LES LARMES DE LA REINE MÈIŒ. :^1H
SCS espions, par ses yeux et par ses oreilles perpétuellement aux aguets, il notait dans son Journal : « M. le Preniiep Président ayant dit à la Reine qu'il avait vu pleurer cinq fois M. le Cardinal, tant son déplaisir était ^rand, elle lui répondit ({u'il pleurait quand il voulait »>; et aussi : « Bonneuil ayant dit à la Reine qu il avait vu M. le Cardinal si abattu et si chantre qu'on ne le reconnaissait plus, elle a répondu qu'il se changeait quand il voulait et qu'en un instant après qu'il avait paru ^ai, il paraissait tout aussitôt denii-niort li »>.
Cependant on apporte au cardinal une lettre de liullion : « Monseigneur, suivant le coniniandenient que j'ai reçu, je me suis présenté à la Reine et lui ai baisé les mains de la part du Roi. La Reine était sur le j)oint d'entrer au cercle. Aussit«*»t qu'elle m'a vu, elle m'a mené dans .son cabinet et, avant que de savoir si j'allais lui faire telles recommandations de Sa Majesté, elle m'a dit : Vous êles bien hardi de me venir voir. Ne seriez-vous point criminel? Vous serez au moins excommunié. » Cet inq)romptu n'a }»as démonté le grros BuUion et il a répondu : (( Il n'y a pei'sonne auprès du Roi qui ne soit très lunnble serviteur de la Reine et M. le Cardinal particulièrement. » Puis vient la nouvelle intéressante : la Reine espère arriver H demain, entre midi et une heure, à Saint-Cermain; elle ne veut, dit-elle, parh'r d ailaires (pn'Iconques au Roi, auquel on a fait faire beaucoup de chemin depuis trois jours ». En attendant, elle ])leure; .. elle pleure extraordinairement : Cest l'adresse de M. le Cardinal, gémit-elle à travers ses larmes, d'avoir mis les araires à tel point, qu'il n'y a que lui seul qui en ait la connaissance entière... — Entre les biens que Votre Majesté a faits au Royaume, observe Bullion, cest d'avoir donné au Roi M. le Cardinal. J'ai vu Votre Majesté haïr des personnes bien plus avant que Son Eminence et néanmoins, s' étant soumises à Votre Majesté, vous les avez admises en l'honneur de vos bonnes grâces. — Cela est bon quand on se soumet^ s'écrie Marie de Médicis au milieu d'un nouveau déluge de larmes, on m'étranglerait plutôt que de
(1) Journal de M. le Caidinul-Duc de HichcUeu, p. 2.
316 INUTILES DKMAHCUKS, PLREl HS IMPUISSANTES.
me faire rien faire par force. El que dites-rous quand celui cm est ma créature me veut perdre f 1 ; ? >-
La fin do lu lettre est un |><'ii plus rassiirautc; KiiUioii |m>ii'^< que la Hoiiio ne refusera pas de voir le eardinal au Conseil « Cette aigreur, assure-t-il. s'ajiaisera. Il est vrai qu'on attis' le feu tant qu'on peut. Mais, à mon pauvre Jugement, je ne tiens pas l'atrairc irréconciliable... » Hicliclieu agira comme si elle Tétai»
Vingt-quatre heures plus tard, Marie de Médicis descendait i\' carrosse devant le cliAteau de Saint-Germain. I/accueil du Hoi est ])arfait, mais on parle des derniers évéïn-ments et le désarconl éclate. Les répli(pies se croisent. Louis Xlll prie sa mère « de trouver bon de voir le cardinal dans ses conseils comme auparavant ». Elle refuse : « elle mourrait plutAt! « VAil bien, lui le Koi, « l'honorera et la servira toujours comme il doit, mais il est obligé de maintenir le cardinal jus^pics à la mort (ij. »
C'est, maintenant, une lionne dérhalnée. Le 22 novembre reproches sanglants au Roi d'avoir pris position dans son discours à MM. du Parlement (3) et d'avoir toléré ces paroles du Président de Nicolay : « La Reine, par animosité, sans sujet, a déchargé de ses afïaires M. le Cardinal, mais le Roi, comme son fidèle serviteur, le protégera envers et contre tous ». « Je sui^ réduite à néant, M. le Cardinal a tout pouvoir » ! s'écrie la Reine. Le 28 novembre, BuUion, qui attend que cette grande « colère soit évaporée », revient au Luxembourg en conciliateur et « trouve plus de feu que jamais ». Marie de Médicis, frémissante, ne veut plus « se mêler de rien... Il faut laisser conduire cet homme qui est si nécessaire à l'État (4) ».
Louis XIII souffrait de ce dissentiment ainsi étalé. Il avait la sagesse de ne pas tenir conseil à Paris, craignant de « donner avantage sur sa mère à M. le Cardinal (5) ». Mais comment
(1) Bullion à Itichelieu, 18 novembre 1630, Affaires étrangères, France 7[)2 bis. f"^ 394 et suivants.
(2) Bullion à Richelieu, 22 novembre 1630, Affaires étrangères, f" Wl. (3; — 23 novembre 1630, — i» 405.
(4) — 23 novembre 1C30, — 1" 411.
(5) La Barde à Boulhillier (Saint-Germain, 6 décembre 1630), Affaires étrangères. France, 795 bis, I" 416.
MANOEUVRES UE HICIIELIEU. 317
apaiser la querelle (juand rinipétueuse Florentine allait répétant : « Je prendrai mon temps; je le retrouverai; je me donnerai plutôt au diable que de ne me pas venf^er. » Naturellement le cardinal se donnait l'avantage du sanfi--froid et de la modération. « Le cardinal, — c'est le Père Gritlét qui le remarque, — allait toujours à son but. Sa baiue froide et tranquille ne sortait jamais des bornes de la plus exacte circonspection. Il ne parlait de la Reine mère qu'avec respect (1). » « La Reine pei'siste en une aigreur extraordinaire, que je ne me fusse jamais imaginée, contre moi, écrit-il à Schomberg: le 7 décembre. Je continuerai toujours à souffrir avec patience les paroles que son indig-nation lui fait mettre en avant (2). »
l'Ue des babiletés du ministre fut de se réconcilier avec Monsieur. Le Roi et le cardinal jragnèrent les favoris du jeune prince, Fuylaurens et le président Le Goig-neux. Le second eut la charge de président à mortier et la j)romesse du chapeau de cardinal; le premier re<;ut cent cinquante mille livres pour acheter au duc de Montmorency le duché d'Amville, dont le Roi faisait revivre la dignité en sa faveur. Les articles de cet accord étaient précis : « Monsieur, y lisait-on, promettra et donnera parole de prince à Sa Majesté d'aimer, assister et protéger, selon les intentions du Roi, M. le Cardinal de Richelieu en tout temps; promettra de fermer la bouche à tous ceux qui lui en voudront parler mal, leur témoignant ouvertement qu'ayant donné parole au Roi de l'aimer, il ne peut rien souffrir qui soit à son désavantage. Et, en effet, mondit seigneur aimera et alFectionnera sincèrement ledit sieur cardinal et ne consentira ni n'adhérera jamais en rien qui lui soit préjudiciable, mais l'assistera en toutes occasions, même auprès de la Reine sa mère (3). »
Tous les traités du monde ne pouvaient fixer l'inconstant Monsieur : le cardinal, qui avait dicté les articles, le savait mieux que personne. Lorsque Monsieur NÎnt l'assurer de son amitié,
(1) Père GrilVei, Histoire du Jtèyne de Louis XIII, t. H. p. 8i.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 43.
(3) Ibidem, p. 37-38.
318 GASTON MOKHJI^INF' KT PAYK.
Hicliclicii ii«- |>iit M' t<'iiii' (Ir lui tlciiiaii(l(*r ni rV'tuit khiik 4'M|i]i voqu(f ; il rcyut, sans y croiro, iiiillr' soniiciits do son ancicMi et fiitiii oniioini, qu'il traitait avec uno lU'îrrouvt' (|ii<'lqu«' jm-u hautaine.
C'est vers ce teni])S-là fine le «anljnal, irritr «le voir le prin» . courtiser M'"" de Coiiil)alet, coupa roiirt auv einj»resHerjients t\< (laston par cette lettre de haut style et cpii met chaque persounet cliacpH' clros»^ à la jilace qui <-oiivi«'iit : « Monseigneur, je ii. saurais vous téiiioiuner le couteiitcnieiit exti'ênie que j'ai de. votre bonne disposition, ([ue je souhuiti; et souhaiterai toujours beaucoup plus que vous-nH>nie, (jui assez souvent en faites fort peu de cas. Au reste, je ne sais, Monseij^neur. si je dois tur réjouir et vous remercier de l'honneur qu'il a ]*lu à Voti' Altesse faire à ma nièce, étant eji doute si c'est pour ce que voii croyez qu'elle puisse devenir telle «pie vous avez jusqucs i« . témoif^né désirer les dames, ou pour ce que vous commence/, à faire cas des femmes de bien. Si la première consi<lératiori a porté Votre Altesse à l'excès de sa courtoisie, au lieu de lui en rendre grâces, j'ai sujet de me plaindre. Si la secon<le en est cause, m'en réjouissant pour sa conversion, je la supplii de croire que je me souviendrai à jamais de sa bonté et serai ravi, quand j'aurai occasion de la pouvoir reconnaître jiar toute» sortes d'ellets de la servitude de celui <jui sera à jamais. Monseig-neur, de Votre Altesse le très lunuble et très obéissant serviteur. »
Et, au post-scriptum, le cardinal, abimé dans les fornuiles d<cour, ferme la blessure qu'une si (ière déclaration peut avoir faite dans les sentiments du prince toujours à court d'argent : (( On a pourvu à ce que Votre Altesse a désiré pour son l)âtinient, M. de Cha\igny faisant partir Aingt mille livres et, en outre, mille pistoles pour vos menus plaisirs, auxquels je prie Dieu que M. de Saint-Rémy ait part (1). »
La réconciliation du cardinal et de Monsieur paraissait insupportable à Marie de Médicis. La Reine disait que le marquis di Rambouillet, qui en avait été le négociateur, lui « coupait la
(1) Archives de M. Gabriel Hanolaux.