‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 158 sur 172 · LES ROIS SONT BIEN MALHEUREUX · texte numérisé non relu

LES ROIS SONT BIEN MALHEUREUX

deux morceaux de bois et, quand on a la tête posée sur le bloc, on lâche la corde et cela descend et sépare la tête du corps ». Montmorency ne parvient pas à ajuster son cou, « navré de plaies, » sur le billot, qui est trop bas : « Je ne remue pas par appréhension, dit-il, mais nia blessure me fait mal. » Il a enlin trouvé une position moins pénible; « Frappez hardiment, commande-t-il ». On entend : « Seiç/neur Jésus, recevez mon âme »; la doloire s'abat. La tête tombe d'un côté, le corps de l'autre; le sang- éclabousse la statue de Henri IV, inonde les planches, ruisselle sur le pavé... Puységur ob.serve (jue le décapité tenait en main la médaille du Père Arnoux, « laquelle il ne lâcha que quand il n'eut plus de sang et que pour lors sa main s'ouvrit(t) ».

Sur l'ordre du grand prévôt, on a laissé la foule envahir la cour de l'hôtel de ville, regarder le bourivau, qui montre la tête de l'ancien gouverneur du Languedoc. Des gens du peuple, des soldats se ruent sous léchafaud, d'autres en escaladent les marches, pour tremper leurs mouchoirs ou leurs épées dans le sang du iiéros ([u'ils adorent. Ce qui restait <le Montmorency, fut enveloppé dans un drap de velours noir, emporté dans un carrosse de l'évêque de Mircpoix à l'abbaye de Saint-Sernin (2). La tête et le corps turent ensevelis dans l'église, le cœur fut donné, selon la volonté du «léfunt, à la maison professe des Jésuites de Toulouse.

Le Père Ai'noux rendit compte au Roi des derniers moments du supplicié : « Je suis marri, soupira Louis XIII, qu'il m'ait fallu en venir là et bien consolé de ce que vous me dites de sa vertu à bien uiourir; je préjugeais bien, qu'ayant un grand courage comme il avait, il le ferait paraître en la conclusion, mourant en bon chrétien comme il a fait. » Onze années plus tard, sur son lit de mort, le Roi, si l'on s'en rapporte k Le Laboureur, instruit pai' le père du Grand Gondé, protestera que sa volonté a été surprise « dans ce malheureux voyage de Toulouse, où il

(1) Mémoires de M. de Puységur, ^. I, p. 137-138.

(2) La duchesse de Montmorency lit plus tard (après la mort de Richelieu) transférer le corps de son époux dans l'église des Visitandines de Moulins, où elle lui avait élevé un mausolée.

RicnELieu. — T. m. 26

40'i UICIIELIKU CKAI.NT I.KS HEI»UKSA1I.LES.

est allé contre sou ^iV'. Il avait eu (i(;HHeiu <lo HauxT la vir au duc do Moutnioroncy, uiaiH il n'était lainKé outratuci* par uuc Ion le <le prétextes qu'on lui ceprésentait loninu- des raiiionfi d'État; il lui eu était tonjonrs rrsté un déjdnisir «uisanl, qu'il avait tenu caché. Les rois étaient bien malheureux do n'outi'udre ])arlcr que de sinistres rapjiorts, dr se <lélier <le leurs plut j)r()<rhes parents, de lenrs priinipanx oHiriiM's et ile «eux nièuie qu'ils allectiouneut le pins et d'être obligés de renfler leur eon- <luitc sur des fantômes de politique, <jui no sont bien souvent (pie l'intérêt d'autrui (1) ».

Kichelieu nMÙt démontré (pie le cliAtimrnt dn due <le Montmoreucy était eonlorme à l'intérêt de l'Ktat; mais il savait aussi ([u'il accumulait sur sa tête de terribles haines. Les politiques et le public en jujfeaient diversement. Le comte d'(divarès disait eu apprcnîint l'exécution du vaincu de Castelnaudary : « C'est le plus hardi coup ([ne ministre ait jamais fait et. si le cardinal n'a point eu de juission particulière contre lui, le Moi ne le peut jamais assez récompenser d'une telle action (2).

Maintenant, comment sortir de la crise pouss(V' à son point extrême, comment dominer la colère des Reines, la haine fourbe de Monsieur, l'indignation ou lu ])eur de tous les conq>romis? Richelieu se le demandait, tandis que. par Grenade et Beaumont. il s'acheminait vers Rordeaux ainsi qu'Anne d'Autriche et une partie de la Cour. Louis XIII avait pris, le 31 octobre, la route de Paris et le cardinal avait demandé au Roi la pcrmis.sion de gagner avec la Reine rég-nante, les côtes de l'océan. H voulait lui montrer Rrouage. traverser La Rochelle, revenir par Richelieu, — le château spleudide qu'il aménageait alors avec le concours de son fidèle archevêque de Rordeaux et auquel ni les affaires ni les complots ne l'empêchaient de penser. X'avaitil pas écrit à ce cher archevêque, le 10 juin 1632. deux semaines après l'exécution du maréchal de Marillac : « Les peintures que je vois en tous les lieux où je xas, me font désirer que les

(1) Père Grififel. Histoire du Rèfjne de Louis .Mil, t. II, p. 362.

(2) Mémoires du Cardinal de Richelieu, éd. Pelitot, t. VII, p. 223,

Page 1