LA CAMPAGNE DE LOKRALXE
détila dans une l'égion montagneuse, ne mangeant guère que les poires, les pommes qu'elle rencontrait sur le chemin, souvent les racines et l'herbe môme, dormant à peine, de peur d'être surprise par l'ennemi. Il fallut brûler le bagage, enterrer presque tout le canon, qui retardait la marche. Eiilin l'on atteignit Vaudrevange; le '26 l'on n'était plus qu'à une journée de Metz et l'on venait de passer la Sarre, lorsque parurent quinze régiments dépêchés par Gallas. Us fondirent sur l'arrière-garde, mais furent mis en déroute; cinq cents Croates restèrent sur le terrain et sept étendards furent ramenés par l'armée victorieuse.
Le 28, La Valette et Bernard s'en allèrent camper aux environs de Metz, l'un à Vie, l'autre à Pont-à-Mousson, où les troupes, remarquent les Mémoires, « n'eurent plus à souffrir pour l'abondance des vivres que le cardinal avoit eu soin d'y faire porter ». La Valette put y méditer certain mémoire que Richelieu lui avait envoyé, lorsqu'il s'apprêtait à marcher sur Mayence : « Ce qui donne le plus de peine, c'est de savoir comment les troupes vivront au delà du Rhin, en cas qu'elles le passent... Il est bien difficile de porter de Metz tous les blés dont le sieur Cardinal peut avoir besoin : on manque de charrettes et il n'y a pas moyen de lui en envoyer autant qu'il souhaiteroit. Les blés ne pouvant môme être conduits que jusques à Sarrebruck, c'est au sieur Cardinal d'engager le duc Weimar à trouver une invention de les venir prendre là ou de voir s'il est possible d'en acheter aux environs du Rliin; l'argent ne manquera pas (1). »
Richelieu n'en voulait point au cardinal de La Valette, qui n'avait pas tiré de cette expédition tous les fruits qu'on en pouvait espérer. Il se réjouissait « d'avoir fait connaître à Gallas le courage de nos soldats, l'ayant battu en toutes les rencontres et l'étant allé chercher jusqu'aux portes de Francfort (2) ». Le général de l'Empereur ne disait-il pas : « qu'il n'eût jamais pu croire véritable la miraculeuse retraite qui avait terminé la campagne s'il en n'eût été témoin (3) ».
(1) Père GrifTet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 605.
(2) Mémoires du Carlinal de Richelieu, éd. Petitot, t. VIII, p. 386.
(3) Mémoires du Marquis de Montglat, t. I, p. 92.
122 LA KOIMJAINE OCCUPEF:
En Lorraine comme en Flaiidi'c, la guerre avait déhuté par des succès. Le marquis de Sourdis, qui commandait sept mille hommes de pied et huit cents chevaux, avait emporté sans artillerie, dès les premiers jours du mois de juin 1635, la place de Châtillon-sur-Saône (deux lieues à l'est de lîourbonne) et, suivant les lois atroces de la guerre d'alors, pendu plus de deux cents Lorrains, les deux tiers de la garnison. Cette victoire comblait d'aise le cardinal : (( La Gazette, s'empressa-t-il d'écrire au vainqueur, fera son devoir ou Renaudot sera privé des pensions dont il a joui jusqu'à présent (1). »
Tandis que M. de Sourdis l'cmettait si cruellement dans l'obéissance du Roi Ghûtillon-sur-Saône, M. du Hallier s'emparait de Rruyères et de Wissenbach, rendant libre la route de Nancy à Colmar, et M. de Bellefonds enlevait les places de Darncy, Fontenoy, Veuilly, Monthureux, La Marche, Ghàtenoy, assurant les communications entre Chaumont et la région de Montjoye, près de Montbéliard. Le maréchal de La Force, en ce même Montjoye et dans le môme temps, battait les troupes du duc Charles. Le Duc « sans Lorraine », comme eût dit Henri IV, laissa plusieurs centaines de prisonniers entre les mains du vainqueur et repassa le Rhin précipitamment. Déjà quelques jours plus tôt, à Melisey, non loin de Lure, le maréchal avait eu l'avantage sur le prince qui, étant parti des environs de Belfort avec toute son armée, prenait le chemin de Champagney et tirait sur Luxeuil, comme s'il eût voulu lui gagner le derrière et se jeter entre lui et la Lorraine, et Richeheu avait stimulé ainsi le zèle du vieux guerrier : « Si vous êtes assez heureux pour les chasser au delà du Rhin ou les battre encore, on ne sauroit rien ajouter à votre gloire (2). » Le cardinal ne cachait pas sa joie à Bouthillier : « J'ai été bien aise de voir, lui écrivait-il de Rois-le-Vicomte, le 10 juin 1635, l'étomiement du comte d Olivarès. Il sera bien plus grand quand il saura la bataille de Flandre, la retraite du duc Charles, non sans déroute, et la perte de l'armée navale de l^rovence, que les
(1) Ayenel, Lettres du Cardinal de Bictielicu, t. V, p. 51. 2) Mémoires du Duc de La Force, t. III, p. 122, 425, 426, 427.
COMMENT LE ROI ACCl EILLE LES NOLVELLES \>2
lettres que vous m'avez envoyées du sieur de Sabran disent bien autre que ne le portoit le premier avis (1). »
Mais bientôt un incident vient troubler cette joie. Le cardinal apprend, le 15 juin, par des lettres de Chavigny, cpie ses gendarmes ont commis une faute dont le Uoi se montre ollensé. La lâcheuse aflaireî Aussitôt il use de l'arme qu'il tient toujours prête et dont l'eflet est sûr, la menace de sa démission. Tout en écrivant au Roi qu'il s'en remet à lui « sur le fait de ses gendarmes pour en faire tout ce qu'il lui plaira », il ne cache pas que son « mal de Bordeaux lui est revenu pour la troisième fois (2) », et lui occasionne de cruelles souffrances. Sous sa dictée, Chavigny écrit au Roi : « Jusques à cette heure, les chirurgiens ont défendu de rien dire à Monseigneur le Cardinal, qui lui put donner peine à l'esprit. Il n'y a rien qui puisse plus servir à sa guérison que de savoir que Votre Majesté est en bonne .santé et qu'elle se divertit (3) ».
Se divertir? Quelque dix jours plus tôt, de Chî\teau-Thierry, le Roi avait mandé à Richelieu : « Ne pouvant plus compatir avec Saint-Simon et étant en perpétuelle picoterie avec lui, je lui ai conseillé d'aller à l'armée pour passer sa mauvaise humeur contre mes ennemis et se rendre capable de me servir à la guerre; il vous va trouver pour vous dire adieu. Je vous prie de ne le point détourner de ce dessein et de le laisser aller à ce voyage. Pour moi, je vous avoue que je suis dans un tel ennui, que les jours me durent des mois; je fais ce que je puis pour me divertir, mais je n'en puis venir à bout (4). »
Et si Louis XIII est plus heureux à Monceaux, il ne le sera pas longtemps. Il n'y a pas vingt-quatre heures que Chavigny a expédié au Roi le bulletin de santé qui doit le rassurer et déjà Richelieu, par politique et peut-être par rancune, ne se refuse pas le malin plaisir d'inquiéter son maître : « Je supplie très humblement Votre Majesté, lui écrit-il le 10 juin.
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 51, 52.
(2) Ibidem, p. 58,
(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 56 et notes.
(4) Affaires étrangères, Collection Baret.