IL FAUT TENIR COMPTE DU « DEDANS
puissance de l'Espagne dans la péninsule italienne et faire trembler Rome; ou bien, enfin, prendre une position tierce, une position d'attente , peut-être d'arbitre , s'installer au fléau de la balance, ne rien abandonner, ne rien risquer, ménager les catholiques et les protestants, traiter sous main avec tous, même avec ce difficile Bavarois, que peut-être on finira par gagner, si on lui vend le Palatin, caresser, leurrer, tromper les deux advei-saires, sinon par des paroles, du moins parle silence, et aller au but. — au triple but, — s'il le faut, « comme les ramouis. en lui tournant le dos ».
Mais ce choix, auquel il faudra bien se déterminer, que les circonstances réclament, le cardinal peut-il le faire ? Sa vue est claire, sa volonté est forte; mais ses mouvements sont-ils libres? Ici, d'autres considérations assaillent son es|)rit : il a envisagé le « dehors » ; a-t-il tenu compte du « dedans »?
La rébellion des huguenots!... Sans aucun doute, « tant que les huguenots auront le pied en France, le Roi ne sera jamais le maître au dedans ni ne pourra enti'epi'endre aucune action glorieuse au dehoi'S (1) ». »« xNoii pas que leur puis.sance soit d'elle-même assez considérable pour arrêter le Roi de poui'suivre le dessein de faii*e la guerre au dehoi*s », mais il faut compter que l'Espagne les « favorisera d'argent et de vaisseaux » (2). Avant de s'engager contre eux, il y a bien d'auti-es choses à considérer : prendre un tel parti, en effet, c'est s'attii-er sûrement l'hostilité de l'Angleterre, rompre avec les protestants d'Allemagne, avec la Hollande, l'énoncer à la politique de Henri IV, annuler les eflets du mariage d'Angleterre, irriter la Savoie, désorienter Venise, en un mot isoler la France en Europe et la mettre à la merci de l'Espagne.
Et puis, toujours à l'intérieur du Royaume, le moindre mouvement menace d'en déclencher d'autres, à l'infini. Les grands sont
(1) Sur les origines de la rupture avec les réformés, voir ce que dit Lepré-Balain : il attribue une responsabilité toute spéciale aux hommes du Consistoire, à ces u front« d'airain » opposés à la politique plus conciliante du duc de Roban et des principaux chefs du parti. — Cfr. Mémoires, t. V, p. 29.
(2) Ibidem, p. ■>'.
14 ET LAKGENT POUR LA (iUERliE?
sages : qui peut répoii<lrc de leur sngciiW', si l'Iiorizon scchargr' Combien sont-ils « qui désireraient (ju'il arrivât quelcjue reinu<ment, pour cependant faire mieux leurs ait'aires (1) )»? Il suffit de regarder autour de soi, parmi 1rs ministres, dans le?» entourages du Hoi, des Reines, des princes de la famille royale : •< la Cour est pleine de gens qui n'attendent autre chose <|u'un mauvais succès, pour se servir <Iu talent (ju'ils ont ar({uis à faiiv du mal à ceux qui servent le puhlic {2) ».
Et le peuple du Royaume, enfin, est-il en état de supporter 1< poids d'une ])oliti(|ue <loul)lement dangereus<; et onéreuse? A-t-il la foi, la volonté, les hommes, les ressources, l'argent?
Car il faut toujours en venir à cette (|uestion d'argent qui entre du premier coup, comme un poignard dans le c«iîur de l'hounn' d'État, A peine engagé, il a senti la pointe : << Quoique le Roi ait de l'argent, écrit-il, et que l'argent n'ait pas encore man<{u< aux armées (sur le mot encore, le front se plisse), les dépenses sont si excessives en France, que personne ne saurait répondre qu'on puisse toujours fournir à de si grands frais, vu, principalement, qu'en matière de guerres, on sait bien quand et comment elles commencent, mais on ne peut prévoir le temps et la qualité de leur lin, d'autant que l'appétit vient parfois en mangeant et que les armes sont journalières... "
Du temps du roi Henri IV, le pays avait retrouvé quelqu< aisance ; mais voilà quinze ans de cela et les incartades des grands, les dilapidations de la Reine mère ont tout dévoré. Le trésor amassé par Sully dans les caves de la BastiUe a fondu : le vieux ministre en fait assez de bruit. On a bien repris une douzaine de millions au trésorier de l'Épargne Beaumarchais, beau-père de La Vieu ville, et aux compagnons de ses voleries : mais ce n'est qu'une goutte d'eau. Par quelles voies, de quelle autorité, avec quels risques d'impopularité imposera-t-on de nouvelles charges au pays?
Et voici qu'un fléau terrible survient : la peste. Le Roi, les ministres seront obligés bientôt de fuir les villes pour aller
(1) Mémoires, t. V, p. 26.
(2) Ibidem, p. 34.