LK DUSESPOIR DES DEUX REINES
le Roi, Marie de M«'îdicis rejoignait la cour au cli;\teau de Coinpiènne. Instruite par la journée des dupes, elle avait déclaré que, désonnais, elle suivrait son fils j>artout. Klle allait ainsi, au-devant de l'exécution que méditait contre elle le cardinal, non sans l'avoir mise une fois de plus dans son tort en faisant auprès d'elle une suprême tentative de réconciliation.
A Conq)iègne, le -23 février iH'M , de trrand matin, on frappe à la porte de la chambre où dormait Annr d'Autriche. VA\r se réveille en sursaut... Vient-on lui annoncer qu'elle doit partir l)0ur l'Espagne? Non : c'est le garde des Sceaux ChAteauneuf. tpii se fait annoncer par la ])remiére femme de chand)re. Il a charge de l'aire connaître à la Reine que « le Roi, pour certaines j'aisons (pii regardent le bien de son État, est obligé de laisser sa mère en ce lieu h la garde du maréchal d'Kstrées; il prie la Reine de ne la j>oint voir, de se lever et de le venir trouver aux Caj)ucins, où il est allé avec intention de l'attendre » (1).
Chdteauncuf parti, la Reine se lève le plus diligemment cju'elle peut... Mais comment ne pas avertir sa belle-mère? et comment aller la trouver sans inq»rudencc? Sur le conseil de la marquise de Sénecé, sa dame d'honneur, elle fait dire à l'infortunée Mai'ie de Médicis « le désir ipi'elle a de l'aller voir, pour lui parler d'une affaire de conséquence et que, pour certaines raisons, elle n'ose entrer chez elle, que premièrement elle ne l'envoie prier d'y aller». Uixdques minutes plus tard. M"" Catherine, première femme de. chandjre de la Reine mère, venait, au nom de sa maltresse, mander la reine régnante.
Le temps de passer une robe de chambre de linon, Anne d'Autriche monte chez sa belle-mère. Marie de Médicis, au comble de l'angoisse, est assise dans son lit, tenant « ses genoux embrassés » : « Ah! ma fille, s'écrie-t-elle, je suis morte ou prisonnière. Le Roi me laisse-t-il ici? et que veut-il faire de moi? »> Anne d'Autriche se jeta dans les bras de sa belle-mère et, tout en pleurant avec elle, attendrie par la haine commune du
(1) Mémoires de .1/'°" de MoUeville, tome I, p. 47.
nn LE CARDINAI. VKUT SE RETIUEH.
cardinal qui leur tenait lion d'aniitij^, oUr iV»pôla «•*• qu'avait (lit le iiardc des Sceaux. Kt la jeune Reiiu' s'enfuit jiour rejoindre le JUii et pigner Senlis.
Le cardinal (''tait arrivé à ses tins. La veille, au Conseil extraordinaire que Louis XIII avait réuni à Conipié^ne, lorsqu'on avait ra{)j)elé l'ohstination de la Heine mère ù ne plus paraître auv séances, à se refusj'r à toute réconciliation sincèn* avec le cardinal; lorsqu'on l'avait montrée en commerce intime et 8ecret avec l'ambassadeur d'Kspatrne, avec Monsieur. <pii annoneait la rébellion et la guerre civile, le cardinal avait ^^'lrdé le silence. Il s'était njénie « excusé de dire son avis en cette all'aire, en la(]uelle il pouvait send)ler à (juehpies-uns être intéressé ». Puis, sur nii ordre du Moi, il avait énuméré et développé les raisons d'éloifrncr la Reine pour un temps, — treize pag;es de considérations (1), où le cardinal ne manquait j)as d'observer qu'on lui reprocherait d'avoir voulu se vcn^'-cr : chacun « dirait (pn* la créature détioiisait son créateur ». L'intérêt personnel le portait à éviter le torrent d'injures que déverseraient sur lui les amis de la Reine mère, s'il préconisait la mesure que eoniniandait l'intérêt de i'Ktat. « Cependant, comme il ne voudrait pas enqiécher le salut public, s'il était jugé nécessaire par le Roi et son Conseil pour la conservation de son autorité, de sa personne et de son Etat, il passerait par-dessus son intérêt. Mais, en ce cas, il suppliait le Roi de lui permettre sa retraite, qui lors ne serait point préjudiciable à Sa Majesté, vu que, le grand corps des cabales étant séparé, MM. les ministres qui demeureraient, pourraient subsister et le servir comme il avait été jusqu'à présent. » Victime volontaire, le cardinal avait donné alors de suprêmes avis tendant à établir son désintéressement et la gravité de la situation : « Pour éviter, expliquait-il en plus, que, par quelque voyage que Monsieur ferait à Paris en l'absence de Sa Majesté, il arrivât quelque désordre qui fût tel, qu'on n'y pût remédier, il semblait qu'outre les deux compagnies de cavalerie, qui étaient auprès de Chartres, il en faudrait encore mettre trois
(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Pelitot, t. VI, p. 451-464.