‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 87 sur 219 · MADEMOISELLE DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE

'C'est pourquoi vers le début de l'année 1635, une petite coterie avait songé à pousser, dans la familiarité du Roi, M"" de La Fayette à la place de M"^ de Hautefort. Le duc de Saint-Simon (1) et le duc d'Halluin; François de La Fayette, évêque de Limoges, promicr auniAnier do la Reine, oncle de Louise ; Sanguin, seigneur de Lirry, maître d'hôtel, gentilhomme ordinaire du Roi, étaient dans la cabale. A ces intrigants, s'étaient jointes une parente de Louise, Marguerite de La Rochefoucauld-Randan, veuve de Henri de Bauffremont, marquis de Senecé; M"*' d'Aiches, de Vieux-Pont et de Polignac, la première, dame d'honneur, les trois autres, filles d'honneur de la Reine.

Louis XIII n'était pas resté insensible à tout le bien qu'on lui disait de M"^ de La Fayette, cette beauté brune, moins éclatante que la beauté blonde, mais qui, avec un visage régulier et plein d'agrément, « avoit de la douceur et de la fermeté dans l'esprit ». « Le cardinal, raconte La Porte, protégea tellement cette intrigue qu'en peu de temps on vit que le Roi ne parloit plus à M''" de Hautefort et que son grand divertissement chez la Reine étoit d'entretenir M"" de La Fayette et de la faire chanter. Bien conseillée, cUe savait profiter de ses avantages : « elle chantoit, eUe jouoit aux petits jeux avec toute la complaisance imaginable; elle étoit sérieuse, quand il falloit l'être, elle rioit de tout son cœur dans l'occasion et même quelquefois plus que de raison [2) ». Désole •28 août 1635, Louis XIII ne dissimulait pas à RicheHeu sa passion naissante : « La Fayette est fort malade, ce qui me met un peu en peine (2) », mandait-il au cardinal. Et, le 29 octobre, au château de Viclsmaisons, il ajoutait sur un ton presque joyeux : « Pour nouvelles d'ici, Baradat (3) est amoureux de la Hautefort et elle en dit tout le liien du monde (4). »

Cependant Chavigny observait et il écrivait au cardinal de La Valette que Louis XIII « parloit souvent à M"" de La Fayette, qui

(1) Mémoires de La Porte.

(2) Affaires étrangères, Lettres de Louis XIII à Richelieu.

(3) François de Baradat, marquis de Damery, premier gentilhomme de la Chambre,

(4) Comte de Betuchamp, Louis XIII diaprés sa correspondance avec le Cardinal de Richelieu, p. 215.

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lie l'aisoit ni bien ni mai (1) », ce qui veut dire qu'elle ne pariait ni pour ni contre Ilichelieu. Mais bientôt le cardijial duc constatait sans aucun plaisir qu'elle obtenait des grâces sans son entremise. Il essaya delà gagner. Peine inutile : M"" de La Fayette avait poui" lui les sentiments de M"" de Ilautefort. Alors il songea à l'éloigner en se servant de ce désir de prendre le voile qui n'avait jamais quitté la jeune fille. C'est le Père Carré qu'il chargea d'entretenir et de raviver au besoin cette vocation. Louis XIII laissait faire : « Ce n'est nullement mon dessein, écrivait-il à Hicbelieu, de contraindre la lille en quoi que ce soit (2) ».

La Cour connaissait la vocation de M""* de La Fayette. C'était l'attitude de M"'' de La Fayette et de Vieux-Pont qui avait tout révélé : « J'ai toujours nié, protestait Louis XIII, quand Sanguin m'a demandé si le Père (Carré) ne m'avoit point parlé de la chose à Saint-Germain. » Puis le Roi s'était enfui pour ne plus être en butte aux regards inquisiteurs : « Je pris, confiait-il à son ministre, la résolution de m'en aller à Versailles, de peur que ma mine et mes actions ne fissent découvrir quelque chose à M'"" de Senecé et aux autres et aussi pour donner du temps à la fille d'exécuter son dessein, ne désirant être à Paris quand l'affaire se feroit (3). »

Le 28, la « petite » se rendit au Noviciat des Dominicains pour se confesser au Père Carré. Avant la confession, elle lui conta certains détails qui confirment la lettre de Louis XIII. Le Père s'empressa de les transmettre au cardinal : « Par mégarde et sans y avoir pensé, le jour que je parlai au Roi, le soir, étant devant lui, proche le lit de la Reine, elle tint les yeux bas, ce qui déplut beaucoup au Roi, ainsi que M. Seguin (4) lui a dit, et je m'étomie de cette faute, parce que je lui avois conseillé tout le contraii'<'. EUe me dit que M. Seguin l'avoit tant interrogée sur la religion et, quoiqu'elle biaisât et équivoquàt en ses réponses, il voulut néanmoins avoir assurance et promesse d'elle qu'elle pailei'oit

(1) Père Griffet, Histoire du lîcgne de Louis XIII, t. III, p. 6.

(2) Affaires étrangères, Lettres de Louis XIII à Richelieu, 20 janvier 163i'.

(3) Ibidem. ■

(4) Pierre Seguin, aamùnier d'Anne d'Autriche.

(.ABALE DE COUVENT ET DE COIH ]51

au Roi avant sa retraite. Sur ce, nous avions accordé hier ensemble qu'elle verroit le Koi demain au soir et que, lundi au matin, elle s'en iroit à Sainte-Marie, où, entrée, elle me donneroit des lettres pour Sa Majesté, Votre Eminence, son oncle et sa tante. Je lui dis qu'elle feroit bien d'écrire aussi à la Reine. Elle me dit quil n'en étoit pas besoin, parce qu'elle en seroit bien aise. Elle me témoigna d'être la plus contente du monde. xVprcs, elle s'en alla communier (1). »

Le Père Carré apprit bientôt que la gouvernante des filles d honneur, gagnée par M'"" de Senecé et l'évêque de Limoges, travaillait contre lui. Il vint au Louvre et, deux heures durant, entretint la gouvernante dans sa chambre. Elle lui dit que la petite craignait qu'en raison de sa jeunesse ses parents ne la contraignissent, par arrêt du Parlement, à sortir du couvent. A travers un tf labyrinthe de paroles », le religieux parvint à démêler qu'elle ne pourrait réaliseï' son pieux dessein avant de longs mois. Et Richelieu recevait lettres sur lettres, car le religieux était un correspondant infatigable, malgré (2) « le manque d'appétit, la sciatique, les menaces d'hydropisie et de paralysie pour lesquelles il demandait à Son Eminence la permission d'aller prendre, l'été prochain, les eaux de Bourbon (3) », Le 14 février, le Père Carré annonçait qu'il avait réussi à convaincre la gouvernante en ne lui cachant pas qu'il « avoit le consentement du Roi et de Son Eminence et que Son Eminence lui sauroit gré, aux occasions, de cette affaire ».

Trois semaines plus tard, tout sendjlait céder à la volonté du cardinal, la cabale était en déroute. Sanguin, qui n'en avait pas été le promoteur le moins ardent, témoignait maintenant à la jeune tille une froideur ironique. M"" de La Fayette, n'y comprenant rien, s'écriait : « Oh! je ne peux pas supporter vos inégalités. » Elle ne tardait guère à apprendre qu'il la desservait auprès du Roi. Dans son dépit, « elle en demandoit raison à Sa Majesté ».

(1) Voir Victor Cousin, Madame de Hautefort, appendice, note deuxième, p. 372-373.

(2) Voir notamment, à la Bibliothèque de la Sorbonne, une lettre du Père Carré à Richelieu, datée du 22 février 1636.

(3) Affaires étrangères. France 821, folio 126.

i:.2 LE ROI S'AMUSE

Telles étaient les nouvelles dont le Père Carré essayait de divertir le cardinal dans la lettre du 12 mai 1636 qui ouvre ce chapitre. Le « divertissement » ne laissa pas de jeter quelque inquiétude dans l'esprit de Son Éminence, car le Dominicain ne cachait pas que, si « la cahale ctoit en déroute », Louis XllI résistait encore : « Le Roi, avouait-il, passionne la petite plus que jamais, et lui parle seul à seule plus souvent et plus ongtemps qu'auparavant (1). »

La campagne est commencée.

Trois mois se sont écoulés... Richelieu, qui sait bien « qu'il n'y a que Paris où l'on puisse vider les affaires » et qui ne se sent plus capable « de demeurer deux jours ^de suite dans l'accablement qui s'y rencontre», s'est sauvé « aux env rons (2) ». Il est à Conflans-l' Archevêque, la splendide maison agrandie et embellie au siècle précédent par M. de Villeroy, secrétaire d'État; il peut se reposer sur la colline, dans les jardins que Ronsard a chantés, d'où l'œil voit la Marne mêler ses eaux à celles de la Seine. La Cour est à Fontainebleau. Ce mercredi 18 juin 1636, M^'" de La Fayette, souti'rantc, ne sort pas de sa chambre, dont la fenêtre s'ouvre au rez-de-chaussée du château. Le Roi vient à passer. Il a aperçu la petite, il s'arrête et reste un quart d'heure à causer avec elle (3).

Le cardinal fut bientôt averti par son neveu Armand de Maillé, le jeune marquis de Brézé, fils du maréchal. Il n'eut pas à s'inquiéter outre mesure. Louis XIII venait alors du château de Tigcry, rendez-vous de chasse fort proche de la forêt de Sénart, l'une de ses étapes favorites sur la route de Fontainebleau. C'est de là qu'il avait, deux jours auparavant, écrit à son ministre ces lignes presque tendres : « Je finirai ce mémoire en vous assurant que je ne fus jamais si content, ni si satisfait de vous que je le

(1) Voir les lettres du Père Carré publiées en partie par Victor Cousin, dans Madame de Hautefort, Appendice, note deuxième, p. 869-885.

(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 459-460.

(3) Affaires étrangères, France 121, folio 47.

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