‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 165 sur 172 · S'OUVRIR UNE PORTE EN ITALIE · texte numérisé non relu

S'OUVRIR UNE PORTE EN ITALIE

qui lui conservât pour jamais un passasTc en Italie, passage dont la conquête et la conservation seroient d'autant plus faciles qu'il seroit contigu aux États du Roi... H voudroit attaquer ou Pignerol ou Je niaiHjuisat de Saluées, qu'on euiporteroit indul)itahlement pourvu qu'on y allât avec un pivparatif raisonnable, ce qui étoit aisé vu que le marquisat est contigu au I)aupiiin«'. Cette conquête étant faite, il voudroit s'y arrêter pour cette heure. Il voudj'oit fortifier les places du marquisat, en sorte que toutes les forces de la terre ne l'en pusscut faire démordre. Il arriveroit de là induiiitaldeuient, ou que M. de Savoie, qui était déjà ébranlé, penserait à sa conscience et s'accorderoit avec nous de peur d'être comme un pou entre deux singes. Auquel cas, étant joint aux aruies du Hoi, nous pourrions fair*' quelque autre con(juête, dont il se content«M*<>it eu échange du marquisat et lors nous serions en état de faire restituer Casai, et M. de Savoie y contribuerait lui-même puisque ce serait son intérêt. Si le duc ne le faisait pas, il perdroit in<lubitablement Pignerol et le marquisat de Saluées, par le nmyen duquel ou feroit, avec le temps, ce que l'aisonuablement on ne pourroit entreprendre par autre voie (1). »

Est-ce clair? Ce (jue Kirhclieu voulait, c'était une porte eu Itahe. Cette porte était ou Pignerol ou le marquisat de Saluées, limitroplie de notre propre frontière. Pour cela il fallait iutiuiider le duc de Savoie et l'amener à composition, le séparer à la fois de l'Kspagne et de l'Empire pour ne pas rester exposé « comme le pou entre deux singes » ; en uii mot, le forcer à choisir. L'Espagne, absorbée ainsi par les affaires d'Italie, ne pouvait guère se trouver en mesure de venir en aide à l'autre branche de la Maison d'Autriche dans les atiaires d'Allemagne, qui étaient en somme les plus importantes de toutes pour la France. On isolait l'Euipereur eu glissant un caillou dans le soulier de l'Espagne en Italie. Tel était le dessein secret inclus dans la non ratification du traité de Ratisbonne.

Dans la suite des négociations qui s'ouvrent à Cherasco, nous

(\) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. Vlll, p. 117-120.

420 ON TRAITK AVEC lA SAVOIK.

allons voir les faits si* dôroulor selon Ir dessein <lii cardinal «•( coinine s'il avait ])i*is les né^'ociateiirs j»ar la main.

Le (i avril lO.'ll, il lui ilécidr <juc le duc de Never» sérail mis en possession du «luché de Mantone et «lu Montferrat. tandis (|ne les Impériaux évaeueraient la Valtelinc <'t les (irisons et (pie les Français sortiraient «lu Pirmont.

Paravent <liplomati(pie d(>stiné à niasipicr- un»' né^^'^oriation secrète engagée avec le duc de Savoie et qui avait abouti, <lê» !•• 31 mars, au but jjrincipal (jne se pro])osait le taidinal. Victor Amédée cédait à la France la ville de Pipierol et la vallée d< Pérousc « nonobstant tout traité fait ou à faire ». Kn retour, le Roi concluait une alliance offensive et défensive avec le Savoyani et lui garantissait la ville de Trino ainsi «pie les autres seigneul'ies du Montferrat rpi'on lui avait allouées à Itatisbonne (1).

Ainsi Hichelieu gardait à la France les clefs de l'Italie en vu< de « ce fpie l'on pourrait faire avec le temps ». Le -21 septend)re 1631, la garnison fran«,"aise sortit <le Pignerol, mais de nombreux soldats restèrent cachés dans les casemates et, comnn- Servien était allé se plaindre à Turin de la manière fantaisiste dont les Espagnols ol)scrvaient leurs engagements, comme il réclamait deux places de sûreté, le duc de Savoie avait averti le gouverneur de Milan, qu'il lui était inq)ossible d< s'opposer aux exigences d'un plénipotentiaire appuyé par un< armée puissante. Obligé de choisir., il avait signé, le 19 octobre, le traité de Mirafiori : cette fois Pignerol était cédée officiellement à Louis XIII pour six mois, et davantage si c'était nécessaire. Ce nouveau traité contenait un article secret, où il était dit qu'il n'avait d'autre raison d'être que de rendre possible l'exécution de celui du 31 mars. L'entremetteur Mazarin ne s< montra pas moins ingénieux dans la suite des négociations qu<' dans les commencements : grâce à lui, le 6 juillet 1632, toujours dans le plus profond secret, Pignerol devenait à jamais française : le Roi achetait quatre cent quatre-vingt-quatorze mille écus la ville d'Albe au duc de Mantoue et il en faisait présent à son

(1) Voir Père Griffet, Histoire du Règne de Louis. XIII, t. II. p. 162-164.

L'EMPKUElHi PRIS A REVERS DANS LE NORD. 421

bcau-i'rèi'c le duc de Savoie, — de ces petits présents qui eutretieniieut raniitié et ne vont pas sans compromettre ceux qui les reçoivent. Au Mercure français, Richelieu trionq)he dans ce coul)let anonyme, dont l'accent révèle suffisamment l'auteur : « Ainsi sest passé tout ce g-rand trouble que l'ambition espag-nole avait fait naître, que l'injustice avait conclu, que le fléau de la guerre, de la peste et de la famine avait terriblement fait éclater. Ainsi s'est dissipé ce grand orage qui semblait menacer toute la terre et faisait mine d'enlever à la France ses lys. à Mantoue ses forteresses, à l'Italie ses frontières, à la noblesse fran(;aise sa -;loire, et à toute l'Europe sa liberté. Ainsi sont veuus et sortis les Allemands et les Espagnols de l'Italie avec plus do lioute que (le profit, ne restant, de toute cette persécution faite à un prince ciitholique, qu'un mémorial éternel à la postérité de cette iniquité, la plus extrême qui ait été faite depuis huit cents ans entre jirinces chrétiens (1). » Voilà donc l'Empereur qui se retire de Iftalie et ainsi se sépare (|uelquc peu de l'Espagne : comme hichelieu, renseigné par le Père Josepii, l'avait prévu, il ne eut plus disperser ses forces ni dédoubh*r sa politique, étant rappelé de toute urgence en Allemagne.

Les affaires, en etlet, s'y embrouillaient et les intérêts de la maison d'Autriche étaient menacés de toutes parts. La scission entre l'Enqiereur et l'Empire s'était déchirée de ce fait que Kerdinan<l n'avait pu obtenir des Électeui-s qu'ils déclarassent la guerre aux Hollandais, bien que MM. de Hollande fussent entrés dans le duché de Glèves, en attestant, il est vrai, qu'ils étaient prêts à se retirer si les Espagnols se retiraient des territoires de l'Empire. Pour complaire à ces mènu?s Électeurs, il avait congédié Waldstein et s'était ainsi grandement affaibli; son armée ne conq)tait plus que quarante mille hommes, placés sous les ordres du comte de Tilly, général de cette Ligue catholi({ue dont il avait inutilement poursuivi la rupture. Les Électeurs ne lui en avaient pas su gré : ils avaient refusé de nommer Roi des Romains son fils le roi de Hongrie. Il disait lui-même

1) Mvnure françois. t. XVII, p. 63.

422 APPAUITION DE Gl STAVE-ADOLPIIK.

que \o. ViTv Joseph, « cv pauvre Cajujcin, l'avait désarmé avr« son chapelet et, tout étroit qu'était son capuchon, avait su y faii' entrer six honnets électoraux (1

Et, (le plus, les allaires s"a^>:ia\ nient <ians le nord, (^cst !•• moment de tourner les yeux vers cette partie de la scène, on fait son entrée, pour une hien courte durée, un de ce» per sonnagcs extraordinaires (jue le nord jette parfois d'une faron hien inattendue sur le ^M-and théAtre du monde.

Kn H511, dans ce royaume de Suéde, encore agité des cris*-^ de famille, des crises sociales et des crises religieuses, était monté sur le trAne le jietit-lils de (iustave Vasa, (iustave II (|ue l'on aj)pelle ordinairement (lustave-Adolphe, Ktant né I' 9 décemhre 15ÎIV, il avait dix-s«*[)t ans. Son é<lucati<Mi avait éfgravc, sérieuse, digiie de l'héritage et des i-esponsahilités qni l'attendaient. O.xenstiern, son fameux auii, confident et chancelier, écrit dans ses Mf^moires : « .\ j)eine sorti de l'enfance, il s'occupait de l'art militaiie; il avait a<i<)pté le système de Maurie* d'Orange comme le plus propre à le former, La conversation des guerriers expérimentés et les discussions qu'il engageait avec eux, les récits des hauts faits d'armes dont ils avaient été les témoins et les acteurs, faisaient naître <lans le jeune prince le désir de surpasser les héros dont on lui traçait les portrait> Il acquit aussi, dans sa jeunessse, une connaissance approfondie de plusieurs langues étrangères : il parlait le latin, l'alleman»!. le néerlandais, le français et l'italien aussi purement que sa langue maternelle; il possédait aussi, mais inqjarfaitenient, le russe et le polonais. » Il avait le caractère grave et enjoué à la fois, sentimental même comme le révèle sa passion pour la jeune Ehha Brahe. Droit, équitahle, susceptihle, brave, ami de la gloire, sans égal pour l'impulsion et la résolution, il réalisait à la lettre l'expression: « foudre de guerre ». Le peuple sur lequel il était appelé à régner n'avait connu, durant le demi-siècle qui précédait cet avènement que des déchirements shake.speariens :

(1) G. Fagniez, Le Père Joseph et Richelieu, t. 1, p. 552.

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