‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 2)Chapitre 98 sur 219 · LE PAYS TIENT BON. MAIS MONSIEUR · texte numérisé non relu

LE PAYS TIENT BON. MAIS MONSIEUR

je vis hier plus de soixante chariots qui s'en rctournoient (1) ». C'est que l'armée qui défend Paris a reçu tant de renforts, ([u'elle est plus nombreuse que celle d'Espagne; c'est que le prince d'Orange, sollicité par Gharnacé do sortir d'une inaction qui causerait la ruine du Royaume, — car jamais le Roi n'eût dégarni la frontière de Picardie, s'il n'eût compté sur la diversion hollandaise, — a rassemblé vingt mille hommes et huit mille chevaux : il ne cache pas qu'il va prendre le cardinal infant à revers.

Avec une véritable passion, le dimanche 7 septembre 1636, Richelieu stimule le secrétaire des commandements chargé de maintenir Gaston dans la bonne voie : « M. de Ghavigny saura que j'ai trouvé, à mon avis, Monsieur aujourd'hui moins échauffé ({ue la dernière fois que je le vis, et que la fougue des Français requiert de les employer à la chaude. Il saura de plus que l'armée ne devoit passer que samedi et, qu'un quart d'heure après, j'ai reçu une lettre du Roi par laquelle il me mande qu'il la fera passer mercredi, ou jeudi. Je crois que si Monsieur ne s'échauffe et n'échauffe tous les gens de guerre et par son exemple et ses discours, les affaires iront fort mal (2). »

Monsieur arriva enfin à Senlis, où le Roi et le cardinal se trouvèrent le mardi 9 septembre. Ayant auprès de lui le vieux guerlier qui avait reçu les engagements des Parisiens, Louis XIII dit à Monsieur : « Je vous baille le commandement de mon armée et le maréchal de La Force pour être auprès de vous, que je tiens le plus expérimenté et le plus capable de mon Royaume, et le marquis de La Force, son fils aussi. Ils m'ont toujours très bien servi. Je désire que vous croyiez à ses conseils et le laissiez conduire (3). »

(1) Affaires étrangères, Lettres du Roi Louis XIII au cardinal de Richelieu (2 septembre 163G).

(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 577-578.

(3) Mémoires du Duc de La Force, Maréchal de France, t. III, p. 178. Quelques mois plus tôt, le 22 mars 1636, à Raon, près de Remiremont, le marquis de La Force avait fait prisonnier le comte Colloredo, général de l'Empereur. Exploit dont le cardinal avait, d'une plume enthousiaste, congratulé le vainqueur : « Je ne sanrois assez vous témoigner ni la satisfaction que le Roi a reçue de l'action que vous avez faite depuis peu, ni la joie que j'en ai ressentie en mon particulier pour l'honneur que vous y avez acquis, l'une et l'autre étant indicibles. »

170 DKLIVnANCi: DE CORBIE

Corbie délivré.

Le cardinal tenait tète partout. Monsieur et Monsieur le Comte n'avaient pas ose le faire assassiner par leurs îrentilshoninies dans une maison d'Amicjis, comme il était convenu pour le mois d'octobre 1036. il écrivait de ce même Amiens, le 12 novembre : <( Le Roi sera indubitablement, avec l'aide de Dieu, vendredi dans Corln'e... Les mal affectionnés de Paris et de beaucoup d'autres lieux seront maintenant au bout de leur rôlet et ceux qui fondoicnt leurs espérances sur la l'uine des persoimes dont il plaît au Roi se servir reconnoitront que leur partie n'étoit pas bien faite et qu'en bien faisant il n'y a rien à craindre, principalement quand on sert un prince aussi bon (jue judicieux (1). »

Et ainsi le cardinal reprenait confiance : la place allait être reprise, de vive force et non par blocus, trois mois après sa chute. Le 5 novembre 1636, il n'osait croire encore au succès de l'attaque préconisée par le maréchal de ChAtillon. 11 avait écrit au même Chavigny : « Je ne sais comme va le siège de Corbie, je ne suis ni pour le blocus ni pour l'attaque de vive force. Lorsque M. le Maréchal de Chàlillon en fit la proposition au Roi, je n'avois ouï parler qu'il la dut faire. S'il faut dejueurer devant la place six mois par le blocus, comme apparemment on n'en aura pas meilleur marché, les affaires du Roi iront très mal. Si Gallas gagnoit un combat qu'on est à la veille de donner, on seroit en mauvais état, si Corbie retenoit les forces du Roi (2). » Or le 14 novembre, la place était pi'ise et la joie de la victoire aidait le cardinal à perdre le souvenir de ses hésitations. Dans un article dicté j)ur lui et publié par la Gazette du 15 novembre, toute la France put lire que la proposition du maréchal de Châtillon, « qui parut étrang-e à beaucoup de gens à cause de la saison, fut appuyée si fortement de Son Éminence, que Sa

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 072.

(2) Ihidem,^. 661.

LKS RÉVÉLATIUNS DE LA CALVAIRIENNE 171

Majesté, dont la solidité du jugement ne sauroit être assez estimée, s'y résolut et y demeura ferme (1). »

Et, le lendemain, le cardinal apprenait une nouvelle qui le comblait de joie. Monsieur le Prince, détachant l'un de ses lieutenants au secours de Saint-Jean-de-Losne, que pressaient Gallas et le duc Charles de Lorraine, avait contraint l'ennemi à lever le siège. Ce 16 novembre, Richelieu, vers dix heures du matin, était devant son écritoire et il traçait de sa main en tête d'une feuille de papier : Pour M. de Chavigny, mention qu'il faisait suivre de celle-ci : Pour le Roi et pour M. Le Jeune seuls. (M. Le Jeune, c'est à-dire Bouthillier le Jeune, que ce sobriquet distinguait de son père.) Et, toujours de sa propre main, il écrivait : « Le second avantage que je viens d'apprendre, remporté sur Gallas, me ravit et m'oblige à reconnoitre la vérité de tout ce qui nous a été dit. C'est la victoire qu'il y a longiemps qui étoit promise et que nous attendions plus tôt qu'il ne falloit par notre impatience. Le siège de Saint- Jean-de-Losne, secouru l^ar la hardiesse d'un chef qui a surpris avec adresse les ennemis, est clairement ce qui fut dit lorsque La Capelle étoit assiégée et cjuïl fut répondu que la hardiesse et l'adresse d'un chef surprendroient les ennemis et secourroient la ville. Et, depuis, La Capelle étant prise, il lui fut dit : Souviens-toi, ma fille ^ que je ne t'ai point nommé La Capelle. »

Que signifiait cet étrange discours? A qui se rapportait ce lui mystérieux? Il s'agissait d'une révélation dont une religieuse Calvairiennc venait de recevoir la faveur. De ces révélations, — car il y en avait eu plusieurs, — Ezéchiély, comme Richelieu appelait le Père Joseph, — avait dressé « une sorte de procès-verbal » : « La prise de Corbie, poursuivait le cardinal. m'a été écrite par Ezéchiély, avant qu'elle capitulât, nominatim, la persomie lui ayant nommé Corbie en termes exprès, et je ne voulus pas le mander, parce que je craignois que le Roi n'eût pas grande créance à cause qu'on n'avoit pas vu la victoire promise; joint que moi-même, quoique j'espérasse, je

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, p. 670, note.

172 ÉMOTION ( lIRiri'lK.N.NE Dl' CAJJDINAL

(loutois et uvois une foi fort faible. Je vous avoue que je suis touché au vif et j'espère que le cachet que Dieu imprime en mon civur me demeurera à jamais. Je supplie le Roi de se souvenir de ce que dessus et de se donner de plus en plus à Dieu, qui l'y convie par des moyens si avantageux et si doux. Je vous prie aussi de vous rendre ce que je crois que vous êtes déjà, c'est-à-dire homme de bien, mais, comme il y a de la marchandise à tout prix, je désire que votre piété soit plus fine qu'elle n'est. Adieu. « Et craignant sans doute d'en avoir tro]> dit, le cardinal termuiait sur celte prudente recommandation : « Gardez-moi, s'il vous plaît, ce mémoire pour me le rendre (1). »

Ainsi qu'il l'écrivait le lendemain à Louis XIIÏ, « la prise de Corbie et le lèvement du siège de Saint-Jean-de-Losne assiég-é par toutes les forces de l'Empire, et ensuite la retraite de Gallas étoient deux pièces de considération (2) ». La Bourgogne, après la Picardie, était sauvée, délivrée d'une armée de cinquante mille hommes, qui terrifiait le pays par son artillerie puissante, ses quatorze mille chars, le fourmillement de ses goujats, de ses valets, de ses huit mille femmes. Ayant franchi le Rhin à Brisach, cette armée avait été tenue en respect, du côté de Langres, par le duc Bernard de Saxe-Weimar et le cardinal de La Valette; mais elle était entrée en Bourgogne, et elle menaçait Dijon.

A présent que Saint-Jean-de-Losne était délivré, le duc de Weimar, bien qu'il fût au service du Roi, n'empêchait point ses troupes saxonnes de piller et de dévaster la France, et La Valette, consulté par Richeheu, qui s'inquiétait de ce désordre, répondait fort nettement le 11 décembre 163G : « Vous ne pouvez mettre ses troupes en aucun lieu qui ne soit entièrement ruiné, quand elles en sortiront ». Le cardinal en venait à cette conclusion « qu'il faudroit faire servir le duc de Weimar hors du Royaume (3). »

(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. V, p. 679-680.

(2) Ibidem, p. 681.

(3) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. VIII, p. 139.

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