ENCORE LA « CHEVRETTE
Éuiiiic'iice no veut pas do M. Juif, le cliirurgicu à la mode; clic j)i'éfLTe ne pas confier sa vie à la lancette d'un Tomes qui est à Monsieur. « M'"" de Conibalet, ainsi que l'explique à Bouthillier, l'un des secrétaires du cardinal, leur fera bailler un carrosse à six chevaux pour les mener à Orléans, où ils se mettront par oau jusqu'à Sauiiiur et là ils trouveront un autre carrosse pour les mener en Brouagc(l). »
Le cardinal est sous le coup de plusieurs nouvelles qui l'ont atteint à Bordeaux : son ami le maréclial de Schomberg- y est iiioi't, enlevé par l'apoph^xie à cinquante-neuf ans; et Monsieur, <|ui ne pardonne ni au Koi ni à son ministi'e l'exécution de Montluorency, est sorti du Royaume pour la (piatrièmc fois, afin de l'çjoindro la Uoine mère à Bruxelles. Hichelieu est encore bien plus atlecté du peu d'intérêt <pie lui a témoigné Chàteauneuf, tandis qu'il gisait sur son lit, en proie aux souffrances les plus cruelles. On a donné un bal eu l'honneur de la Reine, et le garde des Sceaux n'a pas craint de danser à (pielques pas du log-is où le cardinal paraissait tout près d'expirer, — si faible, que sa mort fut annoncée au Roi en même temps que celle de Schomborg. Mais maintenant les grandes douleurs sont passées. Richelieu se souviendra. Il songe « au procédé du garde des Sceaux dans sa maladie (2) » : M"* de Chevreuse lui a rapporté les propos inq)ru<ionts tenus par le garde des Sceaux dans la chambre de la Reine. IK^cidément ce successeur de Marillac est, à son toni', suspect.
Dans la ville de Cozes, à cin(| lioues au sud de Saintes, Charpentier, l'un des secrétaires de Richelieu, gritlonne pour Bouthillier ce court billet : « Le 26 novembre, Monsieur, Monseigneur le Cardinal m'a commandé de vous écrire qu'il désire qu'il plaise au Roi de faire un mot de lettre à Monseigneur le Cardinal de La Valette, contenant ces mots : Mon Cousin, f ai hien voulu vous témoigner, par ces lignes, le gré que je vous sais t/e ce que vous avez toujours démettre auprès de mon cousin le cardinal de Richelieu et ne l'avez point abandonne durant sa ?naladie; et,
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 403, noie.
(2) Ibidem, p. 436-437.
408 LK MOI KMBHASSE LE CAHDINAL.
parce aussi </uc je veux bien que tout le monde sache que ceiu qui l'aiment sinchement et sans feinlise comme vous, sont ceu i dont je ferai cas partirHlii-mnent (1). »
iWcliclicu, on dictant ces lignes, tient ù fortilicr le «lévouonienl <l<' SCS amis. A l'cpard «le ses ennenuH, il hc lait. Silence de mauvais augure.
A Paris quinze jours plus tanl, CliAteauneuf s'inquii^tait. Il «'•orivait à Charpentier le 8 (iécend)re : « L'on nous jette dc^a (jue voyant Monseigneur le Cardinal malade, je l'avais rjuitt<''; dont il n'était content, et cela est venu en aj»r<^s aux oreilles du Hoi, dont j'ai grand sujet de me plaindre (2). >» Et l'iniprudenl — ou trop prudent, — garde <les Sceaux conjurait le secrétaire du cardinal de le justifier auprcs de S<tii KniinciM <• 'X\.
\jR 3 janvier 1633, une animation inaccoutumée remplissait le cliAteau de Rochefort-en-Yveline (à deux j»etites lieues au nord do Dourdan). Hicheliou, (pii se rendait de Hrouage à Paris, venait d'arriver dans cette demeure féodale, élevée en j>lein siècle de la Renaissance par Hercule de Rohan. Le cardinal y était l'hâte du duc de Montl)azon, fils du hAtisseur, et il attendait Sa Majcst« qui séjournait au chAtoau de Dourdan.
Le Roi et son ministre avaient aussi grande hâte l'un que l'autre de se rencontrer. Le 31 décembre, Louis XIII avait écrit au cardinal : « Puisque vous me mandez que vous serez à Rochefort le 3 ou le h du mois prochain, je veux prendre le terme le plus court et vous assure que je serai lundi devant trois heures après midi à Rochefort, où je vous attendrai avec impatience. Je ne doute point que le désir de me revoir ne \ous empêche de ressentir les incommodités du mauvais temps. Assurez-vous de mon afl'ection, qui sera toujours telle que vous la pourrez désirer (3). »
L'approche du Roi est signalée. Richelieu va au-devant de lui, se jette à ses pieds. Le Roi le relève d'une main, le caresse
(1) Avcnel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. IV, p. 4ie-ill.
(2) Archives des AlVaires Étrangères, France 803, 7" 288.
(3) Comte de Beaiicbamp, Louis XllI, p. 103.
LETTRES DAMOLli UE L'INTKIGANTE AU BARBON. 40y
<le l'autre, \o tient enihi-assé, lui dit «• qu il reçoit autant de joie de le revoir en lionne santé, comme ses ennemis avaient témoigné de contentement de la fausse nouvelle de sa mort (1) >». Et le cardinal de répondre « qu'il ne désirait vivre que pour servir Sa Majesté et (ju'il i>riait Dieu pour que les bornes de son service fussent celles de sa vie {2i ». Puis le Roi eut plusieurs entretiens particuliers avec son ministre : « Sa Majesté, disent les Mémoires, lui fit beaucoup de remarques qu'elle avait faites, pendant son absence, de l'intidélité du sieur de ChAteauneuf et lui lit connaître la résolution qu'elle avait prise de le cliasser, dont 1(; cardinal la détourna autant qu'il put, la suppliant de trouver bon qu'on prit tenq^s de bien examiner ses actions (3). >»
11 y avait alors plus d'un mois que, j)ar le Père Josepli, qui cori'osj)ondait en chillVe avec Léon IJoutliillier, Richelieu cherchait à indisposer Louis XIII <i>nfi<' < ilni t|iii nvait cniivoité ))rématurément sa succession.
Le Roi ne quitte Rochefort ([u'à la nuit. Lo même soir, le garde des Sceaux dit au cardinal qu'il serait heureux de voir sa nièce M"* de ChîUeauneuf. une héritière fort enviable (dix mille livres et cin({uante mille écus comptant), épouser un parent de Son Éminence, Charles du Gambout, marquis de Coisliu, baron de PontchAteau. Richelieu n'était pas homme à tomber dans un piètre si grossier. Il tint en suspens la réponse. Le lendemain, il rejoignait à Dourdan le Roi, qui, le 11, revint au Louvre et deux ou trois jours plus tani, à Saint-Germain.
Si Richelieu avait i>u lire dès ce temps les lettres d'amour (4) que M"'*"de Ghevreuse échangeait avec ce barbon de ChAteauneuf, il aurait vite démêlé, à travers les chitires qui les embroussaillent, ([ue 38 est ChAteauneuf, 28 M'"*' de Ghevreuse, 24 Marie de Médicis, 22 le cardinal et que les deux conqj lices le tournent en ridicule. Les lettres le peignent sous les apparences d'un amant jaloux,
(1) Mercure françois, t. XVIII, p. 897.
(2) Idem,
(3) Mémoirea du Cardinal de Kichelieu, éd. Pelilof, t. VU, p. 325.
(4) Dont la copie ancienne qui a élé communiquée à M. Batilîoi, est conservée dans les archives de M. G. Hanotaux.
410 CIIÀTKAUNEUK PUIS AU IMKGK.
l'cstunt (U's deux lu'ui'cs (1(î suit»' olicz la Hoiin- à (anse <!<• Il"" «le Cliovrouse et prodi^iiajit à >lan<! <io MiMlicis dos « roiii|)liiiiouth iiiiiiiaf;iiial)los » et « des louantes extraordinaires ». Tout cela, ('\j»li(iiie M"" de Chevreuse, « «levant ^8, à <|ui il a \niv\r fort IVoideinent et aH'ectant une ^-raiide n«''Klip*"<<' *'t intliUiTencr pour 28. I>a({uell(; l'a trailr à son aeroutunié sans faire semblant de s'apercevoir de l'humeur «le 22 «'t, sur une pi«'oteri«' <|ue lui a voulu faire 22, l'a railli'* justpi'à en venir au nu-pris <!«• sa puissan^•^^ Cela l'a plus «''tonn»'- «pie mis «-ii <'ol«'re, car il a chan^'é alors de huigage et s'est mis dans «les civilités et liumi litc^s grandes. Jo ne sais si (;'a Hù qu'en la prc'sence de 2i, il n'ii pas voulu montrer sa mauvaise humeur ou hicu, si ce n'est cela, «le ne se vouloir pas brouiller avec 28. Ik>main je h' «biis voir à deux heures. Je vous man«lerai ce «pii se pass«;ra », Kt M"" «le Clu'vreuse termine pai* ce tendre adieu, où «l«>jà flotte je ne sais quel charme racinieu : « Soyez assun'' «jue 28 ne sera plus au monde, lors«[u'elle ne sera plus à 38. »
Le g-ardc des Sceaux tenu ainsi en haleine n'est autre chose pour l'intrigante «[ue l'ennemi «lu ministre et son successeur «nentuel. Avec une habileté toute féminine, elle excite la jalousie de Chàteauneuf contre le cardinal : « Je l'ai vu ce soir », conliet-elle à son crédule amant, « et trouvé plus résolu à persécutai 28 que jamais; jamais 28 ne l'a trouvé, comme aujourd'hui, l'esprit si in([uiet et des inégalités telles en ses discours, «pusouvent il se désespérait de colère et en un moment s'apaisait et était dans des humilités extrêmes. Il ne peut souffrir «jne 28 estime 38 et ne saurait l'empêcher. Je le vous promets, m<jii lidèle serviteur, que j'appelle ainsi pour ce «juc je le crois tel. « Il jure, dit-elle encore, cpie 28 sera mal avec vous dans peu. que 38 n'aime point 28 et eu fait des railleries. » Enfin lorsqu'elle croit avoir asservi pour toujours Chàteauneuf, suivant sa propre expression, elle « change de style » : « Je vous ordonne de m'obéir, commande-t-elle, non seulement pour suivre votre inclination, si elle vous y convie, mais pour satisfaire à mon désir qui est de disposer absolument de votre volonté. Voilà le secret que je ne vous dis pas hier et cpie je vous promets de vous dire