APRES LES DISCOURS, LA DECISION ROYALE. 38'J
raccourci, ce inaf;nifîquo « tableau vi>aiit » de la cour de Fi"aiice, Louis XIII a terminé sa brève baraiii^ue ; « Après avoir douné la paix à la province, il a trouvé bon d'en convoquer les Etats, pour leur faire savoir ses intentions, qui leur seront .expliquées par le garde des Sceaux. » ChAteauneuf se lève de sa chaise à bras et parle à son tour, « Il i'api)elle que c'est la troisième fois ({ue le Hoi est venu « des extrémités de son Royaume »>, pour <* soulager la province et remédier à ses maux » : trois années auparavant, Sa Majesté a laissé M. le Cardinal dans le pays, (' aliii d'y établir l'ordre? usité dans le Royaume et d<' faire en sorte (ju'à l'avenir il ne s'y fasse aucune levée de deniers sans sa permission ». « On s'est révolté. Le Roi a de grandes raisons «l'eu témoigner son ressentiment, mais il veut croire qu'une moitié a failli par faiblesse et timidité, l'autre par malice et de dessein formé. Le Roi, usant de sa bonté, veut oublier leurs fautes, se réservant seulement la punition <le quelques particuliers des plus coupables. »
Cliûteauneuf se rassoit. L'archevêque de N'arboune se lève. S'adressant au Roi. il montre la province u entraînée » à son insu et comme malgré elle dans la rébellion, il ne prétend pas « excuser les trois ordres qui la composent et surtout cpielques particuliers, mais il demande gr Ace pour tous ». Long discours éhxpieiit mais assez vain car Louis XIII a i>ris sa résolution. Kniiu La Vriilière, debout devant la table des secrétaires d'État, — il avait le Languedoc dans son département, — lut une ordonnance du Roi ([ui supprimait les Élus, à condition que la province remboursAt au traitant qui avait été chargé de les établir, les u trois millions huit cent quatre-vingt-cinq mille livres à ({uoi montait la linance » des nouveaux « offices et des droits héréditaires qui leur étaient attribués ». La province devait payer les frais, qui atteignaient la somme de deux cent mille livres. Elle voyait tripler ses impositions car l'ordonnance, tout en spécifiant que le Languedoc garderait ses privilèges, le privait de- ses franchises (1).
(1) Mercure français, t. XVIII, p. 800-803. — Dom Vaisselle, Histoire du LaïKjuedoe.
3<»0 INTEHVENTIOiN DE LA l'iUNCES.SE DK i:ONDK
Aux Ktals <le Pôzciias, trois ans ]»lus tAt, l'iiitomlant Miron avait saliu' le rardinal (uiiiiiic « un \mnl\^i' A cïwï-iWi'UMf «!< iiatuio, un foudre (le guerre, un torrent d'éloquence, uiiahlnie d. doctrine ».
L(! Cluscl <Hait une maison de eanipagn»; si^e à une «leinilieue de Toulouse. Vers le 25 octobre, le cardinal, arrivé le 22 avec le Roi et la Cour «lans la capitale du Lan^-uedoc, s'y rendait eu carrosse, acconipa^iié de M. de Hullion. il venait, non*' dit avec ^'avité, le Mercure, visiter et consoler « Madame la Princesse ». La sœur du duc de Montmorency était accourue «le IJourges, caj)itale du gouvernement de son niai-i. l'ne lettre du Roi avait essayé de l'arn^ter : « Ma Cousine, disait cette lettre comj)Osée j)oui' Louis XIII par Richelieu et datée de Castelnaudarj le 20 octobre, ayant su que vous vous étiez acheminée jusqu'à Cahors, pour me venir trouver sur le sujet de la prison de M. de Montmorency, je vous envoie le sieur Sanguin pour vous j)rier de ma part de ne point j)asser outre, pour des considérations qui vous touchent autant ((ue moi, lesquelles il vous fera entendre. Cependant vous pouvez vous assurer (|u'ayant autant d< sujet de me louer de votre conduite que j'en ai de me plaindre de celle du duc de Montmorency, vous recevrez de moi tous les témoignages de celui (|iii prie Dieu cju'il vous ait, ma Cousine, en sa sainte garde (1). »
Sanguin avait été autrefois attache à la maison de Madame la Princesse. Il avait rejoint Charlotte de Montmorency aux portes de Toulouse. Elle lui a\ait répondu par ses larmes: elle avait fini cependant par lui dire qu'elle allait s'installer dans le plus prochain logis, afin d'y attendre les ordres de Sa Majest» Deux heures plus tard, elle l'avait vu revenir. Il lui apportait un ordre du garde des Sceaux lui enjoignant de s'en retourner immédiatement. Madame la Princesse, frémissante d'indignation, lui avait déclaré « que les personnes de sa condition ne recevaient point de conmiandement ({ue de la part du Roi, qu'il ne
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 392-393.
UICHELIEU AU CLUSEL. 391
pouvait avijii* vu depuis qu'il l'avait ([iiittr'c et (ju'il apprit mieux son métier à ravenir(l) ». Kt elle était i'esté<' au Clusel, où Hichelicu allait arriver tout à l'heure.
Les voix de la Cour tout entière, qui désirait passionnément la grâce de Montmorency, tintaient encore aux oreilles du cardinal, Richelieu était tout spécialement irrité de linterventiou «lu duc <rÉj)ernon. Cet ancien favori <le Henri 111, malgré ses soixantedix-huit ans, avait (piitté en toute liAto sou gouvernement de (juyenue pour venir implorer l'indulgence du Roi. Mais il avait négligé de se présenter «levant Son Éminence avant de paraître devant Sa Majesté. Faute plus grave : j)our ol>tenir la grAc»» du prisonnier de Lectoure, il avait évoqué des souvenirs particulièrement désagréables à Richelieu, l'évasion de lîlois et la bataille des Ponts-<le-Cé, où le jeune évèque de Luvon avait jadis fait ligure de rebelle.
Si Riclïelieu avait écouté sans plaisir le maladroit plaidoyer du vieillard, il éprouvait une réelle inquiétude à se rendre au Clusel. \kt ((uoi n'était pas capable, cette princesse folle de douleur, pour sauver son frère? Aussi avait-il dépêché, dans le plus grand seci*et, un gentilhomme, qui, sous prétexte de chercher un do ses amis, avait inspecté les moindres recoins de la maison. Richelieu ne s'était mis en route qu'api-ès avoir été complètement rassuré : ni complot, ni embuscade au Clusel.
Dans son carrosse le cardinal jette quelques notes hâtives. Le portail franchit, il met pied à terre. BuUion marche derrière lui. Tous deux sont introduits auprès de la princesse. L'étiquette l'énonce à ses droits en si tragique rencontre : l'altesse se lève. s'avance vers le visiteur; elle tombe à genoux aux pieds du cardinal(2), qui s'agenouille à son tour. Richelieu aie don des larmes, il pleure avec Charlotte de Montmorency, il exj^rime le désespoir où il est de se sentir inqiuissant à fléchir la rigoureuse justice du Roi. La princesse oli're ses lils, le duc d'Lughien et le prince de Conti, comme otages de la fidélité de son frère. Après une telle scène d'attendrissement, Richelieu, sans accep-
(\) Histoire de Henry, dernier Duc de Montmorency, p. 447.
(2) Désormeaux, Histoire de la Maison de Mont more ne ij, I. III, p. 42i-'i25.
:Mt2 I.i: PHOCKS AUHA UKU A TOULOUSK.
ter, JH' ]»(ul irliiscr \iuv «Icrnirrc toiitativr. Il |>i'oni('t <!«' parlcM* à son iiialtro. Tout à toup : « Afin <iii<' je pui.sso mieux r^u«»ir, ajouto-t-il, trouvez hou, Ma<Iainr, «jue je vous conseille de vous «'loigiMT (MU(>i'«î j»Ius dc la vill»;. » \a' uiMÛnivc |>r<^voyaut jM'ut sortir : la suppliante en lariiios n'approchera pas <iu Koi.
La princesse nV'tait point dupe. Mais couinieni hraver la colère (le celui (jui tenait la vie de son frère eutrcses nminH? Klle partit, elle se retira <len\ lieues et demie plus loin, chez le harou de Saiiit-Jory.
Klle n'y était pas depuis trois jours, (pi'une lettre du Koi, — à tpii le cardinal avait parlé, — lui enjoif,'nait (le 27 octobre) de »e retir<'r [tlus loiu encore et laissait prévoir le cruel dénouement de la tragédie : « Ma Cousine, disait le Hoi, je suis bien fAché de n'avoir j)U vous voir, ce dont je ne me suis abstenu ((ue pour ne ptnivoir vous donner le contentement «jue vous désirez. Ayant rendu, comme vous avez fait en cette occasion, tous les téinoii^iiayes ([ue vous pouviez «le votre bon naturel, je vous pne de vous eu retourner à Paris. Cependant j'ai bien voulu vous assurer de la satisfaction ([ue j'ai de votre conduite et que je serai toujours très aise de vous faire paraître mon affection où j'en aurai le moyen (1). »
L'avant-veille, à Lectoure, le duc de Montmorency regardait par une fenêtre du cliûteau qui donnait sur la campagne. Il contemplait une troupe de paysans affairés au milieu des vignes. Toute la gaieté des vendaiiges gasconnes montait vers le prisonnier, qui ne se lassait point du spectacle. A côté de lui, Lucante, son chirurgien, s'émerveillait d'une telle insouciance : « Est-il possible. Monsieur, lui disait-il, qu'étant si près et si assuré de votre malheur, vous y pensiez si peu sérieusement? — Cette pensée, répondit le duc, ne troul)le pas la tranquillité de mon esprit. — Et que savez-vous. Monsieur, reprit le chirurgien si l'on ne vous fera pas mourir en ce lieu même? — Tant mieux, dit Montmorency, je n'aurai pas la peine d'aller à Toulouse (2). »
(1) Avenel, Lcllres du Cardinal de Richelieu, l. IV, p. 394-395.
(2) Mémoires de Henry, dernier Duc de Montmorency, p. 257.
L'IiNTEliROGATOIRE DU DUC. 303
L'après-midi de ce jour, le marquis de Brézé entre dans la chambre du prisounier : il avertit Montmorency qu'il a reeu l'ordre de le conduire à Toulouse. Montmorency accueille le beau-frère de sou ennemi avec sa lionne ^râee accoutumée; il ne demande que le temps de faire panser ses plaies, puis il monte en carrosse et lîrézé s'assoit auprès de lui. Huit compagnies de cavalerie escortent l'attelag-e. Montmorency n'i|yrnore plus que le Hoi vient de donner commission au Parlement de Toulouse de le ju;^er et <{ue le ^arde des Sceaux présidera au jugement avec six maîtres des requêtes. A 1 une des étapes, une main amie lui fait j)asser un mémoire de la part de la princesse de Coudé. Cette j)ièce lui fournira le moyen juriditpio de retarder le jugement; la fôte de la Toussaint ne peut man([uer de porter à la clémence l'ftme dévote du Roi, qui fera grAce. Montmorency ne se leurre pas d'espérances vaines; il a commandé depuis (|uelque temps un habit de toile blanche, son habit d'exécution; il froisse le papier et le déchire en disant : « Je ne sais pas chicaner ma vie (1). »
C'est le 27 octobre, à midi qu'on arrive à la porte de Toulouse. Ih'ézé descend de voiture, donne l'ordre de fermer portières et mantclets. Puis il monte à cheval et suit immédiatement le carrosse qui s'ébranle. Les uns à pied avec leurs hallebardes, les autres à cheval avec leurs moustjuets, mèche allumée, les mous- «[uetaires encadrent le carrosse. Le cortège pénètre dans la ville. Partout, dans les rues, sur les places, des soldats, des gardes et (h^s Suisses forment la haie, écartant la foide de ce lugubre cheminement, qui aboutit au Capitole. Le prisonnier est remis par M. de Brézé entre les mains de M. de Launay, lieutenant des gardes.
Lo Roi et le cardinal sont fort pressés : « Je ne ferai pas ici un long séjour (â) », a dit Louis XIII au duc d'Épernon, qui prenait congé de lui pour retourner eu Guyenne. La tâche des commissaires sera facile : Montmorency ne veut pas se défendre. A peine arrivé, il est interrogé par deux conseillers au Parlement de
(1) Désormeaux, Histoire de la Maison de Montmorency, t. 111, p. 417.
(2) Levassor, Histoire de Louis Xllf, t. IV, p. 193.
:iOi INTtnVE.VnOiN D'ANNE D'AUTUICHK.
Toulouse. Il ne les nVusc jms; ot cppL'inlant, «lue et pair, il nVsl justiciable que du ParleuuMit dr PariH (1;. S'il cuiixeiit ù leui n'-poridro, c'est qu'il veut obéir au Hoi, dût cette souniiNsioii lui »Hi'(^ j>r<''jii<licial)le. Confronté !«' londemain '2H avec M. de Sain! l*nMiil, (jiii l'a lait prisonnici-, «-t M. de (iuitaut, il no h(* inontn- {tas moins soumis : « Il les re(,'ut, raconte Lcvassor, non comnn des t^'ons sur la déposition des(piels il devait mourir, mais comme dos amis (|ui seraient venus lo ronsoler dans sa dis^'rAce. « !>• sourire aux lèvres, il regarde (îuitaut, (|ui ne peut contenir ses larmes. Il l'entend répondre aux questions du rapporteur : « Le feu et la fumée dont il était couvert m'enq>éclièrcnt d'abord de le distinffuer. Mais, voyant un lionime (jui^après avoir ronq>u six de nos rangs, tuait encore des soldats dans le septième, j" jugeai certainement <juc ce ne pouvait être (jue M. de Montmorency. Je ne le sus certainement que lorstpie je le vis à terre sous son cheval mort (2).
Dans l'une des (juestM»iis pos«>es a MontnioiciMN , on fVi)\\ deviner l'inspiration du cardinal : « Lui avons remontré, cons tatcnt les pièces du procès, si, par toutes ces actions qui ne sont ([ue trop notoires, il ne reconnaît pas avoir obscurci le lustre de sa naissance et de son sang, flétri les belles et généreuses actions par lescjncUes ses aïeux avaient si bien mérité de l'Etat des Rois de France, cpi'ils en furent élus aux plus grandes et honorable^ charges du Royaume, conservées en sa personne tant par défunt le roi Henri le Grand d'heureuse mémoire, que par notre Louis, heureusement régnant, de qui lui qui répond a reçu autant de bons traitements, récompenses et libéralités (ju'autre seigneur de la Cour (3). » Si l'accusé répond affirmativement, le cardinal aura obtenu la justification qu'il désire. Montmorency ne la lui refuse pas : il déclare, sans la moindre difficulté <( être au désespoir d'avoir offensé le Roi son maître » ; il rappelle qu'il « a ci-devant dit les sujets qui l'ont précipité à ce malheur et reconnaît avoir reçu de Sa Majesté plus de grâces qu'il ne mérite. (4) ».
(t) Procès ci-iminel de Messire Henri/, Duc de Montmorency, p. 100.
(2) Levassor, Histoire de Louis XIII, t. IV, p. 196.
(3) Procès cruninel, p. 112.
(4) Ibidem.
CONFESSION SUPKÉMK DL I)i;C. 395
Anne d'Autriche, suppli«''C par ses cntouraiics, linit [n\v se demander si elle peut intervenir en faveur du duc de Montmorency. Mais elle parle d'ahord à Richelieu. « La Reine, lui dit le cardinal, ne doit point douter cpje Sa Majesté ne lui accorde tout ce qu'elle lui demandera, mais elle doit apprt'hender le déplaisir (jue cette altaire j)eut donner au Roi, capable d'altérer sa santé, qui n'est pas encore trop bien rétablie depuis cette grande maladie ([u'il a eue à Lyon (1). » La Reine renonce à |)arler au Roi. Ni le duc de Savoie, ni la République de Venise, ni le Saint-Père no j>arviennent à ébranler la forme volonté du Roi et de son ministre.
Montmorency n'est pas encore jugé et il doute si peu do sa condamnation qu'il supplie le Roi de le faire mourir le samedi 30 octobre au lieu du vendredi 29, alin «l'avoir un jour «le plus j)()ur se préparer à la mort. Le 29, à cinc} heures du matin, le i*ére Arnoux, son confesseur, (ju'il a j)rié la veille « de le mettre dans le chemin du ciel », le trouve fort inquiet de savoir s'il j)out conqiter sur le délai tpi'il désire. Le duc n'y tient plus, il conjure M. de Launay de renouveler ses instances auprès du Roi. Le bon M. de Launay lui demande s'il l'autorise à tAcher d'obtenir la gnlce entière et, comme le Père Arnoux approuve cette hasardeuse tentative, Montmorency se range à l'avis du religieux : « Dites à Monsieur le Cardinal. expli(iue-t-il à M. de Launay, que je suis son serviteur et que, s'il veut bien fléchir le cœur du Roi à la miséricorde et l'engager à me laisser la vie, je vivrai de fa(,*on à ne lui donner jamais aucun sujet de s'en repentir. Assurez-le, en même tenqjs, que, si le Roi et son Conseil jugent (jue ma mort soit plus utile à l'État ({ue ma vie, je ne demande point ([ue l'on fasse rien qui soit contraire au service du Roi pour prolonger mes jours (2). »
Resté seul dans sa chambre avec le Jésuite, Montmorency commence une confession générale. Six heures, sept heures... la confession s'achève eniin et le pénitent s'agenouille dans la chapolle, pour entendre la messe. L'aube de ce 29 octobre 1032,
(1) Histoire (le Henry, dentier Duc de Monlinurencij,\'. 472.
(2) DésornieauXj Histoire de la Maison de Montmorency, t. 111, p. 427.