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LES DKUX AFFAIRÉS MENÉES DE FRONT

Abattre les protestants, sera donc l'un des buts principaux que se propose le cardinal.

iMais l'heure est-elle arrivée?

Le cardinal, depuis qu'il est au ministère, a beaucoup réfléchi, beaucoup appris. Le triple but (ju'il se propose n'est décidément pas si facile à atteindre. Le « dehors » et le « dedans » se tiennent, influent l'un sur l'autre, s'entr'aident ou s'entravent. On ne pensait qu'à l'Espagne, et voici les protestants. S'engager contre les protestants? Si on le fait, on peut s'attendre à d'autres complications : la Cour, l'armée, l'argent, les passions, les intéi*éts particuliers... Donc, il faut s'habituer à rendre la bride ou à tirer sur les rênes selon les circonstances pour mener, sans péril de chute, un attelage si compliqué.

Chef du ministère, le cardinal n'a plus à s'occuper seulement du secrétariat des Aflaires étrangèi*es, il doit veiller à tout, mettre la main à tout, étudier les voies diverses qui s'ouvrent devant lui, les obstacles (pion a déjà rencontrés ou ceux qu'il faut savoir deviner. Ces réalités, ces prévisions n'inq)osent-elles pas des délais, des détoui's, peut-être des renoncements?

Parcourons le tableau si vaste, aux perspectives quelque peu diverses et confuses, qui se déroule aux yeux du ministre.

Si l'on considère le delioi's, une Kurope en plein désordre, où l'on ne peut dire si ce sont les conflits spirituels ou les intérêts matériels, l'esprit de rapine et de violence ou le besoin de paix et lie repos (jui animent les gouvernements et les peuples : un immense machiavélisme couvre la chrétienté de sa trame obscure et entrave les meilleures volontés.

D'abord, cette Espagne; avec sa politique complexe, insondable; avec son secret de l'Escurial, ses bandes disciplinées et féroces, ses « galions des Indes » renouvelant chaque année un trésor qui peut se croire inépuisable; avec sa position incontestée de maltresse des catholiques, y compris les moyens et ramifications infinies que cela suppose; tenant sous sa coupe la moitié de l'Europe et, presque entier, ce monde nouveau de l'Lîltramar, si étendu que le roi d'Espagne peut dire : « le soleil ne se couche pas

10 TABLEAU DE L'EUROPE EN i625.

sur mon domaine » ; tant de princes et tant de peuple» à la botte ou à la solde; le clergé, les moines, les Jésuites, tous esconiptiint, pour la cause sacrée, l'npproliatiou du l*ape et la bénédiction de Dieu ; les femmes, les artistes, les ambitifiix, b's cliiiiiériques, même les mystiques, tous afliivs par la rolit.Moii l.i |»iiiss;iiui' (iii l'or.

L'Allemagne, où la guerre intestine est décbahiée pour longtemps dans le heurt des trois religions, cntholirismo, luthéranisme, calvinisme; on proie aux militaires, MansIVld, ce Marius, Waldstein, ce Sylla (1), et tant d'autres capitaines trahiant b'urs armées comme des socs d'un bout à l'autre du pays; le seigneursoldat s'oft'rant au plus oflrant, ne se donnant qu'au chef le plus avantageux : « Moi, je marche d'un pas assuré, dit h* chasseur de Schiller, et je marclK' hardiment sur le bourgeois, connue mon général sur les princes. Les choses vont ici comme dans l'ancien temps, quand le sabre décidait de tout... Tout ce qui n'est pas défendu est permis. On ne demande à personne quelle est sa croyance; il n'y a que deux choses essentielles : ce qui regarde le service et ce qui ne le regarde pas, et je n'ai de tlevoirs qu'envers le drapeau (2). »

Dans cette Allemagne, dans cet Empire qui pourrait mieux s'appeler un chaos, les princes « creusant cliacun leur plaie ». Ferdinand, duc d'Autriche, roi de Bohême, roi de Hongrie, Empereur depuis 1619, qui, après avoir chassé de Prague l'électeur palatin, a juré d'extirper le protestantisme. En face, les deux adversaires, chefs ou i)romotcurs de la ligue protestante : le prince palatin Frédéric, battu en 1620 à la Montagne Blanche, réfugié en Angleterre près de son beau-père, Jacques P'; le roi de Danemark, d'abord vaincpjeur et maître de l'Allemagne du Nord, mais qui, battu bientôt à Lutter par Tilly, n'aura plus qu'à se réfugier dans son modeste royaume. Puis, le duc de

(1) Le double jeu très délicat de Richelieu, en ce qui concerne Mansfeld d'une part et la Ligue catholique d'autre part, est exactement précise dans les instructions du 27 novembre 1624 remises à M. de La Viile-aux-Clers se rendant à Londres en ambassade. Voir Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. Il, p. 39. Voir aussi la lote, p. 49 et encore, p. 58.

(2) Schiller, Le Camp de VVallemtein, se. VI, traduct. X, Marinier, 3* série, p. 15.

L'ALLEMAGNE, L'ANGLETERRE, IjV HOLLAMiE. H

Bavière, Maxiniilieii, vainqueur à la Montagne Blanche, qui, ayant obtenu de l'Enipereur l'électorat du Palatin, est le héros du catholicisme, mais qui, ne voyant que ses intérêts, est parfaitement capable « de changer de ristourne », si on sait lui offrir ce qu'il convoite (1). En plus, une nuée de principicules, soldats, diplomates, électeurs, évêques, abbés, marquis ou margraves, tous à vendre, si on y met le prix, et qui font pâture, dans la riche Allemagne, de cette broussaille du j»arti<ularisme auquel elle est vouée (2).

En Angleterre, ce Jacques I"', fds tragique de Marie Stuart, successeur de la grande Elisabeth, pédant couronné, théoricien de l'absolutisme, dont le règne a laissé, par la « Conspiration des poudres », la trace la plus profonde sur toute l'histoire anglaise. Il va mourir,' précisément en 1625, léguant à son fils, le malheureux roi Charles, un Parlement hostile et l'odieuse faveur de Buckingham. Chef du jmrti protestant en Europe, comme le roi d'Espagne est le chef du parti catholique, le père a conçu un moment, pour le fils, l'étrange rêve d'une union par mariage entre les deux couronnes hostiles, et il met le feu à l'Europe en s'enflammant lui-même pour les di-oits du Palatin, son gendre, (ju'il est incapable, d'ailleui*s, de sauver soit par les négociations, soit par les armes.

hans le pays des embouchures, sur l'Escaut, la Meuse et le Hhin, les rebelles de Hollande, répandant en Europe pour la première fois les semences de la liberté, ont secoué le joug de l'Espagne et. sappuyant à la fois sur la France et sur l'Angleterre, sont en train de bâtir, faute de territoire, une étrange <« baputa » de ports, de canaux, de vaisseaux et de colonies lointaines, suspendue, en quelque sorte, au-dessus des destinées <lo l'Europe, .\yant compliqué leur difficile histoire d'atroces

(t) Sur lf> princes allemands, leurs rivalités, leurs a|ipélit(, v>iir en particulier Mémoires du Cardinal de Hichelieu, édit. Soc. Uisl. de France, IV, 22ii, et le rétit de Maresool dans les lettres de l'ambassadeur vénitien, août 1624 ^lilza 62).

(2) Un ce qui concerne le double jeu de la Bavière, double jeu qui linit par donner ses résultats en 1657, voir le Mémoire pour le Hoi, du ntuis de mai t»)25, dans Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. Il, (jages 80 el «5, et surtout les jirécisions a|>porlées par Lepré-Balain sur le rôle du Capucin Alexandre d'Alais, travaillant à UD rapi>roctiement avec la Bavière et secondé par Fancan, Op. cit., arin. 1625.

12 ENTHK THOIS PARTIS LEgUEL PUE.NDUE ?

querelles religieuses, ils sont exsangues, si on ne len alimente pas: ils attendent, dans un spasme d'agonie, l'issue de l'illustre siège de nn''da(t). Quant à leurs voisins des |u*ovin(es lielgcn. renliV's au giron du catholicisme et de rKspagne, ils (jUivuI Niir pi.uitureuse terre au ravage des deux partis.

La péninsule italienne est suhordonn/'e à la péninsule jumelle ])ar la Sicile, Naples, les Fouilles, le Milanais : ce qui lui ifiste d'indépendance ne tient (jue par un lil. A Home, le nouveau pape Urbain VIII (Itarherini) ose à peine se souvenir de ses pi"eniiers sentiments français, A Florence, le petit grand-duc Ferdinand Il de Médicis, encore mineur, fléchit sous le poids du lourd héritage. Kn contact avec les puissan«es curopéiMines. sfMilement deux Etats libres, l'un plein de passé, Venise, l'autre plein d'avenir, la Savoie, cherchent l'appui de la France contre l'Fjipagne, et, au point de jonction des pays méditerranéens et des pays du nord, oscillent selon les mouvements de la balance politique.

C'est entre ces forces vivantes et ces cadavres, entre ces puissances et ces impuissances, que la politicjue fran(;aise doit cheminer. Son choix décidera : on se groupera soit autour d'elle, soit contre elle, selon (ju'elle choisira elle-même. Richelieu pèse le pour et le contre jusque dans de inonns dét.iils. où se complaisent ses Mémoires.

Trois partis à prendre pour le cardinal : ou s'attacher à la politique « catholique », ceUe des « mariages espagnols », celle des Reines et spécialement de Marie de Médicis, celle de sa pourpre et celle de Rome, conséquemmeut vivre en bons termes avec l'Espagne et lui devenir un « brillant second » ; ou bien, juste à l'opposé, reprendre la politique de Henri IV, la politique dont luimême, malgré sa mitre, s'est fait une arme dans l'opposition, unir la France aux Puissances protestantes, pousser jusqu'à l'extrême les conséquences du mariage d'Angleterre qui est en train de se réaliser, prendre en mains les intérêts du Palatin, élargir le conflit de la Valteline en tombant sur le Milanais, ébranler la

(1) Bréda capitule Gn mai 1625.

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