RICHELIEU AVAIT VU JUSTE
du Mazarin nous aient retardés d'une heure. Ce qui nous avait toujours été désiré, nous a été accordé à la tête de l'armée de Sa Majesté, toute eu bataille, à la portée du mousquet de la leur, prêts à faire sonner la charg-e : action véritablement fort avantageuse à la réputation des armes du Roi, car outre qu'elle donne un grand avancement et suite aux all'aires, c'est avec tant (l'honneur et de gloire, qu'il n'y a guère d'exemple de pareille chose (1). »
Le refus de ratifier.
L'accord des généraux avait eu lieu le 26 octobre 1G30. Il y avait alors déjà près d'une semaine que Richelieu avait lu les articles du traité de Ratisbonne. Or Richelieu avait pris son parti : il ne ratifierait pas le traité. Quelle raison jilus forte pour s'en tenir à l'accord des généraux, que la magnifique exécution accomplie à Casai? Déjà, le 22 octobre, il avait fait écrire, au nom du Roi, par le secrétaire d'État Routhillier, une lettre à RriUart de Léon, qui affirmait catégoriquement sa volonté : >« Je ne vous remarquerais pas tous les défauts de ce traité par cette lettre, elle serait trop longue... Je vous dirai seulement ce qui m'a été le plus sensible, puis(ju'il semble blesser ma foi, que j'ai gardée et (jue je garderai toujours inviolable. C'est le premier article, par lequel vous me feriez perdre tous mes alliés (me les faisant en effet abandonner) et leur ôteriez la confiance qu'ils peuvent avoir en moi. Au quinzième article, vous renmez une pierre et remettez en jeu les questions de Metz, Toul et Verdun, assoupies depuis près d'une centaine d'années. Au seizième, vous parlez du duc de Lorraine, comme compris en cette paix, bien que l'on n'ait eu aucune guerre avec lui. Et, en tout le reste du traité, il n'y a que désavantage et incertitude, soit pour moi soit pour mes alliés. Le duc de Savoie aurait plus de la moitié du Montferrat, si l'article qui le concerne était exécuté selon les termes auxquels il est con(;u. Vous m'obligez à une dépense indicible pour la subsistance de mon armée pendant un long temps qu'elle me demeurerait inutile. Vous me faites retenir tous les passages pour
(1) Archives de Là Force, 27 octobre l(i30.
28» DÉPIT CONCENTUF' I)K LA REINK.
y tenir; ceux au contrair*' <|iii m <loiveiit restituer rie leur cftU les ont on leur puissance, (|uan(I hon leur Kenihlcrait.... Bref il n'y a presque litine au traite, <>ii il n'y ait à redire (1 1. »
Le cardinal, il est vrai, avait laissé les néuoriateurs sans instructions du 5 septembre au 8 octobre : sans doute il attendait de connaître la délivrance de Casai, qu'il avait tout fait pouc préparer et bAter. ils auraient di^ ne rien sip-ner avant d'avoir connu la dernière j)ensée du cardinal (2), qui letn- avait été aj» portée par un courrier (juatH* jours après la siju'iiature.
Et puis, d'autres événements non moins graves s'étaient produits. Ce même 22 octobre, à deux lieures après-midi, le canlinal avait reçu une lettre de Houtbillier : « La Heine m'a eoiiiniaiidé de vous dire, lui écrivait-il jouant sur le mot de Hancé, qui était le nom d'une seigncune <les IJoutbillier), qu'elle vous envoyait une Hancpe, ne pouvant elle-même vous écrire de sa main, parce qu'elle était encore dans le lit, et, qu'A vous dire vrai. Sa Majesté s'est encore un peu ressentie de son mal, qui n'a pas été petit.. La Reine eut d'abord un éblouissement, ne voyant goutte, suivi à l'instant d'un sifflement d'oreille et <riiii frisson si g-rand, qu'elle demeura froide comme marbre, ne pouvant se remuer. Il la fallut porter dans une cliai.se en son lit. Kt le mal prit lin lors par des larmes. Sa Majesté ayant pleuré abon<lamment, sans pouvoir dire pourquoi. Elle s'est résolue de ne partir que demain (23 octobre) » (3).
Marie de Médicis n'en était pas moins partie le jour môme fi). Elle était arrivée à Roanne le 24 et Richelieu avait délibéré avec eUe sur les mesures à prendre : entretien orageux, où le débat s'était engagé sur la ratification du traité et le retard apporté à la paix. Richelieu n'avait pas cédé un point dans la discussion, et la \dctoire lui était restée. Mais dans quelle mesure et jiouicombien de temps?
Le 26 octobre, il recevait une lettre de Schomberg. Le maréchal assurait que si M. de Léon lui notifiait le traité de
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 962.
(2) Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, t. I, \>. 517-519.
(3) Bouthillier à Richelieu, Affaires étrangères, France 795 bis. f" 515 et suifants.
(4) Arenel, LcUrc du Cardinal de Richelieu, t. III, p. 943, note.
LE ROI DE NOUVEAU MALADE. :'8j
Ratisbonuc, il né s'y conformerait quaprès avoir vu les Espajinols on retraite, Casai sauvée et ravitaillée : « Votre lettre du i8 de ce mois me donne la vie », réi)ondait le cardinal. En effet, Richelieu, depuis la fin de septembre ne vivait })lus : le traité l'avait consterné, tandis qu'il renaissait à peine de l'anéantissement où l'avait plongé la maladie qui avait failli emporter Louis XIll et, avec lui, l'œuvre de son ministre, encore si loin d'être achevée.
Comme il l'avait écrit au marquis d'Kffiat, lorsqu'il était venu à Lyon le 25 aoiU, « il était bien à propos qu il y vint ». Le cardinal avait trouvé la Reine changée à son égard, assurément pas en bien. De quels « détours infinis » ses ennemis s'étaient servis pour le perdre! « Il en soupçonne ([uelques-uns, disent les Mémoires; il en découvre quelques autres; il essaie de remédier à tout par bonnes et solides raisons. » Il persuade Marie de Médicis; il est maître de son intelligence; il ne l'est ni de son cœur, ni de sa volonté. La Reine « feint de le regarder de bon œil, re(;oit ses devoirs et ses respects à l'ordinaire et lui témoigne autant de bienveillance qu'elle lit jamais (1) »; au fond, elle le liait et voici que les circonstances vont peut-être servir sa haine.
Le san»edi 21 septembre, le Conseil vient de finira l'abbaye d'Ainay, dans la chambre de la Reine. Le Roi sort avec le canlinal, il semble fort mal à son aise. Tous deux montent rapidement en carrosse; ils passent bientôt la Saône dans une barque (2) et le Roi se fait conduire à l'archevêché, où il va droit à sa chand)re. Accablé il se met au lit. Un grand frisson le secoue la nuit même, la lièvre le saisit et la dysenterie se déclare. Le mardi 30, le Père Suffren prépare Louis XIII à la mort. Le mourant communie des mains du cardinal de Lyon, qui célèbre la messe dans sa chandjre; puis, d'une voix languissante, il commande qu'on ouvre la porte. Il y a dans la pièce et dans celle qui la précède une centaine de personnes : « Je suis marri, murnmre Louis XIII, de n'avoir la force de pouvoir parler. Le Père Suffren parlera pour moi et vous dira ce que je voudrais vous dire, me trouvant ici au lit de la mort. Je vous demande
(1) Mémoires du CanUiuil de ltic/(elieu,ed. Pelilot T. VI p. 42(»-427. (2] P. de Vaissières, l'Affaire Murillac, p. 4i.
28«> ADIEU SUPHKME, PUIS GUI^JUSON.
pardon ;i tous <lc <•»• «mi <juoi j*- vous ai offciiHi-s. «-t ne iiiourr i pas contnnt si jo ne nais quo vous tuo pardoniici; et vouh pi : (l'en «lire autant à tous mes sujets «le nia part. — Par'donn*'/. nous, Sire, c'est à nous à vous «leinander ]>ardon ; janiais von»ne nous avez offensés (1) », répond la voix des assistants. A fi> nou.x près de son frère le cardinal de Lyon; j)rès d'Anne d'An triche, jjrès des officiers de la maison du Hoi, près du duc de Montmorency, Kichelieu en larmes.
« Je ne sais si je suis j)lus mort «pie vif, écrivait-il quelque»» heures plus tan! au maréchal «le Schomherp, pour avoir vu < matin le plus gran«l et l<> plus vertueux des Rois et le nieilleur maître du monde en tel état, rjue je n'espérais pas le voir vivant le soir. Il a plu à Oieu par sa honte de nous délivrer maintenant de cette appréhension par un ahcès qui s'est ouvert, lequel il avait dans le corps, ce qui a tellement changé l'état auquel il était, que les médecins r«'*pon«lent maintenant de sa K'uérison. Je vous avoue que, ([uelque paroh- que donnent les médecins, mon esprit n'est point encore revenu des appréhensions incroya blcs que j'ai eues. Je prie Dieu que c^ux que j'aime comme vous ne se trouvent jamais en des accidents sendilahles, dont par la grâce de Dieu nous sommes maintenant garantis (2). »
Or, en cette fin de septembre, on était, à Ratishonne, sur le point de conclure.
Ce n'était pas seulement pour le Roi que Richelieu avait eu des appréhensions incroyables, mais pour lui-même. Il savait que la mort de son maître entraînait sa chute et peut-être pis. Ses ennemis ne se contenteraient pas sans doute de sa disgrât' Résolu de leur refuser une satisfaction aussi complète, il songeait à se retirer en Avignon, sous la protection du Saint-Père. Le duc de Montmorency, que Louis XIll avait fait prier de veiller sur le cardinal, avait offert de donner pour refuge à Richelieu son gouvernement de Languedoc ou de conduire Son Éminence, sous bonne escorte, dans le port qu'elle possédait à Brouage. Montmorency ne soupç-onnait pas que, deux ans plus tard, le ministre.
(1) 3Iercure français, l.XYl, p. 794.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IH, p 912.