NOUVELLE CONCEPTION DE LA DIGUE
adieux. Le cardinal n'avait pa.s osé, par respect, preiidi'e son parasol et souffrait, le chapeau bas.
Le lendemain, dans son logis du Pout-de-la-Pierre, il étiiit ' surpris » d'une crise de sa fièvre tierce. Mais cinq accès ne le rendent pas inactif, et l'ample pouvoir que le Roi lui a donné sur les provinces de Poitou, Saintonge, Angoumois, sur le duc d'Ajigoulême, les maréchaux de Bassompierre et de Schomberg, suffit à ranimer son corps défaillant. A Louis XllI, il écrit que l'affliction qu'il reçoit de son absence, est « plus grande qu'il n'eût su se la représenter ». Au cas où le Roi apprendrait que son ministre est malade, il le prie d'avoir «■ l'esprit en repos ». Il reUt dans Quinte-Curce l'histoire de la digue construite par Alexandre devant Tyr et suit avec passion le cheminement de la sienne (1).
L'ouvrage <lu cardinal, dans sa nouvelle conception, aura sept cent (juatre-vingt-sept toises (quinze cent soixante-quatorze mètres) de longueur. Hauts de plus de deux toises, larges «le quatre, les deux tronçons avancent l'un vers l'auti-e au travei-s de la rade, mais ne se rejoindront pas complètement, afin de laisser une certaine liberté au mouvement de la mer. On ménagera entre eux un goulet de trente toises, que prolongeront, du côté de la mer, deux jetées de bois armées de canons. Pour protéger de ce même côté la (Ugue en construction et rendre le goulet impraticable, on coule sans cesse des navires. Mais durant les fortes marées de l'équiuoxe, au-dessus des navires submergés, il y a six pieds d'eau. .Vloi's le cardinal plante, par delà cette palissade sous-marine, des poutres enchaînées. Entre la digue et La Rochelle, cinquamte-huit vaisseaux, liés ensemble par des câbles et des chaînes, forment une palissiide flottante armée de longs épars qui écarteront les brûlots, et de grappins destinés à saisir les navires ennemis. Trente-six galiotes et pinasses évolueront dans l'avant-port et empêcheront les assiégés de prendre à revers les vaisseaux immobilisés. Ejitre la digue et la haute mer, Richelieu fait attacher les uns aux autres cinquante navires ; on les dispose dans la rade en triangle, comme un vol de canards sauvages, pointant vers la mer. Cet extraordi-
(1) Quinte -Curu', Vie d'Alejcandre, lUre IV, ch. 2-4.
iM L'ENTUKPHISK IiK I.A l'OUTE MALHEr.
nuire travail en était encore à ses dôbiit» au moi» de uiam 102H
La porte Maubec.
Si le cardinal comptait Kur le i>locus pour se i*cndre maître de La Rochelle, il ne rcnon(;ait pas <^ l'espoir d'y entrer par surprise
La porte Mauhec, murée eu temps de paix, pouvait sOuvrir en temps de guerre. Klle faisait face aux marais sellants qui s'éten dent à l'est de La Kochelle. Gens de pied et de cheval voulant entrer «lans la \i\\r. trouvaient au hord de la eontresearpe un pont-levis de huit pieds de longueur; ils franciiissaient sur un pont dormant un large fossé où coulait l'eau de la mer. L'n nouveau pont-levis, long de dix pieds, donnait accès à la première porte; derrière la première porte, un couloir creusé sous les remj)ai*ts les menait à la seconde, qui les séparait de la rue. Les bateaux chargés du sel des marais serj)entaient ]»armi les marécages vere cette Amsterdam de l'océan, sur un canal qui ne tanhût pas à se confondre avec le fossé. Ils s'engouftraicnt à trente pas de la ])ortc Mauhec sous une voûte dont on ouvrait la grille à leur approche, et, trois cents pas plus loin, abordaient à la ville.
Le cardinal n'ignorait aucun de ces détails. Le marquis d'Fffiat lui avait amené un habitant de La Rochelle, « catholique et officier du Roi (1) », qui lui avait parlé de cette voiUe et de cette grille vraiment faites j)our ((uelquc aventure de roman. Richelieu eut envie « d'y former une entreprise pour la facilité qui s'y rencontrait ». Sur son ordre, l'homme s était abouché avec des sauniers, catholiques comme lui. Le cardinal connut par eux la largeur du fossé (douze toises), sa profondeur (six pieds à marée haute, trois ou quatre à marée basse). Il sut que le confluent du canal et du fossé était fort vaseux, mais qu'au bout de quelques pas on rencontrait le roc et le gravier; que le terrain était solide sous la voûte et l'eau peu profonde ; que la grille était en bois et qu'au sortir du couloir, à l'endroit où le canal débouchait dans La Rochelle, une pente douce permettait de gagner le bord et daller se saisir du corps de garde, qui était proche. Les sauniers étaient
(I) Le sieur de Lizon, lieulenant général de La Rochelle, « grand catholiqae et serviteur du Roi «. (Lepré-Balain, cité par Louis Dedouvres, LÉininmce griseA. M. p. 301.)