LE MAKKCHAL DEVANT LE BOURREAU
s'être entretenu fort dévotement avec deux Feuillants envoyée par sa famille et deux docteurs de Sorhonne mandés par le chevalier du guet ; après s'être confessé à l'un des religieux, le Père Eustache de Saint-Paul; après s*étre attendri au souvenir de la maréchale et avoir dit, le visage mouillé de larmes : u Je sens de très grandes douceurs et une consolation indicible dans Tespérance que j'ai de la voir aujourd'hui (1) »> ; après avoir répondu, avec une douceur toute chrétienne à Anguin, préviH des marchands, qui se montrait peu pitoyable : .* Le monde m'immole au monde et moi je m'immole à Dieu », il reparut sur le degré de l'IiAtel de ville. Mais dans quel état! tète nue, les •cheveux coupés, la chemisette échaucrée par le couteau de l'exécuteur, les mains liées. Tout à l'heure, il proposait aux Feuillants un scrupule : « il avait composé son port et sa contenance en sortant du carrosse, pour ne pas paraître intimidé >», et il ajoutait « qu'il avait eu dans la pensée d'eu faire de même eu marchant au supplice ». Il a vaincu c^tte tentation de vaine gloire; à présent il marche les yeux baissés, il s'arrête pour entendre une seconde fois la lecture de son arrêt de mort, dont le bourreau erie chaque phrase au peuple, à mesure qu'elle est prononcée par le greffier. Kntendant énumérer les chefs d'accusatiou, Marillac rompt le silence : » Voilà bien des cas >», dit-il. Mais les prêtres qui l'accouipagnent lui conseillent de ne pas reparler de son innocence, pour éviter le ressentiment : il se tait. La lecture est achevée. Marillac gravit l'échelle, suivi du Père Eustache de Saint-Paul, du sieur du Puy, docteur de Sorhonne, derrière lesquels montent l'exécuteur et ses aides. Sur la plate-forme, le voici qui se confesse au religieux une troisième fois.
Il s'agenouille k l'endroit que lui indique le bourreau. Tout eu. lui bandant les yeux, l'homme demande s'il lui pardonne sa mort : u Mon ami, répond Marillac, ce n'est pas vous qui me faites mourir, mais je vous pardonne le coup, et ma mort à mes «nnemis (2). »
Les spectateurs chantent à la suite des prêtres le Saive Hegina.
(1) Relation véritable, p. 31.
(2) Ibidem, p. 50.
300 LK MAIIKCIIAL KST KXhy.L'TI-.
Kt taudis «iiio le sihuicc se nHahlit siii- la jjlacr do (iivvf. U'uvs yeux ne quittent pas le bourreau, (|ui enfouce le crucifix fort avant dans les mains de Marillar. Le voiri qui saisit la tAte du patient, la redresse, relève le menton. j»ashe tiois ou ipiatri* fois la paume sur le col, pour en ôter les derniers «lieveux, et frappe : <( On entendit eu même teuq>s, raconte un témoin, le coup de l'épt^e, le l»riiit (pic la tète et lé tronc firent en tombant sur l'écliafaud. d\n\ la tète, faisant un l»ond, « luit à terre et y fut rr-jctcc jiar des s(d<lats 1 .
Le matin de ce même jour, trompettes sonnantes, escorté de deux cents gentilshommes à cheval. Uichelieu, assis dans son carrosse, était revenu à Paris. Il franchit la porte Saint-Monoré, (pii èh^vait en<-oi"e du c^^té de la canq^agne, — elle fut renqilacée et reculée en lti34^, — son toit ai^'-u et ses tours g-othiques, puis il tourne à gauche et, à (pielques pas du rempart de Charles V, il rentre en son lo^is. A peine descendu de carrosse, il donne l'ordre de fermer la porte Saint-Honoré sous prétexte de ti'avaux urg-ents de voirie. Il ne veut point que le corps du maréchal, qu'on va porter pour être enseveli dans le tombeau de l'église des Feuillants (au coin de notre rue de Castiglione), passe sous ses fenêtres.
Quels étaient les sentiments de Richelieu, confortablement installé dans son cabinet, tandis qu'une demi-lieue plus loin le bourreau et ses aides étaient aux prises avec Marillac sur la place de Grève? On peut le deviner en lisant ce que le cardinal a fait écrire dans ses Mémoires. Nulle pitié dans les pages consacrées à sa victime, nul regret de son inhumaine sévérité : « Depuis qu'il fut maréchal de France, songeait Richelieu, comme il crût en vanité et en audace, aussi fit-il en ses voleries.,.. Un méchant, qui n'a point de principe de vertu, mais se gouverne par sa seule vanité, ne peut être gagné par quelques bienfaits qu'il reçoive de son supérieur, non plus qu'un corps mort qui n'a plus de principe de vie. ne peut être échauffé par aucun
(1) Relation véritable, p. âo.
RICHtUEU NK REfiRETTE RIEN : L EXEMPLE ! 36ï
vêtement. Il n y a point de ^vàcen capables de reetilier un lionmie qui n'a point en son ûme de semence de rectitude; non seulement les ])iens qu'on lui fait sont perdus, mais ils setournent en poisons et en poignards, pour faire perdi'e la vie à soji bienfaiteur. » Le cardinal se souvenait des précédents fameux : et Mari^ny décapité sous Philippe le Bel, et Jean de Montaig-u sous Charles VI, et le maréchal du Hiez condamné à mort sous Henri II. Il est vrai que le maréchal du Biez avait été gracié, u La multitude des coupables, pensait Richelieu, fait qu'il n'est pas convenable de les punir tous. Il y eu a qui sont bons pour l'exemple et pour retenir à l'avenir, par crainte, les autres dans le respect des lois(l). »
Marillac était « bon pour l'exenqjle », puisqu'il faisait obstacle aux desseins de Riclielieu. S'il n'eût pas été lié avec la Reine, s'il n'eût pas été du parti des dévots, si la Reine et Monsieur n'eussent pas menacé les juges, si l'Espagne, l'Empereur et le duc de Lorraine ne s'étaient pas joints contre la France, les concussions du maréchal eussent paru peu de chose.
Ainsi Uichoiieu ne doutait pas d'avoir sauvé le Royaume, quemenaçaient toujours l'Espagne, rEnq)ire, M. de Lorraine, Monsieur et maints gouverneurs de villes frontières, prêts à ouvrir aux ennemis les portes de leurs forteresses.
u Vous savez comme j'atfectionne les intérêts de M. de Lorraine et le déplaisir que j'aurais de le voir perdre. La cervelle des femmes n'étant pas trop bonne, je ne m'ingère pas de lui donner des conseils, mais je vous avoue que je crains bien qu'eu voulant se procurer ([uelque contentement iinai:inaii<'. il ne se perde en effet. »
Quelle est la femme qui fait cette lettre le 17 juin 1G32, troissemaines après l'exécution de MariUac?... C'est le cardinal eu personne, qui prête son style à M'"" de Chevreuse rentrée en grâce. Il dicte la lettre à l'un de ses secrétaires et la fera signer par M'"" de Chevreuse. La duchesse va l'envoyer à M. de^Ville,
(1) Mémoires du Cardinal de Riclielieu, éd» Pelilot, t. VII, j>, 7C-:9.
;J62 MESURES EN CAS DE GUEIIHE r.lVILE.
premier ;4eiitillioiiime de la eliaiiihre de sou ancien aiuiiut, le duc de Lorraine, conin^o si ce l'iU elle qui l'eût composée. 1^ ton eu (îst-il assez l'émiuin? Que pourrait mander une dame de la cour en s(Mnl)lal>le renrontre? Le rardinal eroil avoir trouvé. Il continue à dicter : « J ai fait de» dévotions particulières a Notre-i)ame-de-l^rette {i) >>. Mais non, c'est trop, et d'un lon^^ trait de plume, sur l'ordre de Son Kminence, le secrétaire hillé la j)hra8e «le «lévotion.
Hichelieu écrit dr Laon. Il n'a pas tardé à rejoindre Louis XIII. parti de Saint-(iermain pour Culais le matin même de l'exécution de iMarillac, alin d'eu ôter Jacques <rKstanq>e8, marquis dr Valeuvay, comman<lant l«*s ^'ardt^s de la Heine mère, qui en est youvenieur et qui son/<«' à livrer la ville à Marie de Médicis. Le Uoi s'est contenté de renvoyer M. de Vah'nray dans l'une de ses terres, le président Le Coipneux, son dénonciateur (brouillé Avec Gastou) n'ayant révélé le complot au cardinal qu'à cett*condition. Sur le «onseil de son ministn*, il a remplacé Valen^ay par le marquis de Saint-CUaumont : « Je rognerai les ongles si courts à ceux dont ou a lieu de se garder, lui avait dit ftichelien deux mois plus tôt, que leur mauvaise volonté serait inutile, et établirai tant de prens uouveaux, ce qu'oupeut faire avec raison, que l'intérêt qu'ils auraient au temps présent serait une bonne cautiou de leur lidélité (2). »
De Laon, le Roi et le cardinal, l'œil à toutes choses, veillent à la fois sur la frontière du nord et sur celle de l'est. Charles IV, beau-frère secret de Gaston, est prince du Saint-Empire. Il répète sans cesse à l'Empereur que les causes de l'Empire et de la Lorraine sont pareilles. Les évéques de Toul, Metz et Verdun, villes impériales, occupées,} sans être régulièrement cédées, depuis Henri II, ont pour suzerain légitime l'Empereur, qui a le devoir de les soutenir. Le duc de Lorraine entend mettre la main sur le duché de Bar, qu'il tient de sa femme Nicole de Lorraine et <jui relève de la couronne de France ; le duché de Bar deviendrait ainsi, par un détour, fief impérial. Que l'Empereur le soutienne
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 308-309 el les notes.
(2) Ibidem, p. 271. • .