‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 69 sur 172 · LA RANCUNE DE JOHN FELTON · texte numérisé non relu

LA RANCUNE DE JOHN FELTON

Le drame de Portsmonth.

Ce joui'-là, 2 septembre 1628, un Auprlais. issu dune ancienne lainille du Sulfolk, esprit sombre et fail)le, àme ardente ot mélancolique, Jolm Felton, venait d'arriver à Portsmoutb. La flotte, prête à prendre le large et à cing^ler vers La Rocbeile, était mouillée dans le port. Felton avait embarqué, l'année précédente, sur la j)reniière flotte, commandée par le duc de lUickingbam. Lieutenjint, il avait connu les misères et les déceptions de la campag-ne de Ré. 11 avait été blessé, il avait vu son capitaine frappé mortellement. Et c'était pour demander à le remplacer qu'il était en ce moment à Portsmoutb. Le duc lui avait préféré une de ses ci*éatui'cs, un freluquet de cour. Felton, d'autant plus exaspéré qu'on lui devait un gros arriéré de .solde, avait réclamé en vain les buit livres qui lui étaient dues. L'histol'ien de Hucking-bam, Pbilipp Gibbs, a peint sous de vives couleui*s le malheureux oflirier tmlnant son oisiveté dans les rues (le Londres. Felton entrait-il dans quehjue cbapelle de fauJ>ourg, un puritain au verbe enflammé y flétrissait les « péchés d'écarlate » [scarlet sins), opprobre de la Cour. S'assej'mit-il dans les maisons des bas quartiois de Londres, devant une table cbart'-ée (le pots de bière, dos poètes de taverne couvi*aient de leui*s malé dictions le duc, vm suppôt du iliable, montraient sui* le front du damné courtisan l'épouvantable reflet de l'enfer.

Quand, au retour de ces courees, Felton se i«trouvait dans son galetas, c'était pour lire, à la lueur trouble d'une toirbe, la sévère remontrance des Comnumes ou les invectives des ennemis de Buckingham. i>e sanglants pamphlets, qu'il dévorait avidement, ne lui parlaient que de meurtre, lui soufflaient dans l'âme que le tyrannicide était le plus sacré des devoiiN. Dedans, deboi-s, le duc, toujours le duc, ce Buckingham qui lui avait volé sa solde!

Sous l'empire de l'idée fixe, Felton avait couvert de son écriture deux feuilles de papier qu'il avait cousues dans la doublure de son chapeau. Sur la première de ces feuilles : <( Je ne veux jwint que d'autres me louent d'avoir fait ceci, mais qu'Us se blâment

iG4 LE COIJTELIEK DU yUAlilIKH DE LA TOLH.

plutAt eux-mômos; car, si Dinu iio leur «il! M^ h' courage k raiiM* (le leurs péchés, il n'etU doiiieuré hï loiigtciii|»i iiiipuiii. Jolin Fclton. » Et sur la secomio : « Olui-là est coiiardeiiieiit ahjeet, H mon o]>ini(>ii, ot no mérite jioiiit le nom <le gentilliomme ni <lc soldat, (|ni refuse de sacrilier sa vie j»oiir riioniirur .)<• son Itii'ii son Hoi et sa patrie. John Fclton. »»

Ohsédé de la pensée du meurtre, il était cntivchcz un coutelier, près de la Tour, et il avait acheté un couteau de dix pence. Le 27 aoiU, il franciiit h jued les soixante-<li\ milles qui séparent Londres de Portsmouth, comme, dix-huit ans plus tôt, Havaillae, le visionnaire d'Angoulénie, avait franchi k pied les cent lieues qui le séparaient du Louvre dcirenri IV. Avant de quitter Londres, Felton avait demandé au chapelain d'une petite église de Flect Street des prièies « pour une Ame en peine ». Il a\ait cru sentir l'effet de ces saintes prières, du fait que, le long du chemin, (juelque voiture le rejoignait, s'arrêtait et lui abrégeait la i-oute de plusieurs heures.

A Portsmouth, troubles, émeute : la veille, Huckingham avait chargé, à la tête de ses cavaliers, des matelots mutinés qui prétendaient arracher à la potence un de leui-s camarades. Deux mutins avaient péri dans la bagarre, il y avait eu rpiclques blessés, et Buckingham, toujoui"s suivi de ses gentilshonnues, après cette' peu glorieuse victoire, avait escorté le condamné jusqu'au gibet. Felton ignorait que le duc, à la prière de la duchesse, avait voulu gracier ce malheureux et que l'émeute avait rendu la grâce impossible. Le supjdice avait accru la haine du fanatique.

Ce 2 septembre, vei-s neuf heures du matin, il gagna High Street et entra dans une maison où logeait alors le trésorier dl'armée. C'est là aussi qu'étaient descendus le duc et la duchesse de Buckingham. Felton est dans la grande salle, au milieu dune foule d'officiers et de gentilshommes; il a dans sa poche son couteau, dont la lame est enveloppée d'un linge ; il se tient debout à l'entrée d'un couloir obscur, que ferme une tapisserie. Ce couloir mène à la chambre de BuckingTiam. Celui-ci va venir dans la grande salle pour prendre son hreakfast. Il shabille, entouré

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