LES DROITS DU ROI
n'aient empiété quelque place d" importance? N'ont-ils pas occupic en cinq ou six ans les ducliés de Berg* et de Juliers, le comté de La Marck, la plupart du duché de Clèves, du landgraviat de Hessen, des Ligues Grises, le haut et le bas Palatinat, — avec la Valteline, le sujet des armes qui brillent par toute l'Europe? — A quoi tendent tant d'intelligences, de menées, de pratiques, d'armées en campagne, de sièges de villes, sinon pour avancer le dessein, qu'ils ont conçu de longue date, d'engloutir votre Couronne ( 1 ) ? »
En un Discours sur le coimnencement , progrès et destin de l'ancienne Monarchie française, l'auteur des Usurpatioîis d'Espagne rappelait à Louis XIII que Gharlemagne « seigneurioit toute l'Europe » et que, par là, ses successeurs les rois de France avaient des « droits sur l'Empire » : « Par là. Sire, vous voyez que l'Empire vous appartient privativement à tous autres princes et que, la Couronne Impériale ayant été unie à celle de France du consentement des Romains et de toute l'Italie, de laquelle le nom d'Empire a tiré son origine, elle n'en a pu être séparée et moins transférée en Germanie, qui n'avoit rien de commun avec l'Empire. »
Mais le vrai grief instant était le comté de Bourgogne, qui, sous Charles le Chauve, avait été partie de « la duché » et qui, depuis l'empereur Henri III, constituait un fief impérial: c'était Cambrai, dont Hugues Capet avait reçu l'hommage et qui, « avec ses appartenances étoit retourné plusieurs fois à ses anciens seigneurs », sous Philippe de Valois, Louis XI et Henri III. Le Hainaut était aussi de droit royal, « car il ne se trouvoit point de traité par lequel nos Rois eussent renoncé à cette province ». Le duché de Luxembourg appartenait « avec plus juste titre à la maison de France qu'à celle d'Espagne », ne fût-ce que par l'acquisition qu'en avait faite le duc d'Orléans, du temps de Cliarles VI. Quant à Gênes, Pierre Frégose, en 1498, en avait, au nom de la Seigneurie qui « craignoit de tomber en la sujétion des ducs de Milan », cédé la souveraineté au roi de France et à ses succes-
(1) Traité des Usurpations des Rois d'Espagne sur la Couronne de France, p. 1-55.
108 ET LH GorVEH.NKMENT ESPAGNOL
seurssous la seule condition de maintenir ladite vScigneuric « eu ses privil<"'i;cs et franchises (1) ».
C'était, au fond, une question de prépondérance en Europe qui se posait entre les deux Couronnes, au lendemain du règne de ce sombre Philippe II que Ton avait vu, de l'Escurial, manier à son gré les cours et les peuples (2), cependant que les mines d'Amérique le ravitaillaient en or, comme elles le firent pour ses successeurs (48.733.824 pesos de 1G31 à 1635). Les trésors des Andes, ayant franchi les mers, étaient enfouis à Séville, à la Casa de Contratacion dans VArca verdc {YArr/ic verte), le coffre aux serrures savantes dont le cohtador, le factor et le tesaurero détenaient chacun une clef (3).
Heureusement pour Louis XIII et Richelieu, Philippe IV n'avait ni l'intelligence ni la force de travail de Philipj)e IL En 1626, cinq ans avant le début de la guerre, le comte-duc l'avait supplié de diriger lui-même les affaires d'État. Cette supplique se terminait ainsi : « Le mal est grand : nous avons perdu la considération; le trésor a été entièrement épuisé; les ministres, à qui on a appris à ne se point préoccuper de l'application des lois ou à les appliquer sans rigueur, sont tombés dans la vénalité et l'indolence ; c'est là une des grandes causes des maux qui affligent le pays et qui portent atteinte à la justice. Je vous en prie. Sire, prenez l'œuvre en vos propres mains; faites disparaître jusqu'au nom même de favori [privado). Pour moi, je continuerai de presser Votre Majesté de prendre sur ses épaules le fardeau que Dieu même vous a imposé, de le porter et de travailler, si vous le voulez bien, sans vous épuiser, mais non pas sans peine (4) ».
A ce mémoire du 4 septembre 1626, qui n'avait ni la finesse psychologique, ni la profondeur de l'examen de conscience impitoyablement détaillé que Richelieu devait présenter à Louis XIII,
(1) Balthasard, Discours sur le commencement, progrès et déclin de Vancienne monarchie française, droits et prétentions des Rois Très Chrétiens sur V Empire, p. 56-103.
(2) Hauser, La Prépondérance espagnole (1559-1560), p. 109.
(3) Earl J. Hamilton, American Treasure and the price Résolution in Spain, 1501- 1650, p. 17-23.
Le peso valait, selon M. Hamilton, 450 maravedis (table I, p. 34).
(4) Martin Hume, La Cour de Philippe IV et la décadence de V Espagne, p. 167-169, traduction Condamin et Bonnet.
L\ BATAILLE DES GALIONS lOV)
le 13 janvier 1629 (1), Philippe IV avait répondu par quelques lignes d'une bonne volonté touchante et Olivarès avait lu au verso du document, que lui rendait son maître : « Comte, j'ai résolu, pour Dieu, pour uioi-même et pour vous de faire ce que vous me demandez. Connaissant, comme je les connais, votre zèle et votre affection, il ne peut y avoir de vous à moi aucune hardiesse. Je le ferai donc, Comte; et je vous renvoie ce papier, avec cette réponse, pour que vous le conserviez comme un héritage dé famille, que vos descendants apprennent comment on parle aux rois quand il s'agit de leur gloire, et qu'ils sachent quel ancêtre ils avaient en vous. J'aimerais à le laisser dans mes archives pour apx)rendre à mes enfants, si Dieu m'en accorde, et aux rois comment ils doivent se soumettre à ce qui est juste et sage (2). »
Les bonnes intentions de Philippe IV n'étaient pas demeurées complètement impuissantes. Il remédiait comme il pouvait à la crise du vellon, monnaie d'argent alimentée par les mines du Potosi et additionnée d'un alliage de cuivre. Avant lui, Philippe II avait résisté à la tentation d'augmenter la proportion du cuivre, qu' « il combattait, dit M. J. Earl Hamilton, avec une aussi infatigable ardeur que la religion de Luther ou de Mahomet (3) ». Mais sous PhiUppe III, le vellon avait tourné au cuivre tout court.
PhiUppe IV, avec l'aide des banquiers italiens, qui avaient plus d'une fois tiré les Habsbourg de l'abime des difficultés financières, prit, à partir de 1627, d'énergiques mesures de déflation {k). Elles n'étaient pas loin de battre leur plein, au moment où la France s'apprêtait à déclarer la guerre à l'Espagne. Par malheur, depuis quelques années, l'apport des galions s'était sensiblement ralenti (5). Et il fallait entretenir des armées sur
(!) Voir notre tome III, p. 200-203, et notre tome IV, p. 42-46.
(2) Martin Hume, p. 169-170.
(3) M. J. Earl Hamilton, American Treasure and the price Rei'olntion in Spain, 1501- 1650 (Harvard University press, 1934), p. 73.
(4) Ibidem, p. 81 et suivantes.
(5) Voir les tables publiées par M. Hamilton à la piifce 42 de son livre. Durant la période 1621-1630 les importations d'argent se montèrent à 2.145.339.043 grammes d'argent et 3.889.760 grammes d'or; durant la période 1631-1640 l'Espagne n'importa plus que 1.396.759.594 grammes d'argent et 1.240.400 grammes d'or.