LES KAISONS DU DESAVEU
Cet avantage iiicontestahle, joint à celui de la paix accueillie avec enthousiasme par l'opinion, paraitrait-il suffisant à Richelieu? Avait-il même paru suffisant à son confident, le Père Joseph, au moment où il signait? N'y avait-il pas quelque dessous, précisément dans cette signature apposée si rapidement au has d'une rédaction un peu liAtive, sans qu'on eût attendu les dernières instructions?... On pourrait le penser, si on réfléchissait à l'insistance avec laquelle les deux négociateurs français avaient déclai'é que leur adhésion n'engag-eait pas leur gouvernement : ils avaient dit et répété que le ministi*e français les hl.lmerait de leur promptitude ; ils avaient ajouté qu'ils ne comptaient pas sur la ratification pleine, entière, immédiate, des articles tels ([u'iis les soumettaient au cardinal.
Le cardinal venait de recevoir ces articles à Roanne : tandis ([ue la Cour et les entourages entonnaient le cantique de la paix, il se recueillait, réfléchissait et finalement se prononçait pour le refus de ratifier. Hésavouer son confident le Pèn' Joseph, brutalement se dérober à ce grand bienfait de la paix, à ce succès acclamé! Mais que prétendait-il? Où allait-il? Quelles seraient les suites?...
Les raisons de Richelieu? Tout d'abord, les circonstances étaient changées. Revenons en Italie et rapprochons-nous des généraux qui traitaient l'affaire non par des paroles, mais par des actes.
lin exemplaire du traité avait été envoyé à Schoniberg et lui avait été remis dès le 15; le maréchal était alors à Canelli (1). Selon les ordres que Richelieu lui avait envoyés sept jours avant la signature du traité, il avait ronqiu la trêve et ses troupes marchaient sur Casai. Il jette un coup d'œil sur l'aiiicle qui concerne l'Italie et il comprend aussitôt que cet article ne sera pas accepté et que lui-même n'a rien à changer aux dispositions prises. Le traité portait, en effet, que l'investiture serait donnée par l'Empereur au duc de Mantoue dans six semaines, et que dans deux mois seulement les duchés seraient évacués par les Impériaux, Casai et les autres villes du Montferrat par
(1) Mercure françois, t. XVI, p. 703.
278 LES MAHÉCIIAUX AGISSENT.
les Kspagnols. Le maréchal sait que ses troupos, inipatirntcfi (l« combattre, menacées par lu p<'sti', iratteiulront pas si longtemps. Décimées pai* la nialatlic et la désertion, elles fondront à vue d'œil. Kt, comme les Kspag-nols n'ont j)as si^-né 1«> traitr. comme lEmpereur s'est en)i;^af:é senlenimt à le leur faire rati fier, lui Schondx'r^'- se trouvera dans deux mois joué par l'Kspagnc, qui aura gag-né Casai sans coup férir.
Le 17 octobre, les trois maréchaux, La Force, S( honibcr;.', M.i rillac, — ce dernier est venu remplacer le marquis dKfliat, qu< la maladie a contraint de rentrer en France, — rassend»l«'nt toute l'armée dans une vaste plaine, près de Raconig^i, à vingttrois lieues de la citadelle où Toiras les attend. Mazarin les presse sans relAehe d'arrêter leur marche; entre le (juartier général français et celui des généraux ennemis, l'agent pontifical fait la navette en un ellbrt désespéré. Plus il insiste, ])lus les maréchaux refusent de l'entendre : ils assurent qu'ils feront entrer des vivres dans la citadelle par-dessus les moustaches des Espagnols. Le duc de Savoie écrit : il propose de r<'ster neutre, mais les maréchaux se méfient de cette neutralifi enfarinée. Et si le Savoyard, ligué avec l'Espagne, vient « donner sur la queue » de l'armée du Roi? Ils avancent en dépit de Mazarin. Près de Canale (quinze lieues environ de Casai), ils prennent toutes mesures pour ne pas être sui-pris : « On disposa notre armée en trois polonnes, écrit Pontis : l'avant-gard» faisait la colonne droite, le corps de bataille faisait la colonm du milieu et l'arrière-garde faisait la colonne gauche. Entre la colonne di'oite et la colonne du milieu marchaient tout le canon et l'attirail. Entre la colonne du milieu et la colonne de gauch< marchait l'équipage de MM. les Généraux et de toute l'araiée: de sorte que tout était enfermé. La cavalerie était sur les ailes, à la tête et à la cjueue, en forme de bataille. En cet ordre, on continua les marches durant toutes les plaines, nos troupes étant toujours en état de combattre soit l'armée de Savoie, quils avaient en queue, soit celle d'Espagne qui était en tête (1 . • Deux cents mousquetaires, sous les ordres de MM. du Plessis (1) Mémoires du Sieur de Pontis, ». II, p. 16.