‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 70 sur 172 · I.E COUTEAU DANS LA POITRINE · texte numérisé non relu

I.E COUTEAU DANS LA POITRINE

de SCS courtisans, <leM. de Soubise, et de quelque huguenots français. Que n'endosse-t-il une cotte de mailles sous son pourpoint, ainsi (jue le lui conseillait, il y a trois semaines, Sir Clément Throgniorton? Il a rcpondu au donneur do conseil : « Ce serait une pièti-e défense contre la fureur populaire et, pour ce t[ui est de l'atfacjue d'un homme seul, je n'estime point ma vie en danger : il n'y a plus d'Ames romaines. » Tout à l'heure il gourmandait la duchesse en larmes, qui le conjurait d'avoir soin de sa vie: il la remerciait de son importunité amoureuse. Il est brave, imprudent et léger... Felton attend.

Buckingham, dans la chand)re où il achève sa toilette, annonce (fu'il vient d'apprendre la levée du siège de La Kochelle. Le départ d<' la Hotte n'est «lonc plus urgent; il ne sera sans doute plus nécessaire. Qu'on se hâte de i»Q:v\'\v\ii break fast. Buckingham veut monter «lans son cari*osseen sortant de table, porter lui-mômc la bonne nouvelle à cinq milles de Portsmouth, à Stmthwick, où le Roi est l'InMe de Sir Haiiiel Norton. Protestations indignées de Soubise et des huguenots français : la nouvelle est certainement ine.vacte, c'est un faux bruit répan<lu par les agents du cardinal. Les .\nglais, témoins de cette scène, ignorant le français poui' la plupart, se demandent quelle est la cause de ce tumulte. Felton, (jui en j)erçoit la vague rumeur, est aux écoutes. La tapisserie s'écarte. Buckingham parait, acconq)agné de sa suite. Il se penche vei*s un colonel de petite taille, qui lui parle à l'oreille. Soudain Felton, la main à la poche, tire son couteau, bondit et. allongeant le bras j)ar-dessus l'épaule du colonel, plonge la lame jusqu'au manche dans la poitrine du duc : « Le scélérat m'a tué », dit Buckingham, haletant. Sa main se porte convulsivement à sa blessure, rencontre le manche du couteau, arrache l'arme. Flot de sang. Buckingham vacille, fait quelques pas, et lourdement s'écroule sur une table. Il est mort.

Coup si rapide que nul ne l'a vu. Devant le cadavre, les assistants s'imaginent que l'assassin est un dé ces Français qui semblaient j>arler si rudement au duc. Cependant quelqu'un a ramassé le chapeau de Felton. trouvé les papiers cousus dans la doublure, et, tandis que l'on entend ciier : » Le Français! Le Français I

lee LK HOI CHAlUi^ DKCIOËHA.

Ouest le scélérat? Où est le boucher? » Felton, (|ui s'i'-tait k^*^^ Jusqu'à la cuiuiie, s'aviuu-e nu-tète sur le seuil, iY*|M''e au \H)iu^ u c'est moi, «lit-il, me voici. >» On l'airtHe.

A la clameur qui monte de la >rran<le s«ill«-. mu- jhmI»- m>1 ouverte dans la ^Mlrric du premier étage; lady Anglesey, hellcsœuT de Buckbigliam, montre au-dessus de l'escalier sou visa^ bouleversé par l'épouvante ; elle court chercher la duchesw, qui apparaît h son tour en robe «le nuit et qui, apercevant le corps de son époux inondé de sang, remplit I.i miisoti Ai- rn^ i\»' sanglots et de gémissements.

Charles I*' pleiu-a; Felton fut pendu. lUickingham i-eposc depuis ti*ois siècles dans uu monument fa.stueux élevé dans la chapelle Henri Vil, à l'abbaye de Westminster. L'ins<nption composée j)ar l'inconsolable du<liess<N — qui se remaria peu de tenqis après avec lord Aiitrim, — célèbre ré|K)u.\ adoré, — quoique infidèl» L'épitaphe chaute les (jualités de son coi^)» et de son esprit, sa bonté, sa générosité, la grAce incom])arablc de la victime, qu a grandie cette misérable fin.

Après le drame de Portsmouth, Bassomjjierre écrivait dans son Journal : « Le mercredi 13, la nouvelle de la mort du IJuckingham arriva. » Cette mort mentionnée par le maréchal si si'chemeiit, nid doute qu'elle n'ait rappelé à IlicbcUeu la fragilité de sa propre puissance. « Buckingbam, disent avec gi-avité les Mémoires du cardinal, était un grand colosse contenant en soi toutes les préi'ogatives de la foHune assemblées en un sujet, qui fut abattu en un moment par la main d'un traître, accident digne de larmes et qui montre évidemment la vanité de la grandeur '1 . »

Vie chère et menus de siège.

La mort du duc ne changeait rien au.x projets du roi d'AngbteFre„ décidé, comme toute la nation, à venger l'honneur anglaicompromis par les échecs de l'automne et du printemps. Charles T' est résolu à employer contre la France les six miUions de livi'es que le Parlement lui a votés.

(1) Mémoifesdu Cardinal de Richelieu, t. Vlll, p. 192.

L'AGOME DE L\ ROCHELLE. 167

(Juant au carfliiial, il craignait peu uiaiiitenaut cette Hotte « qui «Hait tout l'eti'ort de l'Angleterre », car tout l'eliort <le la France était fait, tous les vaisseaux à leur place, les « quatorze cents pas <le la digue parachevés ». Il souriait à l'idée de la dernière esi)érance des Rociielais : « C'est la coutume des pei-soiuies éperdues, songeait-il, de demander secours, cherclier des renièdes et ne savoir ce qu'ils demandent, ni voir l'utilité cpi'ils en peuvent recevoir (1). »

« Squelettes, fantômes vains, moits resjnrantes, plutôt «|U hommes vivants(^2j «, tels il dépeint lui-nième les défenseurs de hi ville qu'il tient à la gorge. Au tambour rpii avait appoiié la lettre (lu maire relative à La Grossetière, il avait demandé de quoi vivaient les Mochelais, Kt, comme le tamhour avait répondu (|u'ils se nourrissaient d*' peaux et auti'es cuii*s bouillis avec du suif, le cardinal, se retournant vers le duc de Montbazon, aurait dit « qu'il fallait en avoir et las faire apprêter par ce tambour, qui savait les accommoder •. Ilichelieu ne voulait point en manger lui-iuème, mais il tenait à en faire goûter à ses gens « i>our savoir ce que c'était (3) ».

Il est certain que « les mieux traités, à la i*éserve de cinquante ou soixante », « ne mangeaient que du cuir bouilli avec de l'eau et <lu vinaigre, et encore si petitement, raconta Fontenay-Mareuil après la prise de la ville, que celui chez qui je logeai me montra, dans une chose grande comme une palette à tirer du sang, sa portion d'un jour, tpii n'aurait pas assurément sufti pour le déjeuner d'un petit enfant, ({uand ^'aurait été la meilleure viande du monde et la plus nourrissante ; dont il était devenu si faible, (ju'il ne pouvait quasi plus marcher ni se soutenir et fût mort sans doute, pour peu que cela eût duré davantage (i) ».

Ces « cinquante ou soixante » qui, pendant les premiei*s mois du siège, s'étaient fait servir du cheval sous le nom de bœuf «l'Irlande ou de bœuf à la mode, étaient contraints peu à peu

(1) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. VIIL p 186-

(2) Ibid., p. 190.

(3) Père Griilet, Histoire du Règne de Louis XHJ, p. 5y«-â»9. (k) Mémoires de Fontenay-Mareuil, p. 213.

idS UN CAHHOSSE MIS EN MAItMITK

de renonce r à <•<• lux«'. VVi-s la iiii de juillet, M""" «le Holiaii avait mangé les deux i-hcvaiix de Kon carrutiscd); il lui fallait inainti;nant H'utta({uer au earrosse lui-inônic : la douairière et Ma till< en avaient dévoré les cuii-s, si l'on en «roit Saint-Simon. Nou^^ avons sous les yeux un document qui, dans sa sécheresse, est émouvant comme le témoin même de la réalité : il H'afrit d'un tableau relatant le jirix des vivres à La lUxhelle, pendant le mois d'octohre 1028, <oiii|»«jsé en 1HV7 par Callejt, historien de Jean (•uiion, au moyen « de divers manuscrits ou imprimés contemporains «et du mémoire envoyé à la Keine par ordre de Louis XIII. Voici quehjues chill'res :

l'ii boisseau de blé, inesurc de ville

Une once de pain ordinaire.

— de pain de paille fait avec du ^ sucre /

— de colle de poisson au sucre. .

Une livre de bœuf ou de vache

— de cheval ou de chèvre

— de chien

— d'âne

Une tête de chien

Un œuf

Une morue

Une pinte de vin

— de luit de vache. .

Une livre de suif de mouton.

— de beurre

Deux feuilles de chou.

Un oignon

Une livre de sucre. . .

Un melon

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