RICHELIEU EN PARTANCE POUR LE HAVRE
Richelieu se préparait à gagner Pontoi se en attendant de pousser jusqu'au Havre ; il prenait ses dispositions pour acheminer vers cette place, dont il avait le gouvernement, des mulets chargés de ses papiers, de ses trésors, eu évitant autant que possible les centres habités, crainte du pillage. Il pensait au maréchal d'Ancre et, pour sauver son pouvoir, se résolvait à sauver d'abord sa vie. 11 avait l'ait avertir sa nièce de leur comnmne disgrâce et elle était accourue. liouthillier était là, regardant et écoutant. Hichelieu commande son diner et son carrosse; le départ « aussitôt qu'il aura mangé ». On annonce le cardinal de La Valette, second lils du duc d'Épernon, le prélat guerrier, si dévoué au ministre, que son pèrvi l'a surnouiiné le fiardinalvalet. Il sait que Richelieu était tout à l'heure dans le cabinet <le la Reine et, inquiet, il est accouru aux nouveUes. Le ministre lui conte la scène du Luxendjourg et le départ précipité du Roi. Quant à hii, il part pour Pontoise et de là pour Le Havre, le conseil en est pris. La Valette iuterioiiqit : Kt (juoi? Va-t-on faire le jeu de la Reine et quitter la partie.' Qui quitte la partie la perd. Rien n'est perdu. Le Roi est sorti brusquement du Lu.vembourg, mais ce n'est pas le cardinal qu'il fuyait : c'était la Reine, « pour n'être pas davantage pressé des choses qu'il ne voulait pas faire »... Pontoise! Le Havre! Mais non, Versailles! A Versailles auprès du Roi ! Si le cardinal y « trouve Sa Majesté en l'humeur qu'il s'imagine, au moins ne s'en ira-t-il pas sans s'être mis en son devoir et eu état de rendre compte de ses actions ». Si, au contraire, le Roi « est en autre disposition, connue La Valette n'en doute point, il ly fortitiera et pourra lui faire prendre toutes les résolutions qui seront nécessaires pour sa conservation et la ruine de ses ennemis (1) ».
Richelieu se défend mollement ; il se laisse glisser vers les raisons de La Valette, qu'approuvent les survenants, Bouthillier, le marquis de Chàteauneuf, le président Le Jay, entrés depuis quelques instants dans la chambre. Et voici Tourville! Il demande à être ro^u. On lui oppose la consigne; il insiste; on avertit le
(1) Mémoires de Fontenuy-MareuH, p. 230.
302 MO ItOI l(K<;on' Lt CAHDI.NAU A VKIiSAlLLES.
cardinal. Introduit, il ])arU>. \a'. visage de HiciudicMi H'illuiuiiie • tandis ({uo l.a Valette accompagne le porteur de la bonne nouvelle k l'iiôtcd des And)assadeurs, le ministre n'attend ipie le retour du Cardinal'Vatet . Les eln^viiuv sont attelé». A Versailles!
En carrosse, La Valette dit et redit à Hichelieu la ronvcrsation (ju'il vient d'avoir avec le Hoi : « Kb ! bien, s'est écrié le Bol, je crois (|ue vous êtes surjiris de tout ce <pii se pasne. — iMus (|ue Votre Majesté ne peut se riinasriner! — M. de Hicbelieu a un bon maître, a repris le Koi. .Vllez lui dire qu il vienne incessamment me rejoindre à Versailles, où je vais (1). »
On arrive au rendez-vous de chasse (juo devait remplacer bientôt (en MV.VÏ) le cliAteau de bri()ues et de jjierres enserré aujourd'hui dans l'immense palais du lioi-Soleil. Louis Xlll attend le cardinal au premier éta^e, dans le cabinet aux tapisseries de haute lice. En cette courte journée de novembre, il fait froid. Sur la cheniinée les ipiatre petits ehandeliers d'argent éclairent mal; dans le foyer un ^-^rand feu de bois (•!].
Uichelieu entre : M. de Saint-Simon, premier écuyer, le mar- ({uis de Mortemart, premier g-cntilhomme de la Chandjre, M. de Beringhen, premier valet de chand)re, .sont là. Le cardinal tondie sur le tapis de Turquie aux pieds du Koi, dont il embrasse les genoux. Prosterné, il dit à Louis XIII ([u' « il est le meilleur de tous les maîtres ». — (( Et moi, répond le prince en le relevant, j'ai en vous le plus fidèle et le plus affectionné serviteur <iui soit au monde; j ui été témoin du respect et de la recoimaissancc que vous avez toujours eus pour la Reine ma mère. Si vous aviez manqué à ce que vous lui devez, je vous aurais abandonné; mais je sais qu'elle n'a aucun sujet de se plaindre de vous; elle s'est laissé prévenir par une cabale que je saurai bien dissiper. Continuez à me servir comme vous avez fait jusqu'ici et je vous maintiendrai contre toutes les intrigues de vos ennemis (3). »
De nouveau Richelieu, éperdu de reconnaissance, tombe aux
(1) Levassor, Histoire de Louis XIII. I. III, p. 5-56.
(2) E. Coùartl. L Intérieur et le mobilier du Château de Versailles à la date de la Journée des Dujies, p. 18-20.
(3) Père GriÛel. Histoire du Itegne de Louis XiII, t. II, p. 68.