RICHELIEU ET L'ANGLETERRE
Lrs raisons de son attitude, Richelieu les expose dans un Conseil tenu à cette occasion. Certains voudraient qu'on ne laissAt aucune espérance à Bucking-hani. La plupart attendent les ox])Iications du cardinal et ne se prononcent pas. Assis au haut hout de la table, Louis XIII, le chapeau sur la tète, onlonne au cardinal de dire son avis. Avec sa netteté habituelle, Richelieu déclare que ti'ois choses lui j)araissent nécessaires à la France : le maintien do la bonne intellieence avec les .\ns"lais, une iri^rre .uiirlo-espagnole, la liberté de faire la paix avec inspatrur en Italie. Le Roi peut assister sous main l'Angrleterre dans sa lutte contre rKinpereur; il peut s'engager à continuer ses subsides à Mansfehl ; il peut enti'etenir l'armée danoise en Allemagne. Ces secours tioiinés à ses alliés ne lui seront pas inutiles à lui-même. Mais il ne doit rien faire de plus ni s'engager dans une alliance qui pourrait l'entraîner à une rupture avec l'Kspagne pour des intérêts qui ne sont pas ceux de la France.
Louis XIII se rangea l'avis de son ministre. Le i*oi «l'Angleterit; ])ourra conqUer sur les sui>sides jii'omis, mais (pi'il se n'^solve à faire lui-même le grand effort militaire capable d'amener la restitution tlu Palatinat et qu'il déclare que rien ne se fera en .Vllemagne sans la permission «lu roi de France : telle fut la réj)onse transmise au duc de Uuckingham. I*ar cette conduite si <idi*oitement nuancée, Louis XIII tend aux deux fins qui justifient, au point de vue français, l'alliance anglaise : d'une part, l'alfaiblissement des j>rotestants de Franci»; d'autre part, l'affaiblissement (le la maison d'Autriche, la politique française se résenant <le choisir au dernier moment selon ses intérêts.
Satisfait ou non, Buckingham n'a plus qu'à quitter la France, emmenant avec lui la fille de Henri IV, qui allait payer de son bonheur les avantages assurés à la politique de son pays.
On partit le -2 juin 1625. Transportons-nous rue d'Autriche à ■cinq heures de l'après-midi. Une bien piètre rue qui faisait pourtant façade au palais du Roi. Commençant à la Seine, orientée du sud au nord, bordée à l'est par un palais gothique, le petit Bourbon, à l'ouest par le Louvre, elle serpentait devant
3V LK UKPART DE HEMIIEITE MMUt.
l'ontrée IV'odale du tliAtoaii. sur rcniplaccnicnt d'iino pailic tie I cour actuelle, passait entre les hôtels de Clèves et de l,a Force • se conlbiKlait, vei*s la rue Saiiit-Moiioré, aver notn* vw <!■ l'Oratoire.
Vax cette tin de journée. <les sonneries de trompettes éclateni venant de la cour du Louvre : un martellenicnt «le pieds «le chcvau retentit sur les planches «lu pont-levis et. surleseuil «le la 'j:riin<\> porte, apjiaralt une troup*' «!«' cavaliei-s : les anhci-s «h? la vill» Cinq compagnies se pressent l>ient<)t dans la rue étroite, puiticin«{ cents bourgeois à cheval, puis l«'s dizainiers, les ofliciei-s de la ville, les «Vhevins, les «piartenier's. «leux exempts «les gar«les H trente arciiei-s du gran«l prév<")t. Knlin, après un muletier sur son mulet capara<;ouné,* sortent deux mulets housses «l'or et de roug< dont les tôtcs se couronnent «l'aigrettcs blanches; ils portent le» hrancanls «l'une litière de veloui> cramoisi. l)ro<lé d'or, dan«» laquelle on aper(;oit la «louce, l'aimable Henriette «le France, don* le visage respire l'intelligence et la bonté. Le prév«'>t des marclian<lchevauche à côté de la litière, car c'est un privilège de la Vilj. de Paris de conduire hors des murs une fille de France marié, dans un pays étranger et quittant le Royaume an lendemain «!• ses noces. La nouvelle reine de la Grande-lJretagne s'en \i< trouver en Angleterre l'époux qu'elle ne connaît pas, Lesl^arisiens massés sur son passage, se montrent les uns aux autres le ministr< du roi Charles V, le somptueux duc de Buckingham ramenant n son maître la jeune princesse qu il est venu conquérir à Pari>
Louis XllI est absent (il s'est rendu à Fontainebleau); la rcin< Marie de Médicis et la reine Anne d'Autriche sont absentes. N< doivent-elles pas, selon l'usage, accompagner jusqu'à Boulogne leur tille et belle-sœur? Elles sont parties par une autre route et. tandis que Henriette, descendant de litière à mi-chemin de Saint- Denis et montant en carrosse, ira coucher à Stains, elles prendront gite au château de Compiègne et la rejoindront à Montdidier.
Ainsi l'a décidé Louis XIII, peu soucieux d'exposer Anne d'Autriche, pendant les hasards d'un voyage, aux entreprises de Buckingham. Une légende amoureuse entoure le beau favori et déjà mille bruits sont répandus. Si l'on en croit La Porte, qui
LE COKTEIjE a AM1E.NS. : 5
«'•tait alors portemanteau d'Anne d'Autriche. <• il avait paru à l.i Cour avec tant d'agrénicnt et de magnificence qu'il donnait do l'admiration au peuple, de la joie et quelque chose de plus aux dames, de la jalousie aux galants et encoif plus aux maris >•. Ourant les sept joui-s <ju il avait passés à Paris, a il avait été vu de la Heine régnante avec une gi'antl** joif* <iui n'était pas sur le visage seulement, mais <pii jiénétrait jusqu'au cœur. Dès le premier jour, la liberté entre eux avait été aussi gitindc que s'ils se fussent connus depuis un longtemps >».
Ce n'est pas seulement Louis Xlll qui avait voulu que h mariage fournit à la Keine le moins d'occasions possible de ivucontrer liuckingham : Richelieu, qui était l'esté avec le Roi, avait suivi «l'un teil fort mécontent •< les continuelles familiarités ♦•: entrevues entre le duc et la Heine, où le cardinal croyait n étnpas oublié >K H est probable «pi'il avait appi*ouvé. sinon inspiré, les commandements du Roi.
Les deux cortèges se remontrèrent Ir '.i juin, .sur la route d«* Montdidier. (pii ressend)lait à une fourmilière humaine. Ari-ét «htrois jours à Montdidier; le 7, entrée dans Amiens. Les cérémonie^ officielles ne permirent pas à Ruckingham «le s'entretenir avec la Heine. O'ailleui's, l'écuyer et le portemanteau d'.\une irAutrich»avaient reçu <les ordres sévères. 11 fallut essuyer des discouis ol. «l'abord, celui du «lue de Chaulnes. gouverneur de la ville, écho peut-étiv des Séances de Théophile : « Les Zéphyrs et les Alcyons, petits oiseaux d'heureux augui*e, se pi"épai*ent pour rendi*c serein votre ])assage : déjà les tempêtes se calment, la fuivur «les ilôts se modère, les vents plus contraires se i-enfermeut et les dieux plus aimables «le la mer vous attendent, pour vous faire escorte avec toutes sortes de respects et de bienveillance... > Il fallut ensuit*passer devant toute une décoration «le théAtre. atimirer les jardins «le carton, les arcs de triomphe «le toile peinte. Il y en avait jusquesur les degrés de la cathédrale, où. dans cinq niches. .. cim| jouvenceaux bien parés » représentaient cinq filles «le France (jui avaient été reines d'Angleterre : d'abord, en 590, l'inévitabb- Berthe, fille de Caribert et femme d'Ethelbert; puis. en855. .hulith. fille de Charles le Chauve et femme d'F.thdwi.r .-ii I HiO.
36 ANNE D'AUTRICHE ET BLCKIN(;ilAM
Marguerite, fille <le Louis VII et feiniiie <le lltMiri (^ouK-MAiitcI en 1309, Isabelle, fille de Philippe le Bel et feiiiiiu* d'I^^douanl II en ik'lO, Catherine, fille de Charles VI et femme d*» lli'iiri N toutes reines ({iii paraissaient dans leurs nirlu'S sous les trait*» d** la Foi, de la Clémence, de 1 lluniaiiitr, do la Prudence, di* la Constance, vertus que oc ])ouvait manquer de r<^unir en sa jM'rsonn la princesse que Ton fôtait aujourd'hui. Il fallut enfin écouter I harangue de l'évéque, mossirr François de Caumartin, recevant au grand portail, et le chant du Te Deum.
Puis ce furent les visites que rendirent à Henriette, log-éc au palais épiscopal, les autorités <le la vilh*, H hirntAt le flot d< présents api)ortés par les corporations. Aucune «les Keines ne fut oubliée. Henriette reçut pour sa part « «louze bouteilles d"hyp<* cras blanc et clairet très excellent et (piantité de giliier tout m: dans de beUes cages faites exprès : savoir six cygnes, six paon^ six faisans, trois douzaines de perdrix, trois douzaines de tourtrelies, six <louznines de cailles, six co([s dinde, six chapons, douze ramiei's, douze gelinotes, douze étourneaux, trois douzaines de poulets caillerets, ti'ois douzaines de pigeonneaux, douze dindons douze levi*eaux, douze lapins, douze lapereaux ». Les Picarfis'étaient distingués. Ces trois cent cinquante petites bêtes divertirent foit les seize ans de Henriette. Elle les trouva charmantes, mais, sous prétexte que la traversée pourrait leur être malsaine, elle s'empressa d'en gratifier les personnes de sa suite. Le temps se passait en fêtes, promenades dans la citadeUe, festins et bals. Le duc de Buckingham, « brillant par la magnificence de ses habits et par sa bonne mine, dansait avec beaucoup d'applaudissement ». Il cherchait toujours, sans la trouver, l'occasion de s'entretenir familièrement avec la Beine. Tn soir, dans le jardin de la maison qui avait été aménagée pour Anne d'Auîriche, car le palais de l'évêque n'était pas assez large pour loger trois reines, Buckingham s'imagina que le moment était venu.
La calme soirée d'été touche à sa fin, déjà la nuit tombe sur le vaste jardin, qui s'étend au bord de la Somme. Assez peu entourée de ses dames, gardée de loin par son écuyer Putange. €pui a cru devoh* s'écarter par respect, Anne d'Autriche se pro-
LA SURPRISE GALAME LNTERROMPLE. 31
iiu^no avec Buckiii|iirlïaiii. Imprudente ou complice, la jeune «lucliesse de Clievi*cuse la suit avec le comte de Hollaud, qu'elle aime éperdument. C'est Holland qui Weut d'amener Buckin^ham <laii.s ce jardin, où la Reine se reposait dans un cabinet de verdure. Malgré loliscurité naissante, le duc peut admirer une fois (le plus les cheveux chAtain-clair de la Heine, ses grands yeux l)runs. doux et graves, sa petite bouche vermeille. Cette reine • le vhigt-trois ans, jamais il ne l'a jugée plus désirable. F,t lui, le ravalier de trente-trois ans, elle le trouve éloquent, elle le trouve beau et jamais encore elle n'a compris que « la belle convei-satiou, (|ui s'appelle oi'dinairement l'honnête galanterie, puisse être blAmable ». Voici un détour d'allée, une palissade, ils sont seuls (juclques secon<les... « Le comte était hardi, i-emarque La Kocheloucauld, 1 occasion favorable. » Soudain la Heine pous.se un cri. L'écuyer est auprès d'elle en un clin d'ceil. La Reine lui i-epi'oche dr l'avoir laissiV seule. Huckingham a l'air fort end>arrassé; 1 écuyer l'arrête, mais bientôt, dans l'ondire, grâce à la foule des <lames et des coui'tisans qui ariiN<Mit «i'- '"•!«. . r.f.'-^ !•• .|i!< ».'évade, part « à l'anglaise ».
Ce (b'part l'apide n'eu e.vciia que davantage la curiosité et les bruits de cour. Les Mémoires du temps, les récits plus ou moins autorisés répètent et multiplient à l'euvi les détails sur raventui*e du jardin. L bistiùi'c cherche à démêler la vérité; on n'a jamais |>u dire ce qu'avait osé, ce soir-là, Huckingham. L honneur d Anne d'Autriche demeura sauf : telle est du moins l'opinion de M'"" de Motteville.
Huckingham est bien obligé de quitter .Amiens : la Reine mère a décidé qu'on partirait tout de suite. Le 16 juin, après une dernière fête, — le baptême de deux fils et d'une tille de la duchesse de Chaulnes. (jui eurent pour parrains et marraines Louis XIII, Charles l". Caston, Marie de Médicis, Anne d'Autriche et Hemûettc de France, — la nouvelle mai'iée prit congé de sa mère et sortit d'Amiens par la porte Royale. Elle reçut à une demi-lieue de la ville les adieux des échevins, qui. un genou à terre, lui souhaitaient (• un règne tout sucré de douceur, tout contit de liesse ». Elle reçut entin les adieux d Anne d'Autriche, dont le carrosse