RIEN N'ÉBRANLE LE ROL
leurs rapports et qu'il y a loui^tenips que personne ne vous approche ni ne vous parle, qui ne soit à lui? » Avec la plus uiordaute ironie, Marie de Médicis «inm'Iait à la fois Louis XIII et Hichelieu : " Sans doute, ajoutait-elle, que ma demeure en ce lieu est très préjudiciable à votre État, trop proche de Paris; que tout le mal <{ui s'y fait vient de moi (comme si j'avais à répondre de tous les mouvements de la Kranc«); qu'il me faut éloij^iier si loin, que je sois hors du conimerce «le la mémoire des hommes; que vous devez cela à votre Ktat; et c'est le prétexte dont il se sert pour couvrir sa vengeance envers moi. Il y aurait quelque raison, si je vous avais offensé ou votre État, mais vous savez ([ue non et que je n'ai d'autre crime que de l'avoir ôté d'auprès de moi (1). >»
Une dizaine de jours plus tard, 'la réponse de Louis Xlil, paii-ie du château de Couranee (pivs de Fontainebleau), parvenait à Gompiègne. Marie de Médicis put reconnaître dans la lettre de son iils la précision détouratreante, la raison inflexible et jusqu'au ton impératif de Hiclielieu, <[ui l'avait dictée : « Et d'autant, déclarait le Roi, que, par vos lettres, il semble que vous m'accusiez d'avoir moins de connaissance de mes affaires que les bons succès qui me sont arrivés ne justilient à tout le mon«le, et ([ue vous supposiez que j aie les oreilles fermées à tout ce qu'on pourrait dire contre ceux qui servent dans mes conseils, je veux bien vous témoig-ner, qu'encore que vous sachiez que vous m'avez toujoui's dit ce qu'il vous a plu contre eux, vous pouvez m'écrire ce que vous estimerez à propos, sans crainte qu'aucun puisse ni voulût même empêcher que vos lettres ne viennent à ma connaissance. »
Quel dédain transparait en ce ni voulût même ajouté sur la minute, de la propre main du cardinal ! Mais, pour ne pas trop encourager Louis Xlll à écouter de dangereuses plaintes, Richelieu s'était empressé de dicter à son secrétaire le correctif suivant ; « 11 est vrai que, comme je reçois très volontiers ce qu'on peut justifier être important à mon service et qu'il n'y ait
(I) Henrard, Marie de Médicis dans les Pays-Bas, p. 45-46.
RICBELIRU. — T. III. 22
■.]:\H LA CLEV DES «illAMI'S.
persoiiiK' auprès «N* moi <{iii ne un- «onsoillr dVii uscv ainsi, mes propres iîit('"r«^ts ne me pc'rnu;ttoiit pas de souffrir qu'on caloiiiiiic ceux dont la fi<l(''litô est si connui', (jiu' h'Ui's pr-ojirj's onnoniis n'en sauraiojit douter. Au contraire ils ni'oldi<:(Mit a les protéger et à les garantir de ce qu'on ])ourrait leur mettre à «us sans fondeuïcut (1), »
Ce discours ne fut ]H)inf <iu ,::oùt dr la Iteine. Les liirnes dont il était précédé le fur<Mit moins encore. Le Koi écrivait à sa mère a qu'alin (|u'on connût le respect dont il voulait user h son eiidi'oil, il donnait ordre à son cousin h* marcclial «i'Kstrées d<' retirer les troupes qui étaient dans (>)nquègne », mais c'était, e.\]diquait-il, » afin de lui p<'rmettre de si* disposer plus librement à <e (|u'il attendait d Vlh» ». Il la priait de choisir « pour retraite un des lieux qu'il avait proposés ».
Il y avait alors deux semaines que Hiclielicu avait noté dans son Journal : « Le 15 mai, on a eu avis <lc Conq)iè^'^ne (pie la Reine y était assez n»al gardée: qu'il vient toutes les nuits des gens lui donner des avis, qui prennent des chevaux frais pour s'en retourner; (ju'cUe est assurée de gens qui seropt prêts de monter à cheval quand elle voudra; que le marquis de Soudiac a fait faire un carrosse de telle sorte ([u'on y peut mettre des pierreries et de l'argent sans qu'on les voie et s'en apen;oive; cjue les carrosses viennent jusques au pied de l'escalier sans qu'on voie ce qui est dedans (2). » Il est certain qu'habitant, au chAteau de Compiègne, « le corps d'hùtel qui regardait les terrasses, murs et clôtures de la ville », à quelques pas des portes qui « aboutissaient (3) » à l'enceinte fortifiée, la Reine pouvait prendre, sans trop de difficulté.
Ce bijou radieux nommé la clef des champs.
Le 15 juillet 1631, vers trois heures du matin, six hommes, dans la cour du château, s'évertuaient autour d'un coffre de six
(1) Avenel. Lettres du Cardinal de hicheliev, 1. IV, p. Ib'î.
(2) Journal du Cardinal- Duc de Richelieu, p. 91.
(3) Informaiion faite par M. de ISesmond, maître des Requêtes sur la sortie dit Royaume de la Reine, mère du Roi.
UN HOtNNKTE CKKUKUi:. 33λ
piods de loiiji. Ils le hissèrent péiiibl<Miieiit sur une ehairetto toute attelée, que l'on distiuiiuait dans le petit jour. lx»s six honinies et un cuisinier, qui venait de paraître, montèrent sur la charrette, sortirent de la cour, puis de la ville et prirent la route de Choisy-au-Bac. Ils semblaient se diritrer du côté de La Fère. C'était le l)agage d'Anne d»' Vaudétare, dame du palais d(! la Heine, épouse de M. de Frcsnoy, capitaine-lieutenant des chevau-légers de Marie de Médicis. Trois jours plus tard, le vendredi 18 juillet, sur les dix Iieures du soir. le carrosse de M"" de Fresnoy elle-même, traîné par six chevaux hais, sortait de Conqiiègne à son tour par la porte de Tierrefonds et, suivi d'un cavalier (pii se couvrait le visago du coin de son manteau hrun, s'éloignait par le grand chemin de Soissuns. Ce n'était ])as le seul départ (jui devait avoir lieu cette nuit-là.
.Vu déi)ut de ce mois de juillet, M. de La Mazure, lieutenant des gardes de la Reine, avait ohtenu du concierge du chAteaù une grâce qui lui tenait à cœur bien plus qu'il ne voulait le dire : cet honnête Orl)èi'e avait consenti à laisser sortir cha([ue soir «pielques gentilshommes passionnés pour la chasse à l'alFùt. Ces Messieurs s'étaient montrés si raisonnables, que, la nuit (bi IH au 11>, comme ils étaient revenus de fort bonne lieure demander (jue la porte restât grande ouverte à cause d'un énorme sanglier qu'ils venaient de tuer dans la forêt et voulaient rapporter au chAteau, il ne lit nulle difficulté pour accéder à leur désir (i). La charge de cet accommodant concierge n'était certes pas une sinécure : les douze coups de minuit venaient à ])eine de sonner, (ju'une j)etite troiq)e se présentait à hi porte pour sortir. Le concierge reconnut M. de La Mazure, un autre gentilhomme, une dame d'honneur et l'aumônier de la Reine et vit au milieu d'eux une femme voilée qui, assurèrentils, était une lille d'honneur de Sa Majesté, résolue à se marier secrètement. Us avaient l'autorisation de la Heine et se renilaient dans un ermitage voisin. Tne demi-heure au plus et ils seraient de retour. Tout en pai'lant, ils donnaient au conciergre
(1) Archives générales du Uoyaume de Belgique, Carton 'i.Ob'l du fonds des Papiers d'Étal et de l'Audience. Voir Heiirard, Marie de Me'dicis dans les l'aijs-/itis,\>. (Vi.
UO K.N <:AHUUSSK I>0I U la KliOMIKIu:.
qin^I<[u<'s <l«Miii-(niai'ts d'iViis, " l.i livr/«r» «le udco », H lais>>,iiiiii auprJSs (le lui un lioiniiu' <!«' couliaiM»*, d«* peur «ju«* st^ HouproiiH ne fussent insuffisamment endormis.
Marie <lc Médiris, — r'«''tait la femme voib^, — fot lûentAt hors de Com])i<Viie. Onze ans au[»aravant. ell« s'en souvenait, après s être évadée du clitVteau de Biois au moyen d'une écludle de corde, elle avait marché ainsi nuitamment à travers la ville, et des jeunes hommes, (ju'elle avait croisés, l'avaient prise pour tine « honne dame ». O' n'était ])oint jiour un<' fille de joie qu'on j)renait, cette? nuit, la vieille reine, mais pour «ne mariée. Ce rapprochement la divertissait, tandis que, pour gag;ner la campagne, elle sortait du long couloir vortté de la porte Chapelle et, qu'à peine dehors, le portier ayant crié qu'il était tenq>s de fermer, La Mazure avait répondu «ju'il ferniAt si hon lui send>lait, car ils ne rentreraient pas cette nuit. Juste à ce moment, l'homme au manteau hrun qui avait suivi le carrosse de M"" de Fresuoy, venait à leur rencontre. Il les conduisit à la voiture (|ui attendait à l'entrée de la route menant au hae de Choisy. Ihi rapide piétinement, des elaquements de portières... Escorté de cinq ou six cavaliers, le pesant véhicule démarrait. Il avait à peine parcouru une demi-lieue, qu'il s'airtHa sur le bord de l'Aisne, au bac de Choisy. Ik?ux ganles de la Reine se tenaient à cheval près du bac. Le carrosse traversa la rivière, puis Iej> gardes enchaînèrent le bateau, le cadenassèrent et, jusqu à dix heures du matin, ne permirent à personne d'en approcher, répondant à toutes les questions qu'ils avaient des ordres du Roi(l),
Cependant le carrosse et son escorte passaient au mont des Singes, filaient le long du parc d'OfiPémont jusqu'à Tracy, s'engageaient sur la route de Ghauny... Eh quoi? Marie de Médicis allait-elle en Flandre? Il n'y avait pas six semaines, elle déclarait qu'elle était bien résolue de n'y jamais aller. La Reine n'avait pas menti. En s'obstinant à ne point bouger de Compiègne, elle avait sans doute voulu se poser en victime aux yeux de ses gendres d'Angleterre, d'Espagne et de Savoie, qui parlaient de
(1) Information faite par M. de Nesnwnd, mailre des Requêtes, publiée par Aubery, Histoire du Cardinal-Duc de Richelieu, t. II, p. 370-371.
ON COMl'TK SUR DES APPUIS ETKANGERS. 341
former en sa faveur une ligue pacifique et au besoin otl'ensive. I*lu8 d un astrologue avaient prédit la mort prochaine du Roi; en cas d'accident elle brûlait de se trouver à portée du Louvre, afin de saisir la régence en attendant l'arrivée de Monsieur; elle eût profité de ces heures de pouvoir si brèves, pour chAtiei- elleniéme le cardinal. Avant toute cho*e, elle avait entendu rester en correspondance avec Gaston, qui s'apprêtait à pénétrer eu France à la tête d'un<* armée étrangère.
Monsieur, en eiiet, venait d'être reçu à Kpinal par Charles IV, Le prince lorrain avait tjuelque teuips hésité. Il craignait de se brouiller avec le Roi. Mais il savait que sa sœur Marguerite de Vaudemont était aimée de Gaston et, comme Louis XIII n'avait ni santé ni postérité, il voyait déjà Mai'guerite reine de France. La maison do Lorraine se retrouverait au Louvre, comme sous Catherine de Médicis, au cu'ur de la politique catholique. (Miarles IV, avant de se compromettre davantage avec Gaston, s'était assuré que l'infante Isabelle, gou\<'riiante des Pays-Ras espagnols, lui fournissait des sultsides ; le marquis de Mirabel, ambassadeur d'Espagne en France, lui envoyait de grosses sommes d'argent à Nancy, ce qui indi<}uait assez clairement <|ue Philippe IV ne l'abandonnerait pas. Aussi levait-il des troupes sous prétexte de secourir l'Empereur contre (iustave- Adolphe, en réalité pour fournir une année d'invasion à Monsieur, lorstjue les partisans de ce prince auraient suscité la relx'ilioii de la Provence et du Languedoc. Monsieur espérait «[ue la flotte espagnole de l)unker((ue viendrait faire une diversion sur les cAtes de Franco. Le commandeur de Valençay, aujourd'hui inlidèle à Richelieu, était venu deux fois implorer cette diversion au nom du duc d Orléans. Reçu par Rul>ens, secrétaire du Conseil privé de l'Infante — et dont l'atelier n'était pas un lieu compromettant, cai' nul étranger de marque ne venait à Anvers sans le visiter, — il a\ ait proposé de lier la cause de Marie de Médicis à la cause de Monsieur. En même temps un envoyé du duc de Lorraine demandait ([ue l'Infante rtHueillit la Reine dans ses Etats, et Monsieur avait dépêché à sa mère Du Plessis-Besançon, l'un de ses gentilshommes.
3i2 AHhIVKK A LA r.APKLLK.
>Iari<* <!«' Médicis ii ifçiioi'uit juis «|U*«'1I<' se j»cnii-ait à jamais dans ro])inion fi'aïK.-aise, si oUc se jetait daiiH ïch bras do l'KHpa^:in Cc! n'i'tait j)as en Flaiidiv (iirclic allait, «MiiportiV par <*' «ai rosso dont les chevaux «lévoraient les trente lieues qui séparei, Compièg'ne de La Caj)elle. S"«'nfei'nier dans cette jda<e fn.ntièn s'y maintenir, donner la niHin ;i Monsieur lorscpiil envahirait le Royaume, voilà quel était son plan. La Capellc avait pour ^"•ouverneur le mar(piis de Vardes, mais ce p^uverneur, ahsenf poui' (juehpies jours, avait laissé la ville aux mains rie son liU aîné. Ce lils avait épousé en 1017 Jaccpudine de Itueil, mère du comte de Moret, hsUard de Ih'nri IV, et penchait en consé(juen< vers le pai'ti de Monsieur. Il avait promis à Marie de Médicis d'ouvrir les portes de la ville. Les plus beaux esp«jirs dilataient le cœur de la Keine. Que de dégoûts il lui avait fallu essuyer! Dire qu'elle, la veuve de Henri le Grand, elle qui avait jadis traité le Parlement avec tant de hauteur, elle avait di^ s'abaisser jusqu'à lui adresser une hund)le requête! « Suj)plie Marie, Heine de Finance et de Navarre, disant que, «lepuis lr vingt-troisième de février, elle aurait été arrêtée prisonnière dan^ le cluUeau de Compiègne... » Maintenant, du moins, elle res[)irait.
Comme son voyage avait été minutieusement préparé! Au petit village de Roisy, entre Chauny et La Fère, six chevaux frais, arrivés la veille ou l'avant-veille de la petite ville de Sains (dix lieues au nord-est de Roiiy), attendaient la Reine : rajiidement attelés, ils devaient l'emporter aussitôt à toute bride. On avait eu la précaution d'emmener le conducteur du bac de Choisy. Monté sur un cheval qu'on lui avait fourni, le brave homme avait guide l'attelage jusqu'à Blérancourt (huit lieues et demie de Compiègne). On avait passé à Blérancourt sans s'y arrêter, vers quatre heures après minuit. Ce n'est que sept lieues plus loin, à Roiiy. sur les huit heures du matin, pendant le relais, que l'on avait renvoyé le conducteur à son bac. Le carrosse reparti traversa Pont-de-Serre. A midi, la Reine entrait dans Sains. Elle avait
(1) René du Bec, fils aine de René du Bec, marquis de Vardes et d'Hélène d'O. Richelieu l'appelle toujours le jeune Vardes.