‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 6 sur 219 · DANS LE CARROSSE DU CARDINAL · texte numérisé non relu

DANS LE CARROSSE DU CARDINAL

remit Nancy. Lorsque le Lorrain avait déclaré qu'il allait chercher la princesse et dit, en erande confidence, que le Duc lui abandonufr.iit volontiers ses Ktats à lui cardinal de Lorraine, si le Roi lavait pour aiiréahle : « Rien ne peut assurer le Roi, avait répété Richelieu, ([ue le dépôt de Nancy. » Le cardinal de Lorraine dé<;u avait reg-aené la capitale de son frère, muni d'un passeport du Roi qui lui permettait d'entrer et de sortir comme bon lui semblait avec son carrosse. Une lettre de Louis XIII l'avait précédé aux avant-postes français. Elle recommandait à M. de Saint-Chamond davoir l'œil ouvert chaque fois que la voiture cardinalice sortirait de la capitale lorraine : « Je vous fais cette lettre pour vous dire que vous preniez garde aux pei*sonnes qui seront dans le dit carrosse et que, si la princesse Marguerite y est, vous l'arrêtiez (1). »

Elle y était le dimanche '28 août 1633, vers quatre heures du matin, lorsque le cardinal de Lorraine, qui venait de quitter Nancy, atteignit les lignes françaises, mais les gentilshommes de M. de Saint-Chamond ne reconnurent pas le jeune seigneur, vêtu de noir, assis à côté de Son Éminence, le visage à demi caché par le rideau de la voiture. Cet adolescent n'était autre que la princesse Marguerite, déguisée par les soins de sa sœur, la princesse de Phalsbourg. Les cheveux dissimulés sous une perruque, le teint « bistré par un mélange de safran et de poudre à canon », portant haut-de-chausses et pourpoint de drap d'Espagne, épée au côté et plume au chapeau, elle avait l'air d'un cavalier parfait. Après force civilités, on laissa le carrosse continuer sa route. Le prince de l'Église méditait déjà la réponse qu'il ferait aux reproches de Louis XIII et de Richelieu : « On ne m'a rien prescrit dans le passeport. Le Roi m'a permis de mener avec moi un certain nombre de personnes. En ai-je jamais pris une de plus (2)? »

Le pesant véhicule lit bientôt halte dans un bois, où attendaient trois gentilshommes avec des chevaux : l'un de ces gentils-

(1) Cité par le comte d'Haussonville, Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, t. I, p. 365-366, note.

(2) Levassor, Histoire de Louis XIII, t. IV, p. 348.

FUITE DK MARGUERITE 13

hommes était un oouycr de M""* de Remiremont, tante de la princesse, l'autre appartenait à la princesse elle-même, le troisième au duc de Lorraine. Marguerite met pied à terre, monte en selle, dit adieu à 'son frère et s'éloigne avec ses trois compagnons (1). Elle va rejoindre Gaston de France.

Quelques jours de repos à Tliionville et la princesse Marguerite, déguisée cette fois en femme de chambre, monte en carrosse avec le comte d'Emde, qui, de passage à Thionville, se rend à Bruxelles. Deux lettres l'y précèdent, l'une qu'elle a écrite à l'Infante pour lui demander asile, l'autre à Puylaurens, le favori de Gaston : « Monsieur, je me suis sauvée parla grâce de Dieu (2). »

Joie de Marie de Médicis, « la plus grande, dit la Reine, que j'aie reçue de ma vie »; joie radieuse de Monsieur, qui publie partout que la princesse Marguerite est sa femme depuis près de deux ans, mais joie vite assombrie, lorsque d'Elbene démontre au léger Gaston qu'il va perdre à jamais les bonnes grâces du Roi et ses droits à la Couronne. Gaston devient songeur, il court demander l'avis du Père Suffren : le Roi a-t-il le pouvoir de l'exclure du trône, lui. Monsieur, l'héritier présomptif, le frère unique de Sa Majesté? Le Pape va-t-il l'excommunier, annuler son mariage? — Non, répond le Jésuite. » Rassuré, le prince va au-devant de sa femme.

Parti le samedi 3 septembre dans l'après-midi, il arrive vers minuit à Namur, où il apprend, nous explique le chroniqueur belge du Mercure, que la princesse « est demeurée au gîte de Marche-en-Famine, de crainte des Français qui courent le pays ». A la tête de deux cents chevaux. Monsieur vient « la dégager » le 4, « se met en son carrosse », va passer la nuit avec elle à Namur et, le 5, la devance à Bruxelles. Le 6, à quatre heures du soir, l'Infante vint à une lieue de Bruxelles attendre Marguerite de Lorraine. Elle la lit monter dans son carrosse, entra dans sa capitale au son du canon, au bruit des acclamations et la mena chez Marie de Médicis. La Reine reçoit sa belle-fille à la porte de son premier salon :

(1) Relation de la sortie de la princesse Marguerite, publiée par le comte d'Haussonville, Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, t. I, p. 525-527.

(2) Paul Henrard, Marie de Médicis dans les Pays-Bas, p. 340-348.

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'( Vous voilà, dit-elle, hé! vous voilà! » Marguerite de Lorraine s'incline jusqu'à la ceinture de sa belle- mère, qui la baise au moment où elle « se rehausse ». Lourdement la veuve de Henri IV se dii'ieo vers sa chambre. Elle est à la droite de la gouvernante des Pays-Bas, qui tient toujours par la main la princesse. « Celleci, nous explique le chroniqueur belge, marchoit derrière, mais, à mesure (jue la Reine et l'Infante s'ouvroient et se séparoient un peu en marchant, elle paraissoit au milieu d'elles. » On s'assit dans la ruelle du lit. La Reine et l'Infante s'installèrent dans des chaises à bras, la princesse se mit sur un tabouret. Visite assez brève : Marie de Médicis ne tarda pas à appeler Monsieur et le pressa de choisir une dame d'honneur pour Madame. Bientôt l'Infante emmenait la jeune duchesse d'Orléans au Palais, la conduisait au quartier de Monsieur, l'ancien quartier de l'archiduc AlJjert, et la laissait dans l'appartement qu'elle lui avait fait préparer, une suite de chambres splendides, toutes tapissées de brocart d'or (1).

Cependant Richelieu avait pressé l'investissement de Nancy. Ce même 6 septembi-e, il conclut avec le cardinal de Lorraine un traité fort avantageux : le Duc, par la bouche de son frère, renon(;ait à toutes les alliances contraires à celles de la France; il s'engageait à remettre, dans trois jours, Nancy entre les mains du Roi, qui ferait occuper la ville jusqu'à ce que a la bonne conduite » de Son Altesse ou « la pacification des troubles d'Allemagne » rendit cette précaution inutile. La garnison française n'occuperait que la ville neuve; quand le Duc serait au palais, qui se trouvait dans la ville vieille, elle se contenterait « de tenir » les deux bastions et la porte qui séparaient les deux villes. Le mariage de Monsieur serait déclaré nul et non avenue la princesse Marguerite était confiée au Roi, qui lui permettrait de résider à Nancy. Le duché de Bar demeurerait saisi, tant que le Roi n'aurait pas reçu l'hommage que le Duc lui devait.

Le cardinal de Lorraine avait alors sollicité de Richeheu la permission d'aller à Épinal porter le traité à son frère. Le Roi,

(1) Mercure français, t. XIX, Première partie, p. 279-282, et Henrard, Marie de Médicis dans les Pays-Bas, p. 340-342.

I>E DUC DESAVOUE L'ACCORD 15

ayant appris que le Duc songerait à enlever le château de Rayon situé à quatre lieues de son quartier t^-énéral, y envoie douze cornettes de cavalerie et trois cents mousquetaires. La bourgade de Charmes, qui est toute proche, leur fait bon accueil. Charles IV se retire à Remiremont et le cardinal rapporte le traité, avec la ratification, assure-t-il. Mais, lorsqu'on lui demande quel jour le Roi pourra entrer dans Nancy, il finit par avouer que son frère lui a donné contre-ordre. Le Duc a voulu seulement gagner du temps, pour que le duc de Féria, qui vient de Milan avec des renforts espagnols, puisse le secourir. Or, Féria ne s'est pas trouvé au rendez-vous. Louis XIII indigné a commandé au maréchal de La Force de marcher avec quinze cents chevaux, six mille hommes de pied et six pièces de canon, sur Épinal, qui ouvre ses portes dès la mise en batterie. Cependant le maréchal se tient prêt à protéger Montbéliard, le comté du duc de Wurtemberg, que le duc de Féria a l'ordre de saisir. Charles IV ofï're alors de venir à Saint-Nicolas-du-Port <( conférer avec les commissaires qu'il plaira à Sa Majesté députer ».

Il comptait, à la faveur de ce voyage, se jeter dans sa capitale, pour s'y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Sans avoir pénétré ce dessein, le Roi craint que le Duc ne profite de la proximité de Nancy pour gagner plus aisément les Pays-Bas d'où, lié aux Espagnols, il pouvait à tout jamais refuser de lui livrer sa capitale. Voilà pourquoi Louis XIII avait indiqué Charmes comme lieu de la conférence. Escorté de huit cents chevaux, accompagné du cardinal de La Valette, du nonce du Pape et d'une foule de seigneurs, Richelieu y était arrivé, le 18 septembre, à sept heures du soir; le cardinal s'est assis et il a dicté :

« M. Lejeune saura, pour dire au Roi, que j'ai pensé qu'il étoit plus à propos de retenir demain M. de Lorraine à coucher au quartier de Sa Majesté que de le laisser aller à Nancy. »

De Charmes, en cette journée du 20 septembre 1633, le cardinal adresse la lettre à Bouthillier, et c'est de fort belle humeur qu'il donne au fils de son correspondant le sobriquet de M. Lejeune. On comprend sa joie : Charles IV a tout signé.

Ifi CONTRE-MANŒUVRE DU CARDINAL

tout ratifié et Son Éminence va l'emmener au quartier générai du rtoi. Le cardinal se croit à la veille d'entrer dans Nancy en vainqueur. Souriant à sa fortune et aux ruses qu'il médite, il continue de dicter : « Pour cet eiiet, j'estime qu'il faut loger .>L de Lorraine au logis de M. le Duc de La Valette. Si Sa Majesté a deux chandjres, l'entrée de Nancy mérite bien qu'elle ait aeréablc de lui donner un de ses lits et une tapisserie. Si Sa Majesté n'approuve pas cette ouverture vous ferez détendre le lit qui est dans n)a chambre et la tapisserie et la ferez tendre au logis de mondit sieur de La Valette pour ledit sieur Duc et ferez commander au sieur de Lannoy (premier maître dhôtel du Roi) de lui préparer un bon souper ». Et, songeant à l'attitude que devra garder Louis XIII, plus importante encore que l'excellence du souper, Richelieu ajoute : « Il faudra que Sa Majesté témoigne de son jjropre mouvement qu'elle lui a fait préparer un logis, comme si je n'en savais rien, afin qu'il ne croie point que ce soit par concert qu'on le veut retenir au quartier du Roi, mais ]>ien par la bonne volonté que Sa Majesté veut témoigner de nouveau telle qu'il a fait par le passé (1). » Le piège sous les fleurs.

Malgré tout, l'accord n'est pas facile. Grands compliments, politesses infinies mais infinies difficultés : « M. de Lorraine est tantôt en une humeur, tantôt en l'autre, écrivait, la veille encore, le cardinal au Roi. Je l'ai vu, en six heures d'une conférence non interrompue, en disjjosition de tout accorder, puis tout à coup il propose une condition qui annule tout (2). »

C'est le matin, au moment même où le cardinal prenait congé de lui, que M. de Lorraine mettait sa signature au bas du traité. Le Roi consent à lui rendre Nancy dans trois mois, s'il est satisfait de sa conduite. Et non seulement le Duc accepte qu'on démantèle sa capitale avant de la lui restituer, mais même il s'est laissé persuader d'aller trouver Louis XIII, dont ses respects, — le cardinal l'assure, — lui attireront la bienveillance. On partira demain.

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 483-485.

(2) Ibidem, p. 483.

LK nrc DE LORRAINE REÇU PAR Li: lîOI 17

A l'heure dite, Richelieu monte en litière, puis, aux environs de Laneuveville, quartier cénéral du Roi, il piend son petit carrosse, pour devancer M. de Lorraine, qui le suit dans le grand avec le cardinal de La Valette et le nonce du Pape. Voici Richelieu dans le cabinet du Roi : il est entouré de M. de RuUion, du marquis de Saint-Chamond, du comte de Brassac et de BouthilLier. Louis XIII, qui a entendu de sa bouche le récit des néffociations, est allé dans la chambre v'oisine recevoir M. de Lorraine et il entre en compagnie du prince. Plus jeune de trois ans que son vainqueur, — il est né en 1604, — M. de Lorraine, avec sa taQle de six pieds, son beau visage sarcastique, la vigueur et la souplesse qui se dégagent de toute sa personne, fait impression. A ce capitaine d'une valeur incontestable, à ce don Juan, à qui tout est bon, de l'abbesse à la fille de cuisine, à ce fourbe, dont l'impétuosité déchire inopinément les trames, le froid Louis XIII s'adresse non sans hauteur : « Je vous avouerai franchement que j'ai eu un peu de mauvaise opinion de vous et que, voyant que vous n'exécutiez point le traité fait par le cardinal votre frère et que vous aviez ratifié, j'ai dit que vous n'a\'iez ni foi, ni parole; mais à présent que je suis assuré de l'exécution de vos promesses, je change de sentiment et je vous témoignerai la volonté que j'ai de vous aimer ». — « Sire, dit alors Richelieu, je serais volontiers caution de l'affection qu'a M. de Lorraine à votre service et du désir qu'il a de vivre autrement que par le passé. Votre Majesté doit oublier tous les sujets de mécontentement qu'il vous a donnés et croire que sa conduite sera telle à l'avenir que vous en serez satisfait. Il faut même qu'il combatte sous vos enseignes à la tête de vos troupes (1). »

Paroles de complaisance, rien de plus!

A l'heure du souper, Louis XIII fait conduire M. de Lorraine par le premier écuyer au logis du duc de La Valette : maintenant M. de Lorraine ne cache plus ses véritables sentiments; il a l'imprudence de déclarer à divers gentilshommes « qu'il ne veut point dire s'il veut ou ne veut pas exécuter le traité, mais

(1) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 439-440

RICIIEI.IEL'. — T. V. 2

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