LA HOLLANDE ET L'ANGLETERRE
dans le présent traité que tous les articles qui y seront compris auront lieu présupposant la rupture, incasu rupturae. S'il se peut, il ne faut pas dire in casu rupturœ contra Imperatorem mais contra Austriacos simplement. Si M. le Chancelier en veut davantage, on pourra mettre contra Austriacos Germaniœ. A toute extrémité, vous pourrez dire contra Imperatorem, mais vous l'éviterez, s'il est possible (1) ». Même à la veille de rompre, Richelieu, fidèle à sa maxime favorite, négociait encore avec la cour de Vienne et lui faisait savoir que le Roi renoncerait à ses alliances protestantes, si l'Empereur consentait à lui céder l'Alsace. L'Empereur refusa.
Le cardinal était plus heui'eux en Hollande, où, deux années auparavant, il avait craint de voir une trêve se conclure entre les Provinces-Unies et l'Espagne. Le 15 avril 1634, pour encourager les Hollandais à continuer la guerre, il avait consenti à leur verser un subside annuel de deux millions trois cent mille livres. Ce subside pouvait être réduit à un million, si la France entrait dans la guerre et les casus betli étaient énumérés. Cette année même, le 8 février 1635, la France et la Hollande s'étaient engagées à jeter, l'une et l'autre, dans les Pays-Bas espagnols, une armée de vingt-cinq mille hommes et de cinq mille chevaux u avec l'attirail et le canon nécessaires à un tel corps ». Le Roi et les Etats s'étaient engagés également à « mettre en mer chacun quinze vaisseaux de guerre pour nettoyer la mer Océane et le canal et tenir les côtes libres... Moyennant quoi. Sa Majesté seroit déchargée des deux millions qu'elle leur avoit accordés tous les ans par le ti'aité de l'année précédente (2) ». Les alliés comptaient sur une révolte des Pays-Bas espagnols, où avait éclaté un complot, d'ailleurs vite déjoué. Suivant leur conduite, les Pays- Ras espagnols deviendraient un État indépendant ou seraient partagés entre la Hollande et la France.
Vers le même temps, le cardinal avait envoyé M. de Senncterre à Londres en qualité d'ambassadeur extraordinaire auprès de Charles F^ Il ne prétendait demander au roi d'Angleterre « ni
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, p. 735-736,
(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. VIII, p. 258.
LES CANTONS SUISSES 'jô
hommes ni argent », mais seulement « le réduire à la neutralité » et « lui faire comprendre le dessein qu'avoient les Espagnols de Tengag-erà la guerre contre la France et la Hollande, ce qui le jette roi t dans des frais insupportables et dans une totale rupture du commerce » britannique (1). II n'y eut aucune peine. Désireux d'entretenir Charles dans les dispositions les plus favol'ablcs, il rappelait à Henriette-Marie « ce qui s'était fait, dès sa plus tendre jeunesse, pour lui faire posséder une couronne digne d'eUe ».
Le cardinal s'était « assuré aussi des Suisses » ; il avait essayé d'apaiser a les différends qui commençoient à naître parmi eux sous le prétexte de la religion ». Résolu de tenir tous les cantons unis dans sa main, Richelieu avait promis aux catholiques de leur payer leurs pensions avec toute l'exactitude « qu'ils pouvoient désirer (2) ». Malheureusement ces cantons venaient de s'engager vis-à-vis de l'Espagne à défendre non seulement le duché de Milan, mais encore le « comté de Bourgogne >», c'està-dire la Franche-Comté. Son Eminence, indignée, leur avait déclaré que « s'ils demeuroient dans les termes de leur nouveUe alliance » avec la cour de Madrid, ils ne pouvoient «prétendre participer aux bienfaits du Roi (3) ».
Cantons catholiques- et cantons j)rotestants rendirent bientôt à la France, — presque sans y penser, — un signalé service. Richelieu projetait d'attaquer au premier jour le duché de Milan. Le duc de Rohan, — exilé à Venise en 1629, rappelé dès 1631 et mis en 1635 à la tête d'une des armées d'Alsace, — avait reçu l'ordre de conduire en Valteline douze mille hommes de pied et quinze cents chevaux. Précédé de M. du Lande (4) qui était resté avec quelques troupes au « pays des Grisons », il avait mission de fermer les défilés par lesquels l'Empereur aurait pu introduire des secours dans le Milanais. Rohan qui, pour se rendre en Valteline, était forcé de traverser la Suisse, avait ordre
(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Petitot, t. VIII, p. 262.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 18.
(3) Mémoires du Cardin.d de Richelieu, éd. Petitot, t. VIII, p. 270.
(4) Joab de Séqueville, maréchal de camp en 1635.
% RICHELIEU ET LITALIE
de passer coûte que coûte, en évitant toutefois d'oflenser l'honneur helvétique : (( Il prit si hien son temps, expliquent ses Mémoires, qu'il étoit déjà entré en Suisse avant qu'il en parût aucun soup(;on (1). » Les dispositions de Zurich étaient excel-' lentes; Berne se sentait « porté de particulière alïection envers ledit Rohan, tant pour la conformité de religion que pour l'estime qu'il faisoit de sa vert^i (2) » ; le bailli de Bade, qui dépendait alors des huit anciens cantons, se montrait fort empressé; la petite ville de Saint-Gall, dont l'abbé était l'allié de la Suisse, attendait les Français comme s'ils venaient la secourir. Par Bâle, Liechstal, Oltingen, Bruck-sur-l'Aar, Winterthûr, Eleck près Zurich, Reichenbach, Saint-Gall, Alstetten, Sax, Ragatz et Coire, le duc de Rohan traversa la Suisse en « douze traites » ; le 24. avril lG3o, il était en Valteline à la tête de son armée.
Sa présence était faite pour encourager les princes italiens, que Richelieu voulait confédérer contre la maison d'Autriche. Le prétexte de la ligue était la liberté de l'Italie, opprimée par le gouverneur de Milan et le vice-roi de Naples. Le cardinal avait à réconcilier le duc de Savoie, qui se disait roi de Chypre, avec la République de Venise, souveraine nominale de la même lie; la République de Venise avec le Saint-Siège, qui mécontentait les Vénitiens en agrandissant le port de Gorro, près de Ferrare.
C'est au Saint-Père que Richelieu destinait la présidence de la Confédération, mais Urbain VIII se récusa : les Impériaux ne l'inquiétaient plus; il avait besoin d'eux contre les réformés en Allemagne. Satisfait de n'être plus « le chapelain du roi d'Espagne », il ne tenait pas à devenir le chapelain du roi de France : que Richelieu prétendit faire annuler le mariage de Monsieur et de Marguerite de Lorraine, être promu lui-même à la coadjutorerie de l'archevêché de Trêves, ou you'ÏÉ?ninence grise muée en Eminence rouge, Sa Sainteté se faisait prier.
Cette présidence, refusée par le Pape, Richelieu l'offrait au duc de Savoie. Victor-Amédée finit par l'accepter ainsi que le duché
(1) Mémoires du Duc de Rohan, éd. Michaud et Poujoulat, p. 633.
(2) Ibidem.