EFFUSIONS
« En Espagne, la résolution est prise de faire l'impossible pour faire mourir le Roi et le cardinal. Castagnède, ambassadcui' d'Espagne auprès de l'Empereur, a été si imprudent que d'écrire récemment : plaise à Dieu quil vienne bientôt un Ravaillac (1). »
Richelieu est bientôt près de Louis XIII : il lui remontre que rien n'est plus dangereux que de louer des assassins : par des louanges aussi odieuses, un prince se donne la réputation d'être cruel, tandis qu' « il ne doit aspirer qu'à la gloire d'être juste (3). » C'est à la justice qu'il faut avoir recours, non aux poignards. Louis XIII écoute, il change de sentiment, — au moins en apparence. — Le lendemain — peut-être pense-t-il à Goncini — les courtisans, qui y pensent, en tout cas, ne l'entendent plus que blâmer ce qu'il approuvait la veille (3). Et les témoignages d'amitié, les billets afl'ectueux, que depuis longtemps il prodiguait à son ministre, atteignent au paroxysme de la tendresse : « Je vous conjure de prendre plus garde à vous que jamais, tant pour l'amour de vous que pour l'amour de moi, qui aimerais mieux être mort qu'il vous fût arrivé le moindre accident (4). a
Le 12 juin 1634., Richelieu montait en carrosse et sortait de la cour du Palais-Cardinal. Escorté de ses gardes à cheval, dont le Roi avait trouvé bon qu'il augmentât le nombre, il tournait à droite, prenait la rue Saint-Honoré et s'engageait bientôt sous la nouvelle porte du même nom, qui érigeait à l'orée de la campagne, enti'e notre rue Saint-Florentin et notre rue Royale, sa façade à la dernière mode. Il s'en allait à sa maison de Rueil, Par les mantelets ouverts, on apercevait, près de lui, un de nos meilleurs agents diplomatiques, M. de Charnacé. La voiture venait de dépasser le village du Roule, lorsque le cocher arrêta ses chevaux. Son Éminence, fatiguée du rude véhicule, s'installa confortablement dans sa litière. A peine Richelieu se fut-il éloigné, que
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VIII, p. 270, note 3.
(2) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 4;0.
(3) Mémoires du Comte de Brienne, p. 63.
(4) Comte de Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 140.
8G LALLIA.NCK SUÉDOISE. — OXENSTIEHN
Chaniacé revint en carrosse au Palais-Cardinal et se rendit à la chambre du Père Joseph. Tout pénétré des dernières pensées du ministre, il allait rédiger, avec le Capucin, les instructions que le comte d'Avaux emporterait en Danemark. Suède et Pologne, où le Roi Tenvoyait à titre d'ambassadeur extraordinaire (1).
D'Avaux était chargé d'empêcher que le roi de Danemark et l'Électeur de Saxe ne fissent une paix séparée avec l'Empereur. Il devait presser discrètement le Danois de joindre ou plutôt de subordonner sa médiation à celle du Roi Très Chrétien. A Stockholm, il fallait inquiéter Oxenstiern en négociant directement avec le Sénat de Suède; à Varsovie, il fallait aller au-devant de ses désirs en ménageant le renouvellement de la trêve entre la Suède et la Pologne, condition indispensable pour que les Suédois eussent les mains libres en Allemagne (2).
Ces manœuvres diplomatiques si compliquées étaient d'autant plus nécessaires, que la mort de ^yaldstein enlevait à Richelieu, sur l'échiquier germanique, une «■ grosse pièce ». Cette mort l'obligeait à compter avec Oxenstiern, toujours prêt à élever la voix, bien qu'il parlât moins haut, quand il pensait qu'on avait moins besoin de lui. Feuquières se trouvait à Francfort, où se tenait la diète des princes allemands. C'est de là qu'il avait annoncé à Bouthillier, le 16 mars, la catastrophe d'Egra; c'est là que le cardinal lui avait adressé, le 26, de nouvelles instructions.
Oxenstiern, comme directeur de l'Union d'Heilbronn, n'avait jamais voulu remettre Phihppsbourg à l'Électeur de Trêves, à qui le Roi avait promis de restituer cette clef du Palatinat. Le chancelier de Suède pouvait, s'il y tenait tant, garder cette ville en dépôt jusqu'à la paix générale; mais on exigeait qu'il remit en gage au Roi Golmar, Schelestadt, et Benfeld, villes que les Suédois occupaient en haute Alsace et qui étaient beaucoup plus avantageuses pour la France que Philippsbourg. Feuquières avait
(1) Journal deCharnacé, cité par Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, t. II, p. 178, note 3.
(2) Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, t. II, p. 167.