A CADILLAC, ENTRÉE PEL TUIOMPIIAI.E
iiiieiines soient fort J)ioii. Fartaut je vous prie de jn'eudre g:ai'de que la chandjre de dessus le portai soit peinte d'un beau dessin et assez richement? (1) »> « Vous n'avez dans votre esprit, écrivait eu ce môme temps Mathieu de Morgues, dans un des plus sanglants pamphlets qu'il ait aiguisés contre le cardinal, que Richelieu, ce « hcUiment l'ait sur le modèle de celui de la Reine mère ; ])()ur le rendre riche vous mettez la j>auvreté partout (2). »
Le cardinal était parti de Toulouse le -2 novembre. On était aux environs du 10 et les voyageurs se reposaient à Lectourc. Richelieu s'y trouvait dans la chaml)re de la Reine, quand M'""' de Chevreuse lui posa une question à laquelle Son Éminencc assurément ne s'attendait pas : « Dites-nous un peu ce que M. de Montmorency a mandé au Roi par Launay. — Il a mandé plusieurs choses, répondit le cardinal; je ne sais pas ce que vous voulez savoir. — Il lui a mandé, ivj)rit M'"" de Chevreuse, pronq>te à son ordinaire, que le mariage de Lorraine est fait (3). Je le dis, afin que vous ne pensiez pas que nous ignorions ce dont vous faites secret (4). » Rien t[u*elle se gardât de nommer celui qui lui avait donné cet avis, Richelieu ne douta point que ce ne fût (lliAteauneuf. Cette scène prouve que les fei-s restaient croisés. Partout, malgré les victoires et le sang répandu, l'intrigue avec, il sa tète, ce dangereux lourdaud. Monsieur !
La Cour s'était reuiise eu route. On avait dépassé Casteljaloux et Hazas, l'on approchait de Langon. Il y avait quelque teuips déjà que Son Éminence ressentait des douleui"s aiguës : depuis Lectoure (trente lieues), uu rhumatisme lui était tombé sur les reins. Tout à l'heure il allait être à Cadillac, la royale demeure du duc d'Epernon, sur la rive droite de la Garonne.
lUVjà inic galiote peinte, venue de Bordeaux, a transporté la Reine; une autre galiote vogue avec sa suite. Richelieu passe sans encombre, mais, au débarqué, nul carrosse sur le rivage.
(1) Avenel, Letlreidu Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 304.
(2) Mathieu de Morgues, Remontrance de Caton chrétien, p. 4.
(;{) Rappelons que Monsieur avait épousé secrètement Marguerite de Lorraine, le 3 janvier 1832.
('o Mémoire écrit de la main de Richelieu. — Avenel, Lettres du Cardinal de Hiclielicii, t. IV, p. i31.
La siiilr «If la Uoiiic étant troj) uoiiilirciisc, les daiiinK, qui no trouvaient point tU' phnes <ians h-s posants vrliinilos, sont montées daiis celui (|ui était réHcnc au cardinal et Itichelieu ^l'avit ji pied la cMc (1) qui mène au rliAtcau, courte pour un homme valide, Itien lonf^^ue pour un rhumatisant. I>e dur d'Kpernon vient au-devant de lui en «arrosse; il a conduit la Heine dans la belle chambre qui lui est destinée, d'où Ton aperçoit la Garonne fuyant au loin vers Kordeaux. Kt, maintenant, il accourt ehoicher le cardinal: il met pied à terre. Vainement il ofl're /i Son Éminence de s'asseoir dans la voiture. Kichelieu refu6e de fort mérhante humeur et le ^'ouverneur de Guyenne en est réduit à niai'«her à ses cùtés, faisant ainsi ime entrée assez peu triomi)hale dans Timmense cour de son beau Cadillac.
Hichelieu. à jieine installé, briUe de repartir: il craint que M. d'KpeiiMni, qui n'est j>as son ami. ne lui joue quelque mauvais tour. Il a. p<nu* sa «léfcnse, douze cents chevaux de l'armée du Uoi <'t ses propres ffcndarmes, chevau-lég-ers et t^ardes du corps, mais le duc a lo^-^é le ^l'os île l'escorte de l'autre côté de la rivière. Le cardinal ne peut compter que sur les gardes qui l'ont suivi à Cadillac et sur ses domestiques. Ceux-ci le suivent même de trop près, car M. d'Épernon a donné de si bous ordres, (jue les gens de M. le Cardinal ne sont point logés : M. de Cahusac est l'hôte du maréchal ferrant et Son Émincnce est obligée de souffrir ses domestiques dans son antichambre et jusque dans sa chambre. Dans cet embarras Richelieu se méfie des cuisiniers du survivant de la cour des Valois. Aussi avec quelle hâte « délogea-t-il dès le grand matin, sans avoir rien pris qu'un bouillon qui n'était pas de la cuisine de M. d'Épernon (2) ». Il s'embarqua, sous prétexte que la marée ne saurait attendre, et s'en fut en galiote à Bordeaux, où il dut se mettre au lit.
Lorsque, par la marée suivante, la Reine eut quitté Cadillac, le duc d'Épernon n'oublia point le cardinal : il se rendit à
(1) Voir Marquis de Dampierre, Le Duc d Kpernon, p. 197 et Le Duc et le Roi, le livre si dramatique et si coloré de M. Léo Mouton, p. 187 et suivantes. i^l) Mémoires de M. de La Porte, p. 72.
RICUKLIEU .MAI.ADE. LINTRIGLE ESPÈRE. 405
Bordeaux et « l'alla voir soigncuseniont tous les matins avec deux cents gardes, qui raccouipag-naieut jusqu'à la porte de sa chambre ». Là, s'asseyaut sur un fauteuil à c6té du lit de Son Éminence, il disait : « Je ne viens point pour vous incommoder, mais pour savoir l'état de votre santé' ». l)c pareilles visites n'étaient pas ])our guérir la fièvre du malade. « Le cardinal craignait même, lisons-nous dans les Mémoires de M. «le La Porte, que le duc ne se saisit de sa personne et ne le mit au CliAteauïi'onqiette, ce qu'on prétend qu'il eût fait sans la croyance qu'il avait qu'il ne récha])])erait pas de cette maladie et ([u'il en serait <iéfait sans user <le violence (1). »
Il est probable que le cardinal ne parlait guère à ce i-edoutable fâcheux de sa lièvre, de sou apostume, de l'abcès dont il attendait avec angoisse la suppuration. Mais il est jjrodigue de détails précis chatiue fois qu'il s'agit de rassurer Louis XIII : « Uuant à ma suppression d'urine, écrit-il à Bouthillier le 13 novembre, il s'est trouvé un chirurgien, en cette \i lie, qui a un secret admirable, — un secret qui n'en était plus un depuis pivs de soixante ans — : avec de la bougie de cire cannelée, il m'a fait vider maintenant toute l'urine que j'avais dans la vessie, qui me tuait, et <[ui me donne un soulagement indicible. J'espèi-e que cela mettra le Koi hors de peiue (2). >•
Le 17 novend)re, la Reine, qui a gagné Blaye en bateau, s'achemine, depuis plusieurs jours, en carrosse, au milieu d'une cour nombreuse, vers La Rochelle. «< Curieuse de savoir si M. le Cardinal est aussi mal qu'on le dit ». elle vient de dépécher à Bordeaux M. de La Porte. On introduit l'envoyé dans la chambre du malade. Il fait nuit : Richelieu est assis sur une chaise entre deux petits lits et, tandis, qu'on lui panse son apostume, M. de La Porte, fort obligeamment, tient le bougeoir, pour que Son Éminence puisse lire les lettres de la Reine et de M"'^ de Chevreuse, qu'il lui présente. Le cardinal jette les yeux sur cette correspondance, puis il questionne. Il parait anxieux de la conduite de M. de Châteauneuf : le garde
(1) Mémoires de M. de La Porte, p. 73.
(2 Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 402.
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des Sceaux va-t-il souvient cIm'z la H<;iiie? rest«'-t-il tani v\u'Z elle? est-il onlinaircinent chez M"" de ChevreuMî? Kiclielicii « lijiasse ». La Porte, autant (|u il lui est poHsihle, fait Tignorant puis retourne à Blayo, où il reprend Hes chevaux. Il n'a pa^ ])lut<')t couru deux postes, qu'il tonilie sur Lan^'e, courrier de IVI. de CliJVteauneuf. Le ^ar<lc des Sceaux a envoyé l^m^e pour liAtcr le retour do renvoyé de la Keinc : » Il est eu gi'and<impatience de savoir si Son l*^niinence nioulra <le cette maladie (1). »
La Porte rejoint la Cour à Surgéres (huit lieues de \.» Hochelle) et, comme il ne fait pas encore jour chez la Kein< il va droit chez le garde des Sceaux lui annoncer «jue le cardinal est assuré de la giiérison, que le chirurjrien Miuf^elousaux a réussi à le soulager. A mesure (pi'il j»arle, ChAteauneut s'assomhrit. Consterné, il regarde scju interl(«:uteur avec des yeux vagues. Voyant (pi'il se rend chez M*"" de Chevreuse, il ne tarde pas à le suivre dans la chambre de la duchesse et tous trois vont chez la Reine, cpii s'est éveillée. \Ai, nouveau récit et nouvelle déception : <( Je les laissai, dit J^a Poi-te, on conseil, où je crois qu'il n'y eut rien de résolu que de faire bonne mine et de montrer sur le visage plus de joie qu'ils n'en avaient dans le c(eur (2). »
Que d'inquiétude cache le sourire d'Anne d'Autriche, tandis que, le 20 novembre, elle est reçue trionq)halement à La Rochelle, haranguée à l'entrée de la ville, traitée de la « plus grande et la plus belle princesse de l'univers (3). >» Le même jour, Richelieu cpiittait Bordeaux, enveloppé dans un tapis de soie, sur un matelas que portaient ses gentilshommes. Ou l'installe furtivement dans une galiote, (pii cingle vers le Becd'Ambez. Il sera ce soir à Bourg-sur-Gironde et demain à Blaye. Puis de dures étapes, trente lieues de cahots en carrosse, et il pourra se reposer dans sa forteresse de Brouage, près de Marennes. Il a mandé deux chirurgiens de Paris, experts et fidèles : Son
(1) Mémoires de M. de La Porte, y. l\-n.
(2) Ibidem, p. 77-78.
(3) Mercure françois, I. XVllI, p. 884.