‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 81 sur 219 · CONDITIONS IN PEU ADOUCIES · texte numérisé non relu

CONDITIONS IN PEU ADOUCIES

peine afflictive, ni même être maltraités, puiscpi'ils se sont rendus prisonniers de guerre (1). »

Que pouvait l'éloquence de La Ville-aux-Clercs? Les conseillers de Richelieu étaient implacables. Louis Xlil, fort de leur avis, continua de faire expédier son ordonnance, qu'il dicta luimême (2). L'intervention du sous-secrétaire d'État ne fut cependant pas complètement inutile. Le Roi n'osa point aller contre l'opinion de « tous messieurs les Chefs qui étoient près de lui et représentèj'ent, expliqua Bouthillier au cardinal, que si on en faisoit mourir, il ne falloit plus espérer que les ennemis fissent un autre traitement aux nôtres (3) ».

Le 6 octobre 1635, Chavigny s'excusait en ces termes auprès du cardinal : « Ces Messieurs les chefs qui sont acquis au Roi ont tant crié aux oreilles de Sa Majesté, que nous n'avons pu em^iècher quelle n'ait donné la vie aux dix de la garnison qu'elle s'étoit réservé. Ils sont été si malicieux que de dire que c'est manquer à la capitulation que d'envoyer les soldats aux galères. Néanmoins on ne lairra pas de les faire conduire jusqu'à Chàlons et de les mettre sur l'eau pour les mener à Paris (4). » Louis XIII s'excusait comme Chavigny : « Tous nos grands seigneurs, avait-il écrit le 2 octobre au cardinal, en lui annonçant la prise de Saint-Mihiel, ont bien crié contre moi de quoi je les traitois si durement (5). » Et quelques jours plus tard, il avait ajouté : « Il soroit à propos qu'on fit savoir des nouvelles à Renaudot, pour l'empêcher de dire quelque sottise (6). »

Le Roi eut la satisfaction d'être approuvé par son ministre. RicheHeu répondit aussitôt : « Ce qu'il a plu à Votre Majesté accorder par la capitulation est très judicieux, puisqu'il ne l'empêche point de retenir tous les chefs de guerre prisonniers et d'envoyer tous les soldats aux galères, de faire

(1) Père Grifïet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 616.

(2) Bouthillier à Chavigny, 8 octobre 1635. Archives des Affaires étrangères France 815, folios 300 et suivants.

(3) Affaires étrangères, France 815, folios 300 et suivants.

(4) Ibidem, folios 303 et suivants.

(5) Comte de Beauchanip, Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 204.

(6) Ibidem, p. 204.

i:M) le ijoi ne \ei t jus i^e.ntreh a paiiis

châtier quelques habitants des plus factieux, faire payer cent iiiillc écus à tous les autres et entretenir deux cents chariots six mois durant, selon ([ue le gentilhomme de Votre Majesté nous a rapporté. Je la supplie au nom de Dieu de ne se relâcher point de ce premier dessein, qui est nécessaire à sa réputation et au l)ien de ses affaires, que, sfins cette douce l'igueur, on sera toujours à recommencer. J'ai envoyé un petit mémoire à Renaudot; je veux croire qu'il ne m'aura pas prévenu. Connaissant comme je fais Votre Majesté, je me représente vivement l'impatience dans laquelle elle est déjà de faire un coup de maître, auprès du duc Charles. Je prie Dieu de tout mon cœur qu'il réussisse, afin que Votre Majesté puisse en revenir avec autant de gloire et de contentement que lui en souhaite, etc. (1). »

Coup de maître, il s'agissait bien de cela. Louis XIII venait de se résoudre à regagner Saint-Dizier : « Je ne sais, écrivait-il à Richelieu, le 4 octobre 1635, avec quel visage j'aborderoi Paris, ayant fait si peu de chose; je cherche consolaliou partout, mais je ne la peux trouver qu'en Dieu et, après, en vous (2). » Dans une autre lettre, il laisse percer la crainte d'être desservi auprès de son ministre et il ajoute : « Monsieur le Comte s'en va à Paris, qui nous doit tailler en pièces auprès de vous, M. de Bouthillier, Saint-Simon et moi, et ce sans aucun sujet, je vous prie de ne les vouloir croire et garder une oreille pour les absents (3). »

Louis XIII n'avait pas tort de s'inquiéter, car, le même jour, Richelieu mandait à Chavigny : « Je vous avoue que le dégoût qu'a pris Monsieur le Comte de n'avoir pas été appelé au Consûil où MM. le Cardinal de La Valette et de La Meilleraye, — qui no sont pas de celui des affaires, — ont assisté, n'est pas sans fondement. J'estime que cela mérite quelque petite réparation, que le Roi peut faire par simples caresses, et vous en lui parlant de l'atlaire comme étant arrivée par méprise [ï]. »

(1) Père GrifTet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 619.

(2) Comte de Beauchamp, Louis XIII d'après sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 206. Sur les ennuis causés au Roi par la noblesse de l'arrière-ban et les bourgeois possesseurs de fiefs, voir notre t. IV, p. 386.

(3) Ibidem, p. 208.

(4) Voir la lettre de Chavigny aux Archives des Affaires étrangères, France 815,

ENiNUIS QUE LE HOl DONNE AU CARDINAL 137

Une des raisons qui motivaient la retraite du Roi était lo niouvcvement que venait de faire l'armée du duc d'Angoulèine et du maréchal de La Force. Durant de long"s jours, les deux généraux étaient restés en observation dans leur poste de Baccarat, surveillant le duc Charles, qui était retranché dans Rambervilliers (t); mais apprenant qu? la cavalerie de Gallas s'était avancée juscju'aux environs de Metz et craignant, qu'appuyée de celle du duc Charles, elle ne réussit à les empêcher de joindre l'armée du Roi et « ne leur coupât les vivres (2) », Angoulême et La Force avaient jugé raisonnable de se rapprocher de Lunéville et de Sa Majesté. Manœuvre qui leur avait attiré, de la part du cardinal, cette verte semonce : « Étant votre ami et votre serviteur comme je suis, je ne puis que je ne vous témoigne le déplaisir que j'ai de la résolution que vous avez prise de vous retirer du poste de Baccarat, laquelle est trouvée si étrange ])ar tout le monde, qu'il m'est impossible de la défendre, vu qu'elle est capable de porter un grand préjudice au service du Roi, qui, au même temps de votre retraite, vous envoyoit lo renfort que vous aviez désiré, pour, serrant le duc Charles de l'autre côté, lui ôter tout à fait les vivres et le contraindre de quitter son camp (3) ».

A présent que Gallas et les Impériaux se rapprochaient, eux aussi, de l'armée royale, Chavigny estimait qu'on ne pouvait retenir davantage au camp de Kœurs le Roi, désespéré de cette marche de l'ennemi. Il ne manquait pas de gens pour dire à Louis XIII combien « on s'étounoit que Sa Majesté se fût avancée si légèrement (4) ». De tels discours visaient indirectement le cardinal : Chavigny s'efforçait de combattre leur influence en répétant. « C'est Votre Majesté seule qui a voulu entreprendre ce voyage; Son Éminence n'y a consenti que pour ne pas passer dans son esprit pour personne qui voulût l'empêcher d'acquérir le la

folios 308 et suivants, et la réponse du ministre dans les Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 285 et les notes.

(1) La Force au Roi, 24 septembre 1636 (Archives de La Forre).

(2) Ibidem, 2 octobre 1635. Lettre datée de Lunéville.

(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 946.

(4) Archives des Affaires étrangères, France 813, folios 332 et suivants.

138 LOUIS XIII VA lîEJOlNDHK LH CAHDINAI.

gloire (1). ') Le Roi partit pour Saiut-Dizier ; il devint bientôt difficile de l'y retenir. Selon l'énergique expression du même Chavigny, le débandement des troupes de l'arrière-ban « le niettoit en cervelle (2) ». Le 8 octobre 1635, malgré l'avis du cardinal (3) il quittait Saint-Dizier. Ghavigny écrivait à Son Éminence : « La mélancolie a été la plus forte et Sa Majesté prend résolution d'aller à Vitry. Il y a à souffrir l)eaucoup de peine avec une humeur comme celle du Roi, je suis au désespoir de voir ses mélancolies et de ce qu'on n'y peut remédier, parce qu'aussitôt qu'il les a, ses bouffenients de ventre le prennent et son visage change tout à coup. Il veut faire connaître devant le monde qu'il a du courage et qu'il veut aller contre les eniuMuis; mais c'est d'une . façon qu'il n'y a personne qui ne connaisse ce qu'il en est Ci-). »

Quelques jours plus tard, une « lettre de consolation », sollicitée de Richelieu par Ghavigny, tenta de « donner la vie à Louis Xill » : « Je conjure Votre Majesté au nom de Dieu, écrivit le cardinal, le 10 octobre, de ne s'affliger point et s'assurer que, quand elle reviendra deçà, elle sera vue de Paris et de tout le monde, ainsi qu'elle l'a été par le passé, comme le meilleur maitre qui puisse être. Nous avons déjà pensé à ce qu'il faut dire et écrire dans le Royaume et dans les pays étrangers sur votre retour : savoir est que Votre .Majesté, s'étant avancée pour calmer la sédition de la Lorraine et pour amasser une puissante armée et par après en renforcer le cardinal de La Valette et MM. d'Angoulême et de La Force, a jugé à propos, pour le bien de son service, de revenir au centre de ses affaires, pour envoyer les ordres nécessaires en tous les autres endroits et préparer de nouvelles forces pour le printemps. Votre Majesté ne se mettra donc point en peine (5).»

Lorsque ces lignes sédatives parvinrent à Saint-Dizier, Louis XIII s'y trouvait encore. On eût pu croire qu'il consentait à

(1) Archives des Affaires étrangères, France 813, folios 332 et suivants.

(2) Ghavigny à Richelieu, 9 octobre 1635. Archives des Affaires étrangères, France 815, folios 324 et suivants.

(3) Avenel, Fleures du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 283.

(4) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 283, note 1.

(5) Père Griffet, Histoire du Règne de Louis XIII, t. II, p. 622.

ENCORE DE L'HESITATION 13«.l

y demeurer ; mais sa résolution apparente ne trompait nullement le regard exercé de Chavigny : « Quelque mine que fasse le Roi, mandait le sous-secrétaire d'État au cardinal le 13 octobre, il a grande envie d'être auprès de Monseigneur, mais je ne fais pas semblant de le connoltre, parce qu'il n'en parle pas ouvertement à celte beure. Néanmoins il m'a commandé ce matin d'écrire à Son Eminence pour savoir ce qu'il fera des troupes qu'il a et qui lui viennent encore, quand il s'en ira (1). » En dépit de deux médecines ordonnées par Bouvard, Louis XIII continuait d'éprouver, dès la moindre contrariété, les malaises physiques les plus pénibles.

Le marquis de Lenoncourt, les sieurs de Vigneul, Salins et Maucler'c, que le Roi avait envoyés à la Bastille, y arrivèrent sans encombre; mais sur les mille soldats lorrains destinés aux galères de Toulon, qui manquaient de rameurs, sept cent cinquante s'évadèrent. Les soldats des gardes, qui veillaient sur eux, réprouvaient le châtiment cruel qui leur était infligé; d'ailleurs il n'y avait de chaînes que pour cent cinquante et les gardes n'étaient pas insensibles à l'argent que pouvaient avoir conservé les futurs galériens : « Le déplaisir qu'eut le Roi de ceux qui se sauvèrent, écrivit Chavigny à RicheUeu, lui a donné une colique bilieuse cette nuit (2). »

Le lendemain 14 octobre, Louis XIII s'en allait à Vitry-le- François avec ses gardes, ses Suisses, gendarmes, chevau-légers et mousquetaires et, le 15, Chavigny se hâtait d'annoncer au cardinal qu'il s'y « croyoit à présent inutile » et « qu'il faisoit état de s'en aller droit à Saint-Germain». « Néanmoins, ajoutait Chavigny, si vous estimez qu'il soit nécessaire qu'il séjourne quelque temps à Châlons ou à Château-Thierry il le fera. Mais il n'y a eu moyen de le faire attendre que jusqu'à ce que la réponse de Votre Eminence arrive. C'est à Monseigneur, plus prudent que tous les hommes du monde, à la faire telle qu'il lui plaira, mais surtout il aura agréable que ce soit promptement, car il connoît

(1) Chavigny à Richelieu, 13 octobre 1635. Archives des Affaires étrangères, France 813, folios 332 et suivants.

(2) Archives des AfTaires étranjère.?. France 813, folios 332 et suivants.

Page 1