‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 90 sur 219 · CONSEIL ROYAL AVEC LA FORCE · texte numérisé non relu

CONSEIL ROYAL AVEC LA FORCE

Le 5, il se rendit à Ghaillot pour assister au Conseil. On venait d'aunoncer à Richelieu Henri des Cars de Saint-Bonnet, sieur de Saiut-lbar, le confident le plus intime du comte de Soissons. Les Espagnols, admirablement équipés, passaient la Somme au nombre de vingt-cinq mille. Les dix mille soldats de Monsieur le Comte, qui ne disposaient que de cinq à six pièces de quatre ou cinq livres de balles et se trouvaient à la veille de manquer de mèches, ne pouvaient que battre en retraite. Le champ était libre aux ennemis jusques à l'Oise.

Saint-Ibar, consulté par le cardinal, assista au Conseil. On résolut notamment de lever trente mille hommes de pied et une cavalerie nombreuse à Paris et aux environs pour renforcer l'armée de Picardie et garder les bords de l'Oise ; une contribution volontaire fut demandée à tous les Parisiens, sans en excepter un seul.

Richeheu conféra longtemps avec La Force. L'entretien du ministre et du vieux guerrier se termina sur une lettre, que l'un dicta en présence de l'autre et fit porter au château de Madrid, où Louis XIII était accouru pour être plus près du Louvre : « Sire, écrivait au Roi le cardinal, M. le Maréchal de La Force étant céans, tous deux nous prenons la hardiesse de mander à Sa Majesté qu'il est important qu'elle aille coucher aujourd'hui à Paris et y demeure... jusqu'à ce que les troupes soient amassées, ce qui sera, s'il plaît à Dieu, dans trois jours. Il lui plaira, s'il lui plaît, envoyer, toute affaire cessante, à Chauny un homme déterminé, et, au pont de Sainte-Maxence, un homme de qualité. J'envoie le petit marquis de Brézé (1) à Pontoise avec son gouverneur, qui est homme de guerre. Il faut en cette occasion mettre toute pierre en œuvre. Il plaira au Roi... faire jîourvoir tous les passages de Seine par ceux qu'elle y a destinés. Il est aussi bon d'envoyer à Creil, à Beauvais et à l'Isle- Adam rompre les ponts. Des mousquetaires de Sa Majesté remuants et agissants sont capables de faire exécuter cela et je crois qu'il est bien important qu'ils demeurent là comme

(1) Armand de Maillé, fils du maréchal de Brézé et neveu de Richelieu.

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surveillants. Nous estimons aussi qu'il est important qu'elle envoie quelqu'un trouver M. le Maréchal de CliAtillon pour le prier de s'avancer dès aujourd'hui à Senlis, sans retardement ni sans équipag^e. M. le Marquis de Mortemart, ou auti'e de qualité, sera hon pour le faire jjartii- devant lui. Je crois (juil est l)on que Votre Majesté dépèche quelqu'un à Monsieur avec ordre de faire lever deux ou trois régiments en Touraine, Blaisois et autres lieux, par tous ceux c]u'il a auprès de lui. Il faut que chacun serve en cette occasion (I). »

La galerie des Rois était lune des merveilles du Louvre ("2). Elle s'étendait le long- du quai de l'École, au-dessus du nouvel appartement de la Reine. Longue de trente toises, large de vingthuit, elle recevait la lumière de vingt et une croisées, dont les interA'^alles étaient occupés par les jîortraits des Rois. « Grands connue nature », les Rois étaient là tous ou presque tous, du moins « ceux qui avoient régné dej)uis saint Louis » , tous entourés « des seigneurs ou des dames les plus considérables de leur cour, soit par la naissance ou la beauté, soit par leur esprit ou l'humeur complaisante », tous peints par Porbus, Bunel ou M'"" Runel, tous fort ressemblants, car Bunel, qui avait « portraicturé » les morts, « avoit voyagé par tout le Royaume et retrouvé et consulté les stucs des cabinets, les vitres des chapelles ou des églises où ils avoient été « représentés de leur vivant ». Les Rois étaient à droite de la galerie. Chacun avait en face de soi la Reine qu'il avait eue et qui était, elle aussi, enguirlandée des tètes des plus illustres parmi ses contemporains. Le moins beau portrait royal n'était pas celui de la délaissée de Bruxelles, 'infortunée Marie de Médicis, éclatante avec « ses vêtements si vrais, ses diamants si brillants », ses « perles si naturelles », avec sa « tète si noble », ses mains « si fines » (3). Princes et princesses se regardaient sous une voûte où les scènes des Métamorphoses voisinaient avec celles de Y Ancien Testament, « Les Rois, disait

(1) AvenoX, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 528-529.

(2) Détruite par l'incendie de 1661.

(3) Ce portrait, œuvre de Porbus, est aujourd'hui au Louvre.

LE ROI HEÇOIT SES SUJETS Al LOL'VKE ir)9

Sauvai, sout vêtus assez siniplenient et à la mode de leur temps et c-ouformément à leur âge. Les Reines ont leurs habits de pompe et de parade. Si bien qu'avec ces vêtements différents et bizarres, qui faisoicnt sans doute la principale partie de la galanterie et de la propreté de leur cour, ils nous paraissent si ridicules, qu'on ne peut s'empêcher de rire, »

Mais ce qui enchantait visiteurs et courtisans, c'était le balcon ménagé au bout de la galerie. « On y jouit, continue Sauvai, dune des plus belles vues du monde. Là, d'un côté, les yeux roulent avec les eaux de la Seine et se promènent agréablement sur ce long demi-cercle de collines rampantes qui viennent en tournant en cet endroit-là, de même que la rivière, mais toutes jonchées de maisons de plaisance, de villages, de bourgs, de vignes et de terres labourables. D'un autre côté, la vue, éblouie des beautés de la campagne, se vient renfermer dans la ville, et, après s'être engagée sur le Pont-lVeuf, le Pont-au-Change et les maisons uniformes de la place Dauphine, elle se perd dans ce grand chaos de ponts, de quais, de maisons, de clochers, de tours, qui de là semblent sortir du fond de la Seine (1). »

C'est dans la galerie des Rois que Louis XIII, arrivé du château de Madrid, se tient le 5 août 1636, vers cinq heures de l'aprèsmidi, pour donner audience aux députés des corps de métier. A ses côtés, les maréchaux de La Force et de Saint-Luc, le comte de Tresmes, capitaine des gardes, le comte de Nogent et plusieurs seigneurs de la Cour. Conduits par le Ueutenant civil et le procureur du Roi au Cliâtelet, les députés entrent, se jettent à genoux, quelques-uns baisent la terre, « tous offrent leurs biens et leur vie pour aider Sa Majesté à chasser les ennemis du Royaume ». Louis XIII les relève et les serre tous daos ses bras, jusqu'au syndic des savetiers, dont le zèle est extraordinaire; il les écoute lui parler « le plus tendrement » du monde, le supplier de ne pas aller s'exposer à la guerre, mais de rester au milieu d'eux qui « le veulent garder et défrayer ». La harangue du Roi, qui leur demande de secourir le Royaume « en un tel besoin », met

(1) Sauvai, Antiquités de la Ville de Paris, l. II, p. 37 et suivantes.

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