PRÉLIMINAIRE
VUE d'ensemble. — LE DEDANS KT LE DEHORS.
Du 19 avril au 12 août 1624, le cardinal de Richelieu s'était trouvé dans une situation très difficile. Nommé ministre sur la proposition de La Vieuville et auprès de La Vieuville, il n'avait épargné aucun effort ])our se consolider au pouvoir, ruiner dans l'opinion son chef d'un jour, le renvei-ser et s'étahlir en son lieu et place. Il fallait qu'il confirmât en même temps, chez le Roi et devant le puhlic, l'idée de sa pi-opre aptitude à diriger les affaires do l'État; il avait à garder son influence sur la Reine mère, tout en s'assurant définitivement de la faveur du Roi; il devait avoir l'œil sur ses advei'saires irrités par son avènement et même sur ses amis déjà inquiets de sa rapide ascension.
A peine les félicitations agréées et les compliments échangés, à peine a-t-il marqué sa place dans le Conseil, que, le premier dossier ouvert et le premier ambassadeur i*e«;u, il s'arrête en quelque sorte et se nfiet en présence de ses nouveaux devoire. Aussitôt il sent la nécessité d'avoir auprès de lui un confident, un appui. Il écrit au Père Joseph, qui est parti pour [Orléans : « Vous êtes le principal agent dont Dieu s'est servi pour me conduire dans tous les honueure où je me suis élevé... Je vous prie d'avancer votre voyage et de venir au plus tôt partager le maniement des affaires. Il y en a de pressantes que je ne veux confier à personne ni résoudre sans votre avis (1). »
(l)CeUe lettre si forte est d'une authenticité incontestable, en dépit de l'opinion de Voltaire, puisqu'elle est citée par Lepré-Balain, Supplément a l'Histoire de France, RICHEUEU. — T. m. 1
2 RICHEIJEU API'KLLt: LK PÈHE JOSKPH.
Que je ne veux confier à pei-sonne! — Richelieu a pourtant autour de lui des houinies c-apahh'S et qu'il {»eut consiilcrer coHime dévoués : Schoinbcrg, Lu Ville-aux-Cleirs, 1<' chancelier d'Aligre, Marillac lui-uiôuie et, en général, les personnel* de l'entourage de la Reine mère. Dans son étroite intimité, il w veut nul autre que ce mystérieux Pérc Josrph, — menu; pas ce Fancan ({iii a été son ])rincipal instrument quand il s'agissait (U* détruire dans l'opinion Luynes ou Sillery, mais dont la violence passionnée risque de l'engager plus qu'il ne voudrait dans la caut»e protestante. A l'égard de Fancan, il va procéder <loucf>ment à l'un de ces dangereux abandons fjui lui deviendront familicii» et Fancan, suspect d'ailleui-s, apprendra bientôt, lui aussi, à se méfier.
La présence du Père Joseph offre un autre avantage que le ministre a sûrement calculé : elle le couvre du cAté de la Reine mère. Et puis ce Capucin connaît l'Kurope; il est connu à Rome; il est secret, secrétissime. Avec lui, on peut parler à cœur ouvert, envisager les choses, non pas politiquement, mais franchement, comme elles sont.
Le cardinal a besoin de toute sa pei-spicacité, de toute son énergie, de toute sa prudence, de tout son doigté, pour débrouiller l'écheveau que lui ont laissé ses prédécesseurs : en vue de mieux comprendre et de s'éclairer soi-même, d'approfondir sa propre pensée, il débat avec lui-même, en silence et, finalement, il écrit. C'est ce qui nous permet de voir jusqu'au fond de son âme dans cette période anxieuse qui va décider de son avenir.
Encore jeune, — trente-sept ans, — désigné par une réputation établie, porté pour la seconde fois à ce ministère longuement convoité, il n'éprouve nul vertige. Plein de sang-froid, se sentant
où sont expliquées les plus considérables affaires de cet État durant l'administration du Cardinal-Duc de Richelieu depuis l'année 462i jusqu'en 1638, Bibliolh. Nationale, IGôb, Nouvelles acquisitions, a° 6824, année 1624. Nous aurons à citer fréquemment ce précieux manuscrit qui s'appuie sur les papiers du Père Joseph. Voir, à ce sujet, le livre de M. le Chanoine Louis Dedouvres, Le Père Joseph de Paris, Capucin, Beauchêne, 1932, 2 vol. in-8° 1. 1, p. 44 et suiv.
Tout au plus faudrait-il reporter la date de la lettre en août 1624, Richelieu parlant de sa nomination comme « premier ministre ». La lettre est publiée dans Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. Il, p. 3.