LOUIS XIII DEVANT LA ROCHELLE
devoir en cette occasion; et, d'autant plus que vous aurez coutrihué à cette gloire, d'autant plus serai-je obligé d'être toujoui's. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Toiras. x
Im échang-c de présents fort galants suivit bientôt cet échange <ie lettres, liuckinghani apprit d'un Anglais, qui avait séjourné comme otage dans la citadelle, que ïoii*as avait demandé s'il y avait des melons dans l'Ile. Aussitôt il lui en envoya une douzaine par un gentilhomme. Toiras, non content de récomi>enser le valet, riposta par six bouteiII^'^^ <!<' fient- «JOiaiiiicr et doii/r vases «le poudre de Chypre.
Mais, tandis que s'échangeaient ces politesses, Kichelieu i*ecevait un billet d'une concision tragique, caché dans une balle et confié par Toiras à l'un de ses plus intrépides nageurs : « Si vous voulez sauver cette place, envoyez-moi les pinasses le 8 du mois d'octobre, pour le plus tard, car le soir du 8, je ne serai plus dans la place, faute de pain. »
On était au 12 octobre 16-27. Il y avait alors un mois que La liochelle avait ouvert le feu sur l'armée d'observation du duc <rAngouléme(l) et signé avec Huckingham un traité d'alliance, qui donnait à deux députés tle la ville « voix délibéiiitive » dans les conseils du grand amiral d'Angleterre. L'artillerie aujourd'hui tonnait en l'honneur de l'arrivée du Roi.
Lo»iis XIII s'étaidit à une lieue au sud-est de la ville, sur le coteau couvert de vignes du petit village d'Aytré, point de jonction des routes de Surgères et de Saintes ; le Conseil une demi-lieue j)lus loin, sur la route de Surgères, dans le bourg de la Jarue; le cardinal au Pont-de-la-Pierre, une demi-lieue au sud-est d'Aytré, dans une maison isolée, sise entre la route de Saintes et la mer. Monsieur, qui avait le commandement nonùnal des troupes et c|ui se trouvait à Aytré, avait transporté son quartier à deux lieues du Roi, à une lieue et demie au nord-est de La Rochelle, dans le chAtoau de Dompierre, sur la route de Niort. Au Pont-dela-Pierre, Richelieu voyait devant lui les flots du Pertuis d'Antioche; vei"s la gauche, l'Ile d'Oleron; vei*s la droite, la pointe des
(1) Charles de Valois, duc d'Angouléme, fils de Charles l\ et de Marte Touchet.
114 UN COUl» DE MAIN SUK I.E CAHDINAL.
l^liniincKiui cucliait l'oiitnV*4lu ^'olfo. Au foml <lii ;:olfo, \m lUx-lwlic rêvant (l"iu<l(''j)f'ii<laiice. aiiihitioiinaiit «IV'trr» la (ionèvo de roc«'»an. Hicii ou sùroti- tU'i'i'ièi'e sos i'<'m|»irtN. fllo ôtait atlcntivi- à «•«• i|ni s<' passait sur la nier. Au nuriJ-onrst dir la |)ointe lit's Mininnx t'aco au continent, la pointe de Sablauceaux par où \etn Anglais avaient envahi l'Ile de Ké: plus à l'ouotit eiieoiv, entre la pointe <in iMonil) et Saiiit-Martiii-»le-Ré. les vaisseaux «le HuckiiiKliani. balancés par le flot.
La maison <lu Pont-de-la-i'iorre. |>etit eluUeau sis au liord «l'une nier où croisait rcnnenii, se trouvait loin <\e tout mcouiit : elle n'était rien moins que sùrc, C est à cjuoi son^^eaient les a«siép-> <le La Uoelielle et, plus <[ue personne, le propnétaii-e du l'ont-dela-Pierre, un ancien maire «l<> la >ille ^'^«dle, Jean Berne, sieur d'Ang-Qulins (1), L'idéo leur vint d'enlever le cardinal. Une nuit <le cette première quinzaine du mois d'octoLre tti-27. rpielques Hothelais s'aventurèrent au lai'ife du Pont'-«le-la-l*ierre. mais ils n'osèrent déhar([ucr. Itien leur en prit, car un traître avait averti le ministre, et celui-ci, comme précédemment à Fleury, avait quitté le chAteau avant que l'attentat piU s'accomjdir. Tandis «ju'il s'en allait à Hrouaee, de nombreux mousquetaires, à jdat ventre dans les dunes, attendaient la petite troujie des Roclielais ; derrière la maison, se tenait Louis XIII en per'soime avec plusieuis compagnies de cavalerie. L'entreprise échoua et Richelieu, revenu de Brouag-e, donna l'ordre de mettre le Pont-de-la-Pierre à l'ahri d'une surprise.
Le IV octobre. Bassompierre vint le trouver et lui déclara qu il retournait à Paris plut<^t que de servir conjointement avec le duc d'Angoulème, comme le lui demandait le Roi. Étemelles querelles de ces « bêtes d'attelage », qui désespérèrent si souvent le cardinal.
A la déclaration de Bassompierre. Richelieu, que Louis XIII avait chargé de retenir le maréchal à quelque prix que ce fût. n'opposa que des paroles de miel, des caresses et même des larmes. Il embrassa le maréchal, le pria de mettre par écrit ses demandes, lui promit que tout serait accordé par le Roi. qui tint parole.
(1) Calendarof State- Papers, vol. XX, p. 560.
F.E SECOUKS DE L ILE DE Ui: ri3
Mais le car<Iiiial eutrevoyait, au-dessus des murs de la ville assi«^géc, les tours de la Bastille pour le soldat indocile qui niuriiiui'ait entre ses dents : « Nous serons si fous, que nous prendrons La Kochelle. » Mot fameux qui a pour commentaire celui que le comte «le Carlisle laissa échapper devant Alvise Coiitarini, ambassadeur <le Venise à Londres, le 9 janvier lti28 : « Sans cette lièvre (qu'est la rébellion de La Kochelle), la France serait trop visroureuse et intimiderait toutes les puissanees(l). »
Les nouvelles de l'Ile s'amélioraient. Le 7 octobre au soir, aloi-s que Toiras avait envoyé la veille un irentilhomme à Buckin^'-ham ])our demander composition, une llottille de quarante-six lultinients avait vogué silencieusement vei"» les fanaux qui brillaient, ainsi qu'il avait été convenu, l'un sur la citadelle, l'auti-e au bord <le la mer. L obscurité de la nuit protéjtreait les vaisseaux du Roi, les quatorze bar([ues de lavant-iiarde. les dix pinasses et les quatorze traversiers du Cijips de bataille conduits par d Andouins, le frère de la l)elle Corysande : quelques barques olonnaises formaient larrière-aarde. M.M. de Maupas et de Grimaud tenaient la tète du convoi; à leur droite. MM. de Launay-Kasilly et de Beaulieu-Persau* niaient sui' un rajiide travei*sier. Mille lcu\ s allument succes.sivement sur les navires angolais et daiLs l'Ile, pour embrouiller !«>« j)ilotes. Mais d'.\ndouins, « ayant passé et l'epassé àtravei-s la flotte anu'laise, eu connjiit les détouis • et l'habileté des pilotes est «liffue de leur courage et digne de leur mot d'ordre : « Vive le Koil Passer «»u mourir! » Ils ont franchi la ligne des vedettes ennemies; mais celles-ci vont se rabattre sur leui's derrièi-es, pour les enfermer entre elles et le barrage que Buckingham a établi en mer, du bourg de la Flotte à la fos.se de Loix, immense demi-cercle de l>arques et de vaisseaux attachés entre eux par de « gros câbles ». Une lutte s'engage : Beaulieu-Pei"sac est cerné par les vedettes, car son ti-aversier vient de se heurter au câlile; il se voit assiégé par les navires anglais qui se groupent autour de lui. Sa défens* héroïque «létourne les bateaux ennemis de leui' garde : la flottille franvaise passe, tandis que Beaulieu-Pei-sac capitule. Toiras e.sl
(t) Voir F. de Vaux de Folletier. Le fiii^ de l« Rochetle. p. U8.
ur> I A coi'irroisiE i)h: «ucKiNciiUM.
secouru. Vin^t-ncur IjAtiniouls < hai'u^rs do \ivr<«s cl de nnMiiti'MiH sont au pie<l do la faluisosur laquelle est assis le fort Saint-Maiiin.
Lorsque le jour fut levé, les AiikIaî^ *î« VMc, qui s'étaient avancés pour recevoir la capitulation «I une citadelle aHauM < eurent la surprise de voir, au l»out de |»i<pies brandies par l.i garnison, des chapons, des dindons. <les jandtonv d«'< Iinriir-v ,],> l)œuf, mille trophées de victuailles,
Beaulieu-Pei-sac j»ut savourer la déception de Huckin^ham. Il était couché sur un hanc du Nonsuch, le vaisseau sur lequel ses f^ardiens l'avaient conduit, (juand on vint lui dire : Voici M. le Duc qui est à bord. » In éléjL'ant icentilhoniine entra aussitùt. Iteaulicu-Persac se leva et s'inclina devant lui : .)<• ne suis pas M. le Duc . dit l'An^'^lais. Sa Gn\ce suivait le gentilhomme; elle rougit en apercevant Beaulieu-Perwic et demeura silencieuse :
— Monsieur, commenta le Français, vous faites trop d'honneur à vos prisonniei-s de les venir voir; je crois que l'on vous a cont«'' de la sorte que nous avons fait notre capitulation. C'est pourquoi, étant généreux comme vous êtes, nous ne doutons aucunement que vous ne l'observiez.
— Je le ferai assurément, répondit Buckingham, estimant vos personnes et votre nation bien fort, mais je ne puis pas m 'imaginer que vous ne soyez des diables ou du moins pei*sonnes condamnées à la mort, qui, pour vous en rédimer, avez voulu hasarder votre vie à secourir cette place, laquelle je ne croyais pas le pouvoir jamais être.
— Monsieur, reprit Beaulieu-Pei*sac, pai*mi notre nation on Ji'a pas accoutumé de se servir de personnes condamnées à la mort, pour faire de bonnes actions, car l'on se bat à qui aura de l'emploi.
— Eh bien! repartit le duc, vous avez amené des barques, qui ne sont pas encore déchargées, je m'en vais les envoyer brûler tout maintenant (1).
Et montrant quantité de chaloupes, de galiotes et de bateaux
(1) Mémoires de BeauUeu-Persac, publiés par Charles de la Roncière, p. 13-174.
RICHELIKL REPRE.ND L'OFFENSIVE. 11 "
à rames qui s'étaieut assemblés pour aller procéder à ce binilemeut, car le vent était tombé et la mer semblait une « eau dormante -• . il dit adieu à son prisonnier et s'embarqua sur un des bâtiments de sa flottille.
beaulieu-Persac le vit bientôt essuyer un coup de canon tin* de la citadelle, (jui l'environna de mitraille sans l'atteindre, puis pousser son vaisseau à l'eu sur les barques françaises, défendues par leui*s é(juij)a^es et le canon de la falaise. Vains etlorts ilos Anglais : buckingliam fut repous.sé avec de lourdes pertes et, la nuit venue, les Français portèrent dans le fort toutes les provisions des barques.
Le fort <lo la l*rée fui i.tMtinllr un inn plii> lard. Huckinghani comuiençait peut-être à comprendi'c quelle faute il avait commise eu se jetant dans l'ile de Ré, <|ui ne produisait que du vin et du sel et que défendaient deux forteresses. Il aurait dû occuper l'Ile d'Oléron. mal défendue et abondante en r<*«sources j)our une année. Le voilà, à son tour, en danger d'être atfamé. De plus, les maladies, l'approche <le l'hiver et du Christmas, tout lui mettait une angoisse au cœur.
Uichelieu a compris. Il supplie le duc de tiuise. commandant (1«: l'escadre du Morbihan, de se i-endiv à Belle-Isle, •• afin. expli(|ue le cardinal, (jue les Espagnols, vous y trouvant, ne I)i'ennent aucune excuse qui les empêche de venir promptement aux mains. Par ce moyen vous acqueri-e une si grande gloire, que. si M. Hornard (historiographe du Roi^ n'est caj)able «l'écrire. je m'otlre d'en être l'historien \ 1 :. • Il faut que la retraite des .Anglais ait lieu avant le 14 novembi-e. sans quoi Toiras sera contraint de capituler, car tous ses vivi*es sei'ont épuisés le 13 : M. de Saint-Preuil. dépéché par lui le 25 octobre, a informé h' cardinal <le la fâcheuse nouvelle. Richelieu soutient contre Marillai au Conseil du Roi que. si l'on abandonne Ré pour ne pas nuin au siège de La Rochelle, on perdra bientôt Oléron et que les deux îles, fortitiées par les Anglais, rendront La Rochelle impi*enable. Le caidinal. ap])rouvé par le Roi. ]>répare un secoui^desix milh-
'1 Aveiicl. Leflres liu Cardiniil île Hu-ltelieu, I. IL |». 658 11 octobre t»ii: .
tl8 DISPOSITIONS PRISES POl R SECOimiU LUE DE Ht.
hoiiinioH et de troin mille chevaux, il seiiil>aniue lui-iuAiiie Krouatre pour l'Ile d'Oléroii; iiinis, ;;:i'aiul iiialti'c delà iiavi^ition il ne lest pas des veiitK : il arrive tout treinpr par les lames. .. Lii iiialifiiie, «Vrit-il à Sclioinher.i:, a rté plus ^.-^raiHl*- anjourd liiii qudle n a été depuis trente ans, et la passe hï gaillarde. <{u'il n fallait pas ouvrir la bouche qui ne voulait hoire des coujm de mer j'espère que je ni"{«i:iierrirai (1). »
A Oléron, le cardinal presse roinharciiicineiit des n-L'inieiils «le Navarre et de La Meilleraye et de cinquante .tren<larnu^ de la compagnie de la Reine. Les troupes du Hoi font voile vers l'Ile de Ré. Il en arrive des Sables d'Olonne, du IMoiuh et de Brouatr'- Iroupes il'élite que le pieux Louis XIII a fait ronfesseï' «-t eontniunier avant le dépaii, « capables de condmttre le double de <e qu'elles sont ». Voici la nobles.se de la Cour venant en foule prendre congé de Sa Majesté : « lue telle ^'aieté l'è^e sur touB Ict» visap-es, qu'il lauf avouei- n'être ]»eruiis t\nh la nation françAine daller si librement ii la mort. >' Ceux (jui ne paiient pas se plaignent que la faveur dune telle expédition leur soit refusée : « Et moi, Sire, ne passerai-je point? répète plus d'un gentilhomme. — Et moi, répond Louis XIII, demeurerai- je seul dans mon camp? » On supplie le Roi de ne j»as s'engager dans cette boucherie. Mais il répond : « Je ne sais pas envoyer des troupes à la boucherie, mais, quand il le faut nécessairement, je ne sais que les y mener moi-même (2i. »
Le 30 octobre 1627, à onze heures du soir, il y a déjà ijuit < i-nls hommes en vue du fort de la Prée. Deux mille Anglais et cent vingt chevaux attendent que les Français débarquent dans la nuit. Ils mettent en déroute les soldats étourdis par la traversée. A Taube, la cavalerie, enfin descendue sur le rivage, met en fuite quelques cavaliei's ennemis. Les Anglais hésitaient. Ils avaient commencé de retirer leurs canons <les retranchements élevés devant les forts Saint-Martin et de la Prée et semblaient décidés à remonter sur leurs vaisseaux. L'annonce d'un puissant secours, que doit amener le comte de Holland. les prières de .Soubise et
(1) Avenel. Lettres du Cardinal de Rickelie», t. II. p. 683-684 i26 octobre î6'J7j. '2) Saint-Simon, Parallèle des trois premiers Rois Bourbons, p. 36.