LA DÉFENSE DU MARÉCHXL
chambres réunies, décidait qu il serait fait des reiMOutrances au Roi et, le 22, il déft^idait auxdits LafTeiuas et Mopicq de passer outi"e à leur « instruction ». lAi Roi aussitôt défendait à tous les huissiers de sifinilier à qui (h^ droit l'arivt du Parlement. Une commission, choisie parmi .MM. du Parlement de iMjon, plus docile que celui de Paris, était nonimée le 13 mai par le Roi et so transportait à Verdun (1). Interrogé le 8 juillet par M. de Moricq et M. de Bretagne, conseiller au Parlement de l{<juriro^'ne, car LalTeinas a demandé d'être renq>lacé, le maréciial a pu prendre comiaissance des sept chefs d'accusation qui j>èsent sur lui : >< malversation en la fortification de Verdun...: mauvais ffouvernenient des armt^s...; abus et profits illicites sur le pain de munition...: faussetés de <piittaiices avec les comptables...: divertissement <le (piatre cent jnille livres fournies par le Roi au paiement des maisons prises et démolies à Verdun pour la citadelle... ; application à son protit des nouveaux offices des fortifications aux Troi« Evèchés...; vexation du peuple verdunois et voisins (2:. » Avant de répondre à ce danj<:ereux grimoire, qui couvre trente rames de papier, le maréchal récuse pour la seconde fois les commissaires qui ont instruit sa cause, il récuse ses juges, dont plusieurs sont de ses ennemis. Il n'eu écrit pas moins son plaidoyer, Apre cri d'indignation et de douleur, dont une lettre adressée à Richelieu, le 3 octobre 1631, par llay du (MuUelet, seudde prouver la sincérité. Cet homme, quoi([ue hostile au maréchal, et comptant parmi les plus dévoués au cardinal, écartait l'idée de la peine de mort : « trois faits capitaux, d'après lui, demeuraient sans preuve >»: il « n'en restait pas la moindre présomption «». Uuant à l uiformation faite par M. de I^affemas, elle ne paraissait pas avoir « grande subsistance >». F..e cardinal goûta fort peu ce nullam invenio in eo causam. Eh quoi! ce n'était pas assez <les incidents qui retardaient sans cesse l'affaire : ce n'était point assez des requêtes et des récusations du prisonnier: ce n'était point assez du nouvel arrêt du Parlement de Paris (4 sept. 1631) défendant à tous commissionnaires de passer outre à l'instruction de l'accusé et suivi
fl) p. de Vaissières. L'Affaire du Marécluil de Marillac, p. 139.
(1) Journal dr M. /c CardiiKil-Dur <lr RirlH'Ilpii |». 215.
:»5() f.A (;UKItlŒ CIVIKK KN PEHSPKCTIVK.
le IG (le deux ari'ôts du (lonsi'il <|(ii lui •(rdouuaiciil !<• contraire : ce n'était point assez (|ii<' la Coiiiiiiissioii ponnlt à l'accusé de choisii' (les conseils, un pi'o«iii'nic «'f iiii avocat cl de nuoiirir à deux de ses parents jxjur solliciter son pr(Kès. Voilà maintenant ({ue l'un des juges venait din* ([u'une partie de Taccusation tombait d'(dle-m(>me. Et, grAce l'i tous ces retards, toutes ce» lu'sitati(jns, la Heine (;t Monsieur tilissaient leurs a^'ents secrets dans les villes frontit^'es, à .Montreuil, à Houlo^^ne! (n complot se tramait à Verdun, pour délivrer le maréchal en livrant la citadelle. Marie de M(ulicis et Gaston écrivaient, l'une au l{oi, l'autre à la Commission pour exip'r racjjuittement de Marillac. Quel défenseur ([ue ce ])rince t\m levait des troupes en pays <Hran,^er au moyen de patentes «lans ce ^"-oùt : « (îaston, fils de France, frère uni(iue du Hoi, duc d'Orléans, lieutenant général de Sa Majesté «lans son Royaume et sous son autoi-ité contn* le cardinal de Richelieu et ses adhérents, etc...! l/andiition prodigieuse et l'audace etlroyahle du cardinal de Kichelieu étaient arrivées à tel e.vccs, cju'il n'y a personne cjui méconnaisse le dessein qu'il a d'envahir la France, ([ui ne voie clairement l'état où il est (Hahli et celui au(fuel il a réduit la personne du Roi, notre très honoré seigneur et frère, etc.. » Après un tel factuni, qu'attendait-on pour faire un e.xemple, pour parer d'un coup de maîtrise à la menace de guerre civile, au danger que couraient le Roi et le Royaume?
Le 11 novembre 1631, la comnu'ssion qui siégeait à Verdun, prit connaissance d'un arrêt du Conseil par lequel le Roi évoquait à sa personne les récusations présentées par Marillac. Défense aux commissaires de s'assembler jusqu'à nouvel ordre.
L'arrêt du Conseil était daté de Château-Thierry. Louis XIII et Richelieu, que n'avaient pas laissés sans inquiétude les troupes réunies par Monsieur sur la frontière de Lorraine, avaient résolu de se rapprocher de l'armée de Champagne, (jue commandait le maréchal de La Force. Si le duc de Bouillon, alors en Hollande, avait refusé les offi'es des rebelles, qui le priaient de leur ouvrir sa principauté, c'est que La Force avait chargé, défait et poursuivi en Luxemboui g un régiment au service de Monsieur,
LE IlOI ET L'ARMEE EN CHAMPAGNE. 35t
et qu'il avait aussitôt, sur Tordre du Roi, occupé Sedan. Mesure énergique, à la suite de laquelle la duchesse douairière de Bouillon s'était empressée de renouveler, après avoir obtenu l'autorisation écrite de son fils, le serment de lidélité que son époux avait jadis prêté à Henri IV. Le 10 décembre, la Cour était à Sainte-Menehould ; le 17, elle s'arrêtait quelques heures à Verdun. Louis XllI et Richelieu visitèrent la citadelle et jetèrent un l'e^ard lurtif sur la fenêtre de leur victime, qui ne put les voir. Cependant, averti de leur présence, Marillac essaya de saisir l'occasion et pria Rouyer, son îivocat, de solliciter de Richelieu quelques instants d'entretien. Rouyer fut reçu à Metz par le cardinal, dans la matinée du 2V décembre. Mais, aux premières l)aroles du défenseur invoquant la pitié, ces paroles tombèrent des lèvres du ministre : (( Je ne m'attache pas à mes intérêts et ceux du Roi seuls me sont en considération. Ce sera à M. de Marillac de les vider. On mettra bientôt fin à son procès. Cela ne me regarde pas. » Kn vain, l'avocat protestait que Marillac n'avait jamais desservi le Roi ni le cardinal, il s'attira une réponse aussi inquiétante que la première : u Mes intérêts ne me seront rien hors ceux du Roi, je suis toujours pour lui. •' Et à l'avocat qui insiste, cette fin de non-recevoir, tombant comme un couperet : « Je ne peux que vous dire cela : on verra s'il est Xîoupable ou non. » L'avocat, découragé, demanda si le cardinal lui permettrait de l'entretenir une autre fois encore. Richelieu répondit : <( Vous le pouve faire quand vous voudrez, c'est ce (jue je vous en peux dire {D. »>
En ce début du printemps de l'année 1632, les routes des entours de Verdun n'étaient pas sûres. On dévalisait les voyageurs et surtout les courriers. Richelieu savait à quoi s'en tenir et il donnait les ordres nécessaires pour que, si les courriers étaient soumis à tels accidents, « on ne s'aperçût pas que leurs lettres étaient perdues (2) ». Voilà de ces bons tours du cardinal qu'admirait tant Louis XIII .
(1) P. de Vaissitres. L' A (J'ai n- du Muréchttl de Marillac, y. 158-159.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Hichelieu, t. IV, p. 267-208.
352 F.ES IlEHELLKS SADIIESSENT A LESPAliNE.
Par ce moyeu uu d'uutreH, ou Hrtait saisi de plunieurs pièces importantes, que l'on avait inoutrées au Koi. Sa Majesté avait appris ainsi (jueilcs coups de main étaient projetés sur Toul. sur Laugres, IKnipcn-ur ayaut été soiiirité. I He note trouv^-e au mois d'avril sur le chevalier de ValrrH.iay, que la Heine mère envoyait en Espa,t,'ne, ouvrait «['autres perspectives non un>iu» inquiétantes Marin de Médicis implornit la protection du Roi (^atliolitpK', son ^^ondrc; elle lui promettait son appui contre l'ennemi commuu. l'odieux cardinal, et parlait des places fortes dont les gouverneurs lui étaient acquis.
« Les affaires changent de lace », déclarait le cardinal daim le conseil tenu en présence du Koi dés la lin de mars. Il ne faut plus <louter ni hésiter, mais j)révenir re qu'il n'est plus l>eHoin de prévoir. L'Espag-ne, l'Empereur et Lorraine sont joints contre la France; les desseins sont formés, prêt» k éclore, si leui-s projets peuvent réussii-... Les lettres prises de Bruxelles et de Nancy montrent divers adhérents en France que 1 on ne comialt pas. Si on laisse mûrir tous ces desseins-là en sorte qu'ils puissent éclore tous à la fois, on n'y saurait résister et on s'en trouvera accablé. Si on les prévient et (pion mette ordre de bonne heure à tout ce qui peut remuer au dedans et se mettet-on eu état que le dehors ne puisse nuire, on viendra à bout de tout et on conservera la sûreté quoique avec quelque travail. Pour ce faire, il faut penser à tout ce qu'on a à faire et Fexéeuter sans perdre temps (1). »
Après cet exposé du mal, les remèdes : « Il faut] dépêcher le procès de Marillac et donner ordre à ceux des autres poursuivis «n Bourgogne, étant certain que les longueurs et négligences de telles affaires témoignent faiblesse et donnent de grandes espérances (2). »
Un arrêt du Conseil a déclaré nulles et non avenues toutes les récusations de Marillac. La commission a été convoquée à Metz, ensuite à Pontoise, dans un château €[ui appartient à Son Emi-
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 269-270.
(2) Ibidem, p. 271.
LK MARÉCHAL SKHA JUGÉ A ULEIL 3a3
iience: elle siège maintenant à Riieil, dans la « maison de Mandosse », où réside le cardinal.
Mars 163*2 : les ju^'-es «'tant à Mandosse, le maréchal est ^'•ardé à quelques pas, dans le château fortilié du Val de Rueil. Vinju'^t-quatre juges sont présents ; plusieurs des juges précédemment nommés ont été renqjlacés. I^ marquis de Châteauneuf, le propre successeur du chancelier de Marillac, a assumé la présidence. Tout ce monde travaille, au rez-de-chaussée de la maison, dans une grande salle ù deux cheminées. Uuatre fenêtres, dispos«'*es h'S unes en face des autres, ouvrent sur les jardins. Un ample rideau de tapisserie divise la salle en deux pièces, dont l'une est celle où délibèrent les juges. Les séances commencent à huit heures du niatin et Unissent à onze. La commission a pu lire les écrits composés pour la défense du maréchal: Faf/M;«. Pour ajouter au Factum, Inventaires de production, etc., etc. Paperasses de procédure (1).
Marillac s'excuse d'avoir tiré d<'> profits illicites de la ■• subsistance » de l'armée de Cluunpagne, en disant qu'il s'est couvert ainsi des avances «lu'il avait faites au Roi : mais il oublie les ordonnances qui condamnent pareille incorrection, il se plaint d'avoir eu à sa «lisposition des sommes insuffisantes pour payer les travaux de la citadelle de Verdun; mais il assure que les travaux ont coûté huit cent mille livres et on lui prouve (pi'il en a re«:u huit cent quatre-vingt-neuf mille.
Le maréchal avoue que les sommes, vei*sées par les villes et villages qui voulaient être déchargés du logement des gens de guerre, sont supérieures à celles qui se trouvent indiquées sur les quittances et il déclare, qu'absent de Verdun, il n'a pu donner attention à ces marchés, mais on lui prouve (jue, plus d'une fois, il en a connu tout le détail.
Il allègue que le Roi lui a permis de disposer des matériaux provenant de plusieurs bâtisses, démolies pour faire place à la citadelle de Verdun ; mais on lui prouve que, lors de la démolition de l'église des Capucins, les bois vendus par lui à l'entrepreneur trois mille livres, ont été payés douze mille par le
(1) P. de Vaissières,/, M /faire du Maréchal de Marillac,p. 171-204.
RICHELIEt'. — T. m. 23
3Î>4 MARILUC CONHAMNK A MOUT.
Roi. Oïl lit rfM't.'iin pnssn^'-e d'uiio Irtli-fi qin' N* maréchal avait udrossôo à. sa fciiiiiie en 1(>28, <Iii tcnipK oii il assiéf^caii La Rochello : « Nous sommes bien obli^'és à la Providence de Dieu, j)nisf|ue, sans savoir d'où nous vient le hien. nous d<'*penvons tous les ans cent mille livi'es (environ deux milliouH d'aujoui d'hui); il est vrai que j'en dépense la plus grande partie (l Et le maréchal qui prétendait s'être ruiné au service de iKtat ! Il n'était ]»oint surpnniint ([ue le iroM du luve eiU conduit un niarécliul de France si pimx rr à u (|<.^ ',;iNf('s indiciM-s d'iui homme d'honneur "
Le dimanche î) mai l(i:{2, lu famille du maréchal vient au chAteau de Saint-Cîermain pour tenter de sauver le malheureux, condamné à mort le jour précédent. Tous les expédients dilatoires avaient échoue. I^' marquis de Châteauneuf, étant sousdiacre, avait dû demander au Pape un bref pour avoir !<■ droit d'instruire un j)rocès cnminel. Marillac en avait appehau (Irand Conseil comme d'abus : appel rejeté. Kn vain il avait soutenu que « la confiscation de corps >». chAtiment du pérulat selon une ordonnance de François I"'. signifiait non la peine capitale, mais celle de l'emprisonnement: en vain il avait récusé Hay du ChAtelet à raison dun poèuu> infâme qu'il avait publié contre lui ; en vain sa récusation avait fini par être acceptée; en vain M. de Montgey, l'un des jug-es, avait démontré la légèreté de M. de Bretagne, l'un des rapporteurs. \je 8 mai, les vingt-quatre magistrats avaient opiné de cinq heures et demie du matin à cinq heures du soir et treize voix contre dix avaient déclaré que le maréchal méritait la mort.
Quel espoir pouvait rester aux parents groupés pour un dernier effort? Ne se souvenaient-ils pas que. le 22 avril, étant allés à Saint-Germain sujjplier le cardinal, Richelieu, qui sortait pour suivre Louis XIII à Versailles, leur avait répondu précipitamment : « M. de Marillac est entre les mains des juges. Ce sera bientôt fait », et, là-dessus, était monté en car-
(1) p. de Vaissières, L'Affaire du Maréchal de Marillac, p. 195-196.
l.tS JUGES CHEZ I E CAKDINAL. 3r.;i
rosse. Hier encore, à peine avertis de la coudainnation. ils s'étaient présentés au cardinal, qui se promenait dans les jardins; ils n'eu avaient tiré que de vaines condoléances : « Vous m'apprenez, Messieurs, ce que je ne savais pas, avait dit Kichelieu. Je suis bien fAché que le maréchal de Marillac se soit mis en cet état et par sa faute. Voyez le Koi. U est bon. w Et, comme M. de Yendy avait insisté auprès du cardinal, il s'était attiré cette réplique : " Je vous ai dit que vous vissiez le Roi. » Ils avaient vu le Koi le soir même, avant son souper... Le «ardinal arrive: il s'arrête, écoute leui*s prières et leur demande ce ([u'a dit le Hoi. La petite troupe rapporte la décourai^^eante réponse de Louis XIII: « J'aviserai à ce que j'aurai h. faire. Cependant retirez-vous. — Eh bien! reprend le cardinal, vous devez oljéip au Roi. — Mais. Monseiirneur. hasarde M. de Jucauville, ne nous ferez-vous donc pas la fa\eur d intercéder pour lui? — Je vous ai conseillé de vous retirer, puisque le Roi vous l'a dit: mais maintenant je vous le commande de la part du Roi [\ j. ••
Quelques heures après cet impérieuv cunjtté, h^ cardinal se mettait à table. On lui anuouce le ^arde des Sceaux et tous les autres juges. La commission vient d'arriver en plusieurs carrosses, à la suite de M. de (^liAteauneuf : elle attend dans la chambre de Son Eminenc*'.
Les vingt-quatre magistrats voient bientôt paraître le cardinal : ils s'approchent de la robe rouge : <* Messieurs, dit le cardinal, le Roi vous est obligé de la justice que vous lui avez rendue. Vous avez tous jugé selon vos consciences. Pour moi je vous en remercie et vous servirai à rt)ccasion. Allons Noir le Roi (-2). ..
Les juges suivent le cardinal et M. de Clulteauneuf jusqu'à la porte du cabinet du Roi, qui s'ouvre puis se referme sur Son Émiuence et le gai'<l<' <!•'<: S<«>au\. l'n huissier ne tarde pas
(1) Voir Relation véritable de ce qui sest passé au procès du Maréchal de Marillac, p. 12 et la leltie de Jacob à Holdeu, cilée par P. de Vaissières, L'Affaire du Maréchal de Marillac, p. 2I5-2IG.
(2) Relation de M. de Mongeij. publiée par P. de Vaissières, ibidem, p. 'Jt6-517.
3;it', I.KS Jl!GKS CIIKZ l,K IU)I.
•à les liiii'c ciili'cr ii Inir tour. Kii N's voyant, le lt<ji, qui se pio menait entre Hielielieu et ChAtcauneuf, va prendre le lon^ de la muraille une jn'tite ehaise. CliAteauneuf se préeipitc pour lui ^'par^iicr cette peine et, j>ai' nié^arde, il acrrorjw^ avec l'a/irrafe de sa maneiie un imnu'use j>ana(-iie de verre en forme de feuilla/ire posé dajis un vase de cristal, sur le tapis veii d'une table, le renverse elle met en mille morceaux. Accident <jui consterne 1< j)his suj>erstitien\ ])armi tous ces ^'ens de rol»e, mais qui fait rire Louis XIII : « Ce n'est rien, M. le (iar<le des Sceaux, dit-il. ce n'est qu'un verre cassé. » Le Roi est de belle humeur, il se sent fort bien disposé j)our les magistrats qui l'ont si bien compris : » Vous m'avez rendu bonne justice, explique-t-il, )■ vous ])rotégerai envers et contre tous. Uetournez en vos maisons et continuez à faire rendre la justice à nos suji;ts. -> Il ne restait ))lus qu'à exécuter la sentence.
Ia' lundi 10 mai verssix beuresdu matin, Marillac était mis dans le carrosse du chevalier du guet (chef des sergents à cheval et à pied chargés de surveiller Paris j. Précédé et suivi de chevaulégers et de gardes du corps, il s'achemina vers la ville. M. des Réaux, mestre de camp et maître d'hùtel du Roi, M. de Gargan son exempt, chevauchaient derrière le carrosse du condamné, qui, ne connaissant pas encore sa condamnation, se flattait tpi'on le menait à la Bastille. Lorsque, le dimanche soir 9 mai. M. des Réaux lui avait annoncé qu'il quitterait Rueii le lendemain : « Vous m'aviez assuré, avait observé Marillac, (jue mon procès ne se jugerait que demain; mais, puisqu'il faut partir, que deviendront mes juges? où s'assembleront-ils? Est-ce à Vincennes ou à la Bastille que vous devez me conduire (i)? Des Réaux avait répondu qu'il croyait que c'était à l'une de ces deux forteresses; mais en montant dans le carrosse du chevalier du guet : « Voilà qui va mal pour moi », s'était écrié Marillac. Jusqu'alors en effet, il avait toujours voyagdans un carrosse du Roi.
(1) Relation de M. de Mongcy.
EN BOUTE POLR LA FLACE DE GHÉVE. 357
La sinistre voiture u'était plus éloignée du tei'ine de son voyage. Ou avait passé le village du Koule. Trois gardes, assis aux côtés de Marillac, le regardaient sahsorber dans ses prières; il récitait les versets du psaume 50, Miserere mei Deits... Cor rnundum créa in me, Deus. Kien que les niantelets de cuir fussent abattus et agrafés, connue les portières avaient été entr'ouvertes pour donner de l'air, Marillac pouvait remarquer l'approche de Paris. Il sentait que le <i carrosse allait plus rudeujent qu'à la campagne ».
Une relation contemporaine nous permet de nous joindre au cortège, qui s'est engagé sous la voûte de la porte Saint-Honoré. Entendant le roulement sourd des roues \oici beaucoup
de pavé, dit Marillac, pour le chemin de la Hastille; si l'on m'y menait, on aurait pris le long des murs, hors la ville »> (pour gagner la ligne de nos modernes boulevards . Maintenant le carrosse est cahoté sous les fenêtres du logis de M. le Cardinal : (( Voilà, soupire le condamné en se tournant, une maison où l'on m'a bien promis des choses que l'on ne tient pas aujourd'hui (2). » La Croix-du-Trahoir est passée... Le carrosse roule dans la rue de la Ferronnerie. Marillac, la mort dans l'Ame, observe que l'on tourne les têtes des chevaux à droite : « Si nous allions à la Bastille, remarque-t-il, on tournerait à gauche, mais je vois bien (juc nous allons à la Conciergerie. » 11 n'en doute plus, le malheureux, lorsque au liout de la rue des Lombards, on tmirne dans la rue des Arcis (notre rue Saint-Martin prolongée) : « Je vois bien, s'écrie-t-il, que nous ([uittous le chemin de la Bastille, pour prendre celui de Paradis, puisque nous allons à l'hôtel de ville et à la Crève 3^. »
Malgré le piétinement des chevaux et le rude fracas des roues, à mesure qu'on approche de l'immense place, on perçoit le halètement confus de l'océan humain qui la remplit tout entière. Il est dix heures; il y a ([uatre Ihmii»"* que le iiiarérluil
U) Relation véritable, p. 13 et Père Criffet. Histoire du Règne de Louis XIII, t. Il, p. 78-79.
(2) Relation véritable, pw 14-15.
(3) Ibid., p. l.î. ~
3o8 KN VI K DE l/KCHAKAl I).
est <Mi roiiU' <?t voici qur, par lu riir do la VaiiiM-rir i traiihlorinô»' aujoiini'liiii on avcniio Victoria), il <1cIk»iicI»o sur la place de (in'*vo. L'ospéraiico n'a pas oncoro coiiiplèteniont abandonne Marillac: tout de suite il domando à un ^'ardo : « Jo vous prie (\o voir s'il y a un ôcliafaud dicssc, — Non, Monsieur, répond le yanlo, il n'y en a point. >■
Au-dessus do la marée mouvante des tètes, mille visatros se ponchaiont aux' foruHros des maisons ipii regardaient riiôtel de ville. (Juel(|nes-uns des spe(tal<'urs avaient payé leur place jus- (pi'à huit pistoh's. Les trouj)es s'étaient ran^'ées : le carrosse arrivait devant la ^^rande porte de l'édifice. Un valet de pied ouvre la portière... Le maréchal se courbe [lour descendre, puis. le manteau de deuil l'otroussé sur le «-oude. — il est veuf dejMii>< Le i!^ septendire — il se redresse. Il parle à M. des Koaux, <pii vient de niettn' pied à terre... Que lui dit-il? Ou sut plus tard qu'il lui avait fait ce bref reproche : « Kst-ce donc ici le lieu on vous m'aviez dit qu'on me menait (1)? » Quelle résolutiou dsius sa démarche! Le maréchal send)le vraiment passer la revue des gardes, immobiles devant lui. Il s'arrête; il contemple un instant les compagnies des gardes française et suisse, massées depuis le I début de la matinée sur la place. Puis il monte les degrés du \ perron. Le chapeau dans la main droite, ses heures dans la main gauche, il salue et regarde coui'toisemcnt tous ceux qui l'entoui^ent et disparait derrière la porte de l'hôtel de ville.
Cependant l'échafaud s'élevait. C'était une plate-forme haute de six pieds, où l'on accédait au moyen d'une échelle dont le premier échelon touchait au dernier degré du perron que venait de quitter le maréchal.
Le condamné était resté dans l'hùtel de ville jusque vers quatre heures. Après avoir entendu son arrêt dans une petite chambre, à genoux contre une table sur laquelle était posée une croix de cristal, dev ant une tapisserie sur laquelle était suspendu un tableau représentant le crucifiement; après avoir protesté que, dans toute cette affaire, il n'y avait pas de quoi fouetter un laquais; après
(1) Helution véritable, p. 17.