LE CHANCELIER DE MARILLAC A LISIEUX
s'était rendu, la nuit précédente, de Versailles à Glatijtrny. Marillac, qui se trouvait alors à la chapelle, avait demandé la permission « d'achever d'ouïr la messe »; il avait communié, rendu ensuite la holte qui contenait les Sceaux de France, (ju'il portait toujours sur lui et que venait lui réclamer La Ville-aux-Glercs. Puis on l'avait mis dans son propre carrosse; près de lui son aumônier et un exempt, M. Desprez; autour de la voiture, huit archers à cheval. Le soir, pour la couchée, on avait fait halte dans cette méchante hôtellerie. Le triste cortèp'e se remit en route au matin. Marillac ne savait où on le conduisait. L'exempt avait ordre de ne laisser qui que ce fût approcher du prisonnier. Il écarta les secrétaires de Marillac, qui avaient rejoint leur maître; il écarta, dans Évreux, les magistrats de la ville venus rendre leui's devoirs au chancelier de France. Le lendemain, toute la ville put voir l'ex-chancelier allant à la messe de la cathédrale, à pied, gardé comme un criminel. Lisieux n'était pas le terme du voyage. Le cortège se dirigea vei's Caen. Un contre-ordre du Hoi atteignit Marillac et lui fit rehrousser chemin jus(ju'à Lisieux [l). Allées et venues qu il dut payer de sa hourse et pour lesquelles l'infortuné emprunta seize cents livres, car il avait quitté le Luxend)oui"g sans hardes et sans argent. Jour et nuit sous l'ceil d'un arciier, il passait la plus grande partie de son temps à prier. Huit mois plus tôt, le 2 mars 1630, il avait terminé ainsi une lettre qu'il écrivait à Kichelieu : « J'achève en vous suppliant très humhlement de recevoii' le livre de ï Imitation de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que j'avais autrefois traduit et l'ai depuis revu pour rendre la traduction toujours plus approchante du sens et de l'esprit de son auteur (2). » il remuait nuiintenant en son esprit les conseils du livre admirable : « Le vrai patient ne regarde point celui qui lui donne quekjue exercice, si c'est son prélat, si c'est quelque égal ou inférieur, si c est un homme saint ou vertueux ou un méchant et indigiie(3). » Le (( méchant et indigue » le mettait à l'épreuve maintenant !
(1) BatilTol, iM Jouince des Dupes, p. 77-79.
(2) Marillac à Uichelieu, 1 mars l(i30 (Affaires étrangères, France) 795 bis, f*92.
(3) Traduction publiée en 16'îl, souvent réimprimée (livre III, eh. xix).
3tO I.KS OMDItES POUH I.K MAIŒCHAL.
Au ( liAtrau (le Fo^lizzo, (jualn- lioiioK au iioril-<?Ht «le Turin étaient logés, dans trois pavillons distincts (1), les trois nian chaux de La Force, de SclionihcrK- et «le Marillac. f^à se trr>uvait le (juartier f-énéral des années «in floi. I.e -20 nov<unlire Hi30, Lépine, huissier «lu «ahini-t, «|ui portait la l«*ttre «h; Louis XIII, n'eu était plus qu'à une journée. Les niar«'*chaux n'avaient pi exécuté beaucoup mieux cpie les généraux «l'Kspagnc la conven tion du 2(> octohre. Au lieu de nietti'«^ dans (lasal un L'^ouverneur et dos soldats inontferrins, ils y avai«Mit introduit un ;.Mjuv«'rneur ot des soldats fran(;ais. Audace (jui avait failli leur coiUcr cher, car les troupes d'F^spagnc avaient poursuivi les troupes royales et les auraient surprises, si Mazarin, «jouant un tour «l'Italien aux Kspaf;nols », n'avait averti entout** liAte l<*s niar«''«-hau\ de France, «[ui, apr«'s une simple escarm«»u«'he, mirent leurs troupes en sûreté à Foglizzo. Ce 20 novendin- Ki.'W), la lettr»' du Hoi qui donnait à Marillac la directicjn suprême des aH'aii-eH d'Italie, venait d'arriver; le courrier avait ajiporté aussi une lettre «lu tr-'inle des Sceaux, qui annon«;ait à son fr<'r«' la dis^'rA<;<' «h* Hichejieu. Marillac était tout à la joie et Schond)erg tout à la peine, sous l'jeil patei*nel du vieux La Force : « M. le Maréchal «le Schondici l raconte Pontis, ne pensant «ju'à sa dis^-^rAce, «pi'il regardait comme inséparable de celle du cardinal «le Hichelieu, ne voulut point souper ce jour-là. Et M. le Mart^cbal de Marillac, de son côté, ne pensant à rien moins qu'à devenir tout puissant dans l'État avec son frère, se renq)lissait l'esprit des grandeurs qu'il se promettait, qu'il goûtait déjà par avance (2). »
Le lendemain matin, 21 novendjre, Lépine arrivait à Foglizzo. Marillac était dans la chambre de Schomberg avec La Force. L'huissier du cabinet du Roi se présente. Il est onze heures. Les maréchaux sont sur le point d'aller «liner dans leurs appartements respectifs et, selon la fornmle du temps, on vient dire à La Force « que la viande est portée ». « Monsieur il faut diner. dit La Force à Schomberg, et après dîner, nous nous trouverons chez M. de Marillac, qui est en jour, et là nous verrons la dépê-
(1) Mémoires du Sieur de J'onti%, [. II, p. 41 el 48.
(2) Ibidem, p. 44.
EMliAKHAS DE SCHOMBERG. iJil
cho (1). » Mais Scliouibci'fi- s'attend à être disgracié: il n'y peut tenir, il se retire dans ienibrasun; d'une fenêtre, ouvre le paquet, qui contient plusieurs dépêches, et se met en devoir de lire. Avant qu'il ait rien lu, La Force, qui l'a rejoint, reconnaît en inai'ge d'une lettre Téeriture du Roi, surprend d'un seul coup d'u'il cette impérieuse apostille : « Mon Cousin, vous ne manquerez d'arrêter le maréchal de Marillac, il y va du bien de mon service et de votre justification. » La Force saisit la lettre et, suivi de Sciiondjerg, disparait (lans un couloir qui conduit à son appartement, A l'abri des regards indiscrets, il s'arrête : « Monsieur, murnmre-t-il à l'oreille de Schond)erjir, lisez votre lettre en particulier. » Schondjerg revient. Dissimulant son angoisse, il dit à ses officiers : « Messieurs, s'il y a queh[u'un ae vous qui veuille dhier, il n'y a cpi'à passer dans ma salle, on va servir. Je ne dînerai pas. »
Schomberg demeura dans la chambre; Puységur, qui était de garde ce jour-là, se tenait debout pW's de la cheminée; il le vit lire et n'iii'e la lettr<^ royale puis s'approcher de lui : « M. de Puységur, commence le niaréchal, nous êtes un liomme qui est au Hoi et que je connais fort afl'eetionué à son service. Voici uu étrange ordre que je reçois et que je ne puis exécuter sans être appuyé de personnes qui soient au Roi et par l'emploi de ses troupes. Il me mande d'arrêter le maréchal de Marillac, (jui est iium confrère, marérhal de France et général d'armée comme moi. Kt, de plus, c'est lui qui commande aujourd'hui. Il a six ou sept mille hommes qu'il a amenés de Chanqiagne, tous commandés par ses parents, (jui sont quasi aussi forts que ce qui nous reste. Il faut, pour en venir à bout, que j'avertisse tous les capitaines aux gardes et, pour cet effet, envoyez leur dire de ma part ([u'ils viennent ici au plus tôt. — Monsieur, répond Puységur, il me sera fort aisé de les faire avertir, une grande partie est allée dîner chez M. de Venues et l'autre chez M. de Fourilles et deux chez M. de Marillac, qui sont ^LM. de Brissac et de Malissy. — Cependant, recommande Schomberg, prenez garde, à la porte
(1) Mémoires lie M. de l'uijsèyur, t. I, p. 99.