airection de ses sujets (!2). » Le religieux n'était pas mal informé, car voici le plan que Richelieu, qui se défiait des discours improvisés, s'était tracé à lui-même : « Le cardinal doit d'abord s'excuser à Madame de lui donner aucun avis et, comme elle l'en pressera, il lui peut dire ingénument qu'on lui a représenté son esprit si écarté du droit chemin, si séparé de la France, si contraire à elle-même que, croyant quasi impossible de l'aider, il s'est résolu de se contenter de la plaindre, et écouter ce que son esprit lui suggère pour son salut, avec dessein de lui dire franchement ce qu'il estimera pour le bien de son service. Il faut demeurer toute la première entrevue dans cette froideur. Et, à une seconde, étant pressé de parler, il lui dira son avis, si elle n'entre d'elle-même dans ce qu'on lui voudroit dire. Si Madame n'amène pas Monsieur son fils, on peut s'en prévaloir pour justifier qu'elle est contraire à elle-même. » Apprenant que Christine était venue sans le jeune duc de Savoie, le cardinal avait ajouté en marge : « Le Roi est intéressé à la conservation de Monsieur son fils, et elle le craint. Les princes sont intéressés à sa perte et elle le laisse en lieu où ils peuvent espérer de le perdre. »

Le plan se terminait ainsi : « On lui peut représenter que le

(1) Vicomte de Noailles, Le cardinal de La Valette, p. ô'iO.

(2) Histoire du Règne de Louis .17//, t. III, p. 221.

CE QL'l- LE ROI DIRA A LA Dl'ClILSSi: :',01

Roi est venu de deux cents lieues pour lui ténioignei' son Ixm naturel : que c'est à elle de tirer un notable profit de son voyage, parce que, si elle ne le fait, ses ennemis reprendront double cœur contre elle, et ses sujets redoubleront le mépris qu'ils ont pour elle: ce qui produira en un instant de si mauvais effets qu'ils seront incapables de renn-'des. » Le cardinal avait note sur un autre feuillet quelques formules énergiques dont il ne manqua pas sans doute d'user au cours de son entretien avec la Duchesse : « Les conseillers de Madame ne sont excellents qu'à craindre ce qui ne leur arrivera pas et à ne prévoir aucun des maux qui les accablent. A les ouïr, ce sont des lièvres et ils se trouvent en effet poltrons comme des lièvres. Ils savent se méfier de leurs amis et s'armer contre eux et no rien appréhender de leurs ennemis. Us se consolent en la perte de leur maltresse, pourvu qu'jls pensent avoir de fausses raisons pour se discoulper devant le monde, ])ien que, devant Dieu, et devant les hommes, ils en soient la vraie et la seule cause (1). »

Richelieu avait également tracé un plan pour Louis XIIL II avait conseillé au Roi de dire à la Duchesse : « Il est vrai, ma Sœur, que je ne puis que je ne me plaigne, en passant, à vousmême de la méfiance que vous avez témoignée de moi en plusieurs choses, comme si j'eusse été capaljle d'usurper vos Etats. Le déplaisir cjue j'ai reçu d'une telle pensée m'arrache cette plainte, qui sera courte, car je ne vous en dirai pas davantage. Mon dessein est de vous sauver, si je puis, sinon de me laver les mains de vos affaires (2). ».

Le marquis d'Aglié et le comte Philippe d'Aglié, son neveu, étaient des conseillers écoutés de Madame. Trois heures d'entretien avec eux ne permirent pas au cardinal d'arriver à ses fins. La princesse demeurait dans son obstination. « L'un des deux, songeait Richelieu, lui aigrit plutôt l'esprit que de Tadoucir (3). » Quelque temps après, il eut le regret de noter dans un mémoire : <( Sa Majesté fut contrainte de se contenter de ce qu'elle put arra-

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VI, p. 53i-53G.

(2) Ibidem, p. 537.

(3) Ibidem, p. 551.

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