LES OPÉRATIONS EN PROVENCE
de camp, lesquels comiuandant chacun à son jour, chacun d'eux craie^noit que son compagnon on fit davantage en celui auquel il commandoit qu'il n'avait fait au sien. » Et, passant en revue les défauts qui avaient comprouiis le succès de la campagne, n'oubliant ni lindiscipline de la noblesse, ni l'insolence des gendarmes et chevau-légers du Hoi, ni le vain tumulte de l'arrière-ban, « qui ne demandoit qu'à combattre, mais dont le désir était si précipité qu'il ne voulait pas se donner la patience que l'on en pût prendre l'occasion », le cardinal concluait, non sans amertume : u Tous ces manquements avoient leur première et originelle cause dans l'aversion qui étoit encore dans les esprits à cause de la division de la Reine mère avec le Roi, qui avoit fait naître dans les cœurs de la plupart une haine secrète contre le gouvernement, de sorte qu'il y en avoit presque autant en notre armée qui eussent désiré que l'ennemi eût emporté l'avantage sur nous, qu'il y en avoit qui souhaitoient que le succès fût à la gloire du Roi (1). »
On n'était pas plus heureux sur la Méditerranée. Le 13 septembre 1635, dès huit heures du matin, la flotte espagnole avait paru au large de Nice : vingt-deux galères et un brigantin doublant le cap Saint-Hospice, gïossissant rapidement à l'horizon. Le marquis de Santa-Cruz, qui les commandait et qui avait pour seconds le duc de Ferrandina et le chevalier de Brancossio, cinglait vers les îles de Lérins. iVI. de Chasteuil, chargé de la défense du littoral par le maréchal de Vitry, gouverneur de Provence, les apcr(;ut du haut de son donjon de Ghâteauneuf. Il fît alerter tous les villages, monta à cheval, accourut à Cannes, dont les habitants, qui déjà s'apprêtaient à fuir daus les montagnes, ne s'arrêtèrent qu'à sa voix. Par ses soins, au pied de la petite ville, le rivage se hérissa de talus, des fossés se creusèrent que garnirent des mousquetaires. A la pomte d'une langue de terre plate comme un radeau, le fort de la Croisette avançait sur la mer immobile ses bastions et ses tours vers le fort de l'île Sainte- Marguerite.
(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. VIII, éd. Petitot, p. 422-425.
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Cependant, bien plus encore (pie M. de Chasteuil, Jean de Hénévent, sieur de Marignac, gouverneur de lile Sainte-Marguerite, s'incpiiétait des navires ennemis qui couvraient la mer. Déjà les troupes de débarquement s'aventuraient dans l'Ile. Un homme, dt^pècbé par lui à la nage vers M. de Chasteuil, lui rai)porta la promesse d'un secours qui devait arriver la nuit même, promesse qui fut tenue. Trois cents hommes, pilotés par le patron Grégoire, firent voile vers lile; mais, à mi-route, un autre nageur les héla et leur apprit la capitulation du fort de Sainte-Marguerite, d'où M. de Marignac était sorti avec armes et bagages. Le lendemain c'était au sud de Sainte-Marguerite, Saint-Honorat, l'île des moines, qui était envahie par les troupes d'Espagne; le 15 septembre, M. d'Uzech, commandant du fort Saint-Honorat, se l'endait à son tour, malgré les insistances de l'Abbé, dom Honoré Clary d'Ubraye, mais n'obtenait pas des Espagnols, exaspérés sans doute de sa résistance, les honneurs de la guerre. Qu'eût-il pu faire avec cent hommes et des murailles qui n'étaient pas à l'épreuve du canon?
11 n'en était pas de même, heureusement, des murailles du fort de la Croisette, à Cannes. Les Espagnols jugèrent vite la c6te inabordable et renoncèrent à l'attaquer, mais ils s établirent fortement dans les îles de Lérins. Les quelques moines demeurés dans l'abbaye de Saint-Honorat, — il y en eut jusqu'au 15 mai 1636, — virent les jardms et les parterres faire place à des fortitications, les chapelles de la Trinité, de Saint-Cyprien, de Saint- Michel, du Saint-Sauveur et de Saint-Capraise se remplir de terre, se transformer en bastions, tandis que d'autres bastions plus massifs et des fossés venaient ceinturer le tour du monastère. Au large des deux lies, une trentaine de galères, qui n'osaient toutefois s'aventurer dans l'étroit chenal, sous les canons du fort delà Croisette. Siles îles avaient été aussi bien fortifiées, loi's(|u'clles étaient défendues par leurs commandants, que M. de Chasteuil avait fait emprisonner à Aix, mais où le Parlement les acquitta, elles n'eussent pas cessé d'appartenir au Roi Très Chrétien (1).
(1) Heniv Moris, L'Abbaye de Lérins, p. 255-258.