‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 38 sur 219 · MONSIEUR NEST TOUJOURS PAS SUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR NEST TOUJOURS PAS SUR

L'événement avait prouvé la justesse de cette pensée. Les conseillers de Monsieur étant à la Bastille,- Puylaurens au Bois de Vinccnnes {au Bois de vie saine, selon la plaisanterie favorite du cardinal), Monsieur s'était soumis : M. de Goulas, secrétaire de ses commandements; l'abbé d'Elbène, son négociateui' de Bruxelles; l'abbé de La Rivière, son aumônier, « trio d'infidèles domestiques », étaient prêts à faire tout ce que leur commanderait Richelieu. Il fallait voir Goulas et La Rivière montant le petit escalier du Louvre, le 14 février 1635, pour se rendre auprès du cardinal qui les avait mandés : « Leur extérieur faisoit connaître qu'ils ressentoient avec joie le malheur de Puylaurens et étoient fort peu touchés de la honte que Monsieur en pou voit recevoir (1). » Us avaient accepté de conduire le prince dans les voies où Richelieu désirait le voir marcher désormais. Si dociles, que jugés incapables de gouverner Son Altesse, ils l'avaient priée de prendre Ghavigny pour chancelier et projetaient même de lui imposer pour femme, après son démariage, M'"" de Combalet. Monsieur serait devenu le neveu du cardinal. Mais au moment où ils croyaient s'emparer de son esprit, l'insaisissable Gaston se dérobait, « il se coniîoit » au comte de Montrésor qui, appréhendant le sort de son prédécesseur, avoit autant de soin et de retenue pour celer cette contiance », que les gens de cour « qui s'avancent aux bonnes grâces des princes (2) », en ont d'ordinaire (( pour étaler leurs faveurs à tous les yeux ».

Ainsi, malgré la catastrophe de Puylaurens, Monsieur était aux petits soins pour Son Éminence, qui, d'ailleurs, continuait à le surveiller d'un œil inquiet. Ghavigny écrit à Richeheu que Gaston pourrait bien avoir reçu à Blois un envoyé du duc Charles de Lorraine et Richelieu lui-même répond à Ghavigny : « On découvre ici que des ennemis de Sa Majesté ont intelligence avec Monsieur, qui aboutit à faire tuer M. le Gardinal par l'autorité de Monsieur et, sous son nom, ou à le faire retirer de France. Il faut

(1) Mémoires de Montrésor, p. 192.

(2) Ibidem, p. 199.

TOriîMKNTS DU CAHniNAL 05

découvrir ceux qui, près de Monsieur, sont de cette cabale (1) ». Le 4 mai, le cardinal n'en donne pas moins un satisfecit à Gaston : « M. lîouthillier (Chavigny) vous dira comme vous faites bien parler de vous. Vos serviteurs seront toujours caution des bonnes intentions de Votre Altesse. Je m'assure que votre conduite sera telle qu'ils ne seront point en peine de payer (2) ». Formules aimables qui cachent une inquiétude mortelle. Et tous ces détails sont nécessaires pour faire comprendre par quels étroits cliemins devaient passer les grands desseins du Cardinal!

Monsieur s'est embarqué sur la Loire. Toute la Cour se demande où il va. Serait-il déjà à. Londres, près de son beau-frère Charles L""? Chavigny arrête des bateaux à Orléans pour le suivre, il va partir avec Coulas et La Ri\'ière, qui ne peuvent croire qu'il se soit enfui en Angleterre : (( S'il Ta fait, opinent-ils tous les deux, c'est la plus dissimulée créature qui ait jamais été.» Et Chavigny pour rassurer le cardinal : (( Les petits messieurs qui sont auprès de Son Altesse n'ont pas assez de force pour lui persuader un tel dessein, ni assez de tête pour ménager les moyens de le faire réussir. Pour moi je m'imagine toujours que nous n'aurons combattu que les simeres de M. Hébron (3) » (le colonel Hepburne, qui prononçait notre langue à la manière écossaise).

Mais Son Éminence voit déjà Gaston dans l'estuaire de la Loire et fuyant sur la mer avec Chavigny prisonnier : « L'aflection que je vous porte, écrit- il dans sa lettre du 6 mai, me fait vous déj)êcher ce courrier exprès pour vous dire que, si vous apprenez que Monsieur soit au delà de Nantes, en un lieu où il puisse être le plus fort pour vous emmener, je ne suis nullement d'avis que vous y aUiez, mais seulement que vous lui mandiez que vous l'allez trouver pour l'avertir que son voyage donne beaucoup à discourir et qu'il est de son service d'en ôter le sujet (4). » Le cardinal a rassemblé à l'ile de Batz six vais-

(1) Avenel, Lettres du cardinal de Richelieu, t. IV, p. 073-674-701-702.

(2) Ibidem, p. 752.

(3) Ibidem, t. IV, p. 752 notes. *

(4) Ibidem, t. IV, p. 753-754.

niciiELiEr. — 1. \ .

Oi; EXCOUE LAFFAUvE DU MARIAGE!

seaux venus de IJiest, d'autie-i venus «lu Havre, d'autres encore de Brouage, qui devront empêclier uu nouvel enlèvement de Monsieur. Précaution inutile : le 8 mai, sous les fenêtres de la feue dame de Montsoroau, dont le château dresse, au bord de la Loire, son élégante façade Renaissance, Chavigny aperçoit « Monsieur qui remonte en son bateau pour rétourner à Saumur ».

Au lieu de fuir en Angleterre, extravagance à laquelle il n'a jamais songé, Monsieur s'en va visiter Loudun (neuf lieues de Saunuir), et le cardinal de plaisanter en se conformant au caractère de Monsieur : « Je suis ravi que les diables de Loudun aient couvei*ti Votre Altesse (1). » Le cardinal est dune humeur d'autant plus heureuse que Monsieur est allé voir sa maison de Richelieu encore inachevée; le prince y a vu des statues si belles que les siennes « lui font mal aux yeux » et il vient d'accepter celleg des Césars que Son Éminence a commaiSdé qu'on lui oiîrit (2). Rien à désirer en apparence aux relations du prince et du ministre. Monsieur se montre de plus en plus docile. Puylaurens meurt de chagrin au Bois de Vincennes dans la nuit du 30 juin au 1'' juillet 1634 : « Bonne fortune, disent sinistrement les Mémoires, qui le déroba à l'infamie d une mort honteuse qu'il ne pouvait éviter (3) ». Gaston témoigne beaucoup de déplaisir et de patience (4) et, avant de faire ' sa visite de condoléance à M'"" de Puylaurens, veut savoir si « le Roi et le cardinal ne le trouveront pas mauvais (5) ».

Quelques semaines encore et la docilité de Monsieur sera mise il bien plus rude épreuve. Le 10 août 1635, il y avait près de deux mois que l'assemblée du Clergé de France, convoquée au couvent des Grands-Augustins, étudiait une question que MM. de Léon et Aubry lui avaient proposée de la part ;du Roi : « Les mariages des princes du sang qui peuvent prétendre à la succession à la Couronne peuvent-ils être valables et légitimes, s'ils sont faits non seulement sans le consentement de celui qui

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 754.

(2) Ibidem, t. V, p. 14, note 2.

(3) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. V, p. 217.

(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 84, note 1.

(5) Ibidem.

Page 1