‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 3)Chapitre 74 sur 172 · LE ROI REÇOIT LES DÉPUTÉS. L · texte numérisé non relu

LE ROI REÇOIT LES DÉPUTÉS. L

Tout le monde est de nouveau en selle, et l'on chemine vere Laleu. Il est trois heures et l'on est à cent pas du quartier du Roi, loi*squc Bassompierre invite les députés à descendre. Précédés et suivis des cavaliers du maréchal, les députés de La Rochelle s'avancent à pied, comme il convicid à des coupables qui vont implorer leur pardon.

A l'entrée dn logis, tout est en armes : le marquis de Brézé, capitaine des gardes, les rec-oit. \ l'entrée de la chambre, ils trouvent le cardinal, (jui vient au-devant d'eux, suivi du garde des Sceaux, du maréchal de Bassompierre, des marquis d'Efliat, et de Châteauuouf, et de M. d'Herbault, secrétaire d'État. Louis XIIl était assis au fond de la salle, entouré de princes du sang et de gran<ls seigneurs. Il vit les «h'-putés tomber à genoux dès la porte : « Sire, commenea l'orateur <ie la députation, M. de La Goutte, avocat, dont la voix tremblait, ceux qui sont retenus dans les cachots ténébreux d'une prison obscure, lorsqu'ils viennent à se présenter à la lumière du soleil, leurs yeux, tout éblouis de l'éclat de ses rayons, à peine eu peuvent supporter la clai*té. De même. Sire, privés que nous avons été depuis un si long temps de l'honneur de vos grâces et faveui*s accoutumées, nos faces toutes confuses de honte au seul souvenir de l'énormité des fautes (jue nous avons commises contre Votre Majesté, nous n'aurions point la hardiesse de comparaître en sa présence... » Et l'avocat célèbre la bonté <lu Roi, rappelle ([ue La Rochelle autrefois ser>'it de « retraite et demeure » au feu roi Henri le Grand.

Lorsque M. de La Goutte eut demandé pardon, promis de Aivre et de mourir dans l'obéissance, et que la ville, en la personne de sou représentant, se fut humiliée devant son souverain seigneur, Louis le Juste répondit I»rièvement : « Je prie Dieu que ce soit de cœur que vous me portiez honneur, et cfue ce ne soit pas la nécessité où vous êtes réduits qui vous fasse tenir ces paroles. Je sais bien que vous avez toujours été malicieux et pleins d'artifices, et que vous avez fait tout ce qui vous a été possible pour secouer le joug de mon obéissance. Je vous pardonne vos rébellions. Si vous m'êtes bons et fidèles

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sujetB, je vouK sorai bon jiriiico. et si vos actioiiH sont «-oiiforiiM's aux pi'otostations que vous nio fait^'s, j(« vous tiendrai ce qu< je vous ai |>roiiiis. »

Les j)ai(l()iis do Louis XIII u'avaiont pas riiTésistiblc ..n-.li.i lité, h la lois <liaude et sjiirituelle, de (m»ux de Henri IV.

Les Hochelais /-icout/'i-fiif M. d'HerJiault lire Ir-s articles (pj ils avaient signés la vcillr. !<<■ Itoi n-fusa les demandes qu'avait rciusccs le cardinal, lis acceptèrent de grand cd-ur le dhiec que le Roi leui* fit servir et rentrèrent à La Rocliellc « tre» contents », affirme le Mercure. VA d'ahord ce dîner n'était pas celui d'un méchant homme. Kf j)nis ils allaient manger tous les joui's.

La Toussaint du cardinal.

Ah bout d'une longue rue venant du poii de La Rochelle et traversant la ville du sud au nord, à (juehpies pas du bas tion des (iarcnncs, le couvent des Ui'atoriens avait ouvert se» portes. L'église, dédiée à sainte Marguerite et transformée pai les réformés en magasin, avait été « réconciliée » j)ar l'archevêque de Bordeau.x le matin même. Il était neuf heures et demie. Richelieu achevait d'y célébrer la messe de la Toussaint. Logés comme lui dans le couvent, qu'agrémentaient un jardin et la campagne toute proche, les principaux personnages de la Cour avaient assisté à la messe de la victoire : le garde des Sceaux et le maréchal de Schomberg avaient communié de ses mains.

Le cardinal était entré <lans La Rochelle l'avant- veill« (30 octobre 1628), vers trois heures de l'après-midi, avec le nonce du Pape et une suite nombreuse. Il s'était fait précéder d'un convoi de chariots remplis de vivres. Dès huit heures du matin, les gens de guerre étaient sortis de la ville : soixante -quatorze Français et soixante-deux Anglais, misérable reste d'une garnison morte de faim; les chefs et les gentilshommes avaient gardé leurs épées, les autres avaient remplacé leurs armes par des bâtons blancs. Us allèrent, les Français où bon leur sembla, les Britanniques à bord de leurs vaisseaux, où le cardinal les fit conduire. Guiton était venu à sa rencontre à

la tôte de six archers. Riclielieu lui « fit cominandeiiient » de « congédier ses archers » et de ne plus se qualifier de maire sur peine de la vie.

Il garda longtemps devant les yeux ihorreur de la vision que nous ont conHcvvéeaes Mémoires; « la ville toute pleine de morts, dans les chambres, dans les maisons, dans les rues » ; les cadavres demeurant sur place faute de vivants pour les porter au cimetière, « sans que l'infection en fût grande, pour ce qu'ils étaient si atténués de jeûnes, qu'ils achevaient plutôt de s'y dessécher qu'ils ne pourrissaient » ; la population criant sans cesse : Vive le Roi! des gens de toute condition demandant du pain, se précipitant sur celui que les soldats portaient en bandoulière, les i*emerciant avec larmes de le leur abandonner. Le 31 octobre, cette première faim assouvie, on voyait peu de Rochelais dans les rues : il leur avait été recommandé de i-ester chez eux, de peur de lasser les troupes et d'être insultés par elles. Aux fenêtres, de véritables spectres, hommes et femmes, dont plus de cent devaient mourir le soir même, poui* avoir mangé avec trop d'avidité, regardaient l'armée et la Cour affluer dans La Rochelle, qui se « peuplait, nous dit le Mercure. comme un autre Paris ».

La Rochelle, en cette fête de la Toussaint 1C28, s'était parée pour recevoir le Roi, qui n'avait pas voulu encore en franchir les portes.

Le cardinal sortit de la ville quelques heures api*ès sa messe, poui* aller h. la rencontre <lu Roi. Louis XIH arrivait de Laleu. Contouriiaut les i-emparts à cheval, il se chrigeait vei-s la porte de Cogne, au nord-est de La Rochelle. Loi*sque les quatre compagnies des gardes, les deux de Suisses, les chevau-légei-s, les mousquetaires et les gardes du corps furent entrés dans la ville, que le comte d'Alet, le comte de Croisy (1), le marquis de Nesle (^) , toute la cavalcade des courtisans eut fait résonner les planches du pont-levis, que le duc d'Angoulème eût passé

(t) OJet d'Harcourt, comte de Croisy, incstre de camp d'ua régiment d'infanterie.

(2) Reoé aux Espaules, marquis de Nesle.

iH^f KNTHÉK SOLE.NNELI.E l>l' ROL

ayant à su droite et à sa gauche les inar/ichaux «le Si-hoinbciv et «le BassompieiTe, le canlinal entra à non Umr. Il M'avaiu;ait à ciievîil firvant le Koi, qui avait i'ev«''tu rarniur*' M<'ur<lel\>«'< «l'or e<, pai'-dcBHUR l'arniure, un manteau de cér/'uionio Utui' sur Ir devant et fen<lusur leK <<'»tés, un halandran rou^e assort i à l.i. j)oui'pre du cardinal. Trois cents Kochelais se pressaient au hord du fossé, le front dans la houe, chantant les laudes du pi'inre qui les avait vaincus : « Vive le Hoi (jui nou'^ a fait miséricorde ! criaient les prosternés. Qî n'«'st pas « ■ qu'on nous avait dit, (|u'il nous ferait tous mourir, mais, au lieu de ça, il nous salue. ». Louis XIII saluait, en effVl avec une honne ^râce qui redouhlait l'cnthousiasmo. Il était pour «'ux « le hon ange (pii les était venu retirer du profond ahlme et d'entre les bras de la mort >». Une longue clameu; de Vive le Hoi! accompagnait la foulo des gentilshommes qui fermaient le cortège. Dans les rues, le corps de justice à genoux, des groupes de femmes aux visages « secs et arides ». Louis XIII, plein de compassion, faisait distribuer du pain h ces malheureuses : « Le Roi, disaient les femmes, comman*!' qu'on donne du pain à ceux qui ont mérité qu'on les fas^. passer par le fil de ré]>ée. »

Arrivé au couvent des Oratoriens, le Roi était entré dans l'église Sainte-Marguerite, où, mitre en tête et crosse en main, M. de Sourdis, archevêque de Bordeaux (1), l'attendait, environné de son clergé et d'une foule de religieux. Le cardinal est dans le chœur, devant le maîti*e-autel, un peu au-dessous dti Roi : Te Deum taudwnus, entonne l'archevêque. Te Dominum confitemur, continue le Roi, qui chante jusqu'au dernier verset le canticpie triomphal. Les derniers échos de l'orgue se sont tus ; l'archevêque a donné sa bénédiction ; un Jésuite, le fameux Père Suffren, confesseur du Roi, monte en chaire : « Sire, commence-t-il, le pèlerin qui a dessein de faire \m long voyage, il y pense souventc fois, puis l'entreprend et finalement il persévère jusqu'à ce qu'il en soit venu au bout et au

(1) Henri d'Escoubleau de Sourdis, évêque de Maillezais, qui venait de succéder sur le siège de Bordeaux à son frèie, le cardinal, mort depuis peu.

LE PRÉDICATEUR MALAUROn". 18:>

terme. » Et voilà le Père embarqué dans une comparaison entre le pèlerinage des saints sur la terre, leur persévérance, leur victoire finale et la persévérance, la victoire du Roi : (( C'est ainsi qu'a fait Votre Majesté en l'acquisition de cette ville, qui a la gloire de vous posséder à présent. Vous y avez pensé plusieurs fois et repensé, ce qui a dérobé plus d'une fois le sommeil de vos yeux. Mais après avoir mûrement et royalement considéré les obstacles qui s'y rencontreraient, l'avez hardiment entreprise, méprisé toutes les difficultés, puis votre perh<';vérance, tant de jours et de nuits redoublée, nous l'a mise entre les mains. »

Le cardinal était peu sensible à l'éloquence du Jésuite. U détournait son regard et semblait méditer (t) : <« On eût pu accourcir le temj)s de la prise de cette ville, pensait Kichelieu, si on leur eût coupé leurs eaux, ce qui était aisé ; ai on eût fait un dégât fort exact d«s blés, légumes et verjus que les assiégés recueillirent sur le bord do leur contrescarpe, ce qui pouvait être empêché et fit subsister deux mois cette malheureuse ville. » Pourquoi n'avoir pas mis à mort dès le début du siège tous les Hochelais qui passaient les lignes? Ceux qui soullraient trop dans la place, n'ayant ])lus d'espoir que dans un« prompte reddition, auraient poussé le gros de la population à se rendre. Pourquoi, dès le mois d'avril, au retour du Roi. n'avoir pas attaqué La Rochelle de vivo foi'ce? Ses habitants, non accoutumés aux fatigues de la guerre, n'eussent pas été capables de la défendre. Et le cardinal s'essayait à prévoir les objections de la i)ostérité : *< On s'étonnera peut-être, qu'ayant le crédit que j'avais auprès du Roi, puisque ces choses pouvaient avancer le siège, je ne les aie proposées et fait résoudre. A quoi il n'y a rien à répondre, sinon qu'il est fâcheux, en un conseil, d'emporter par autorité ce qu'on devrait céder à la raison, et se rendre garant d'un événement au mauvais succès duquel tout le monde contribue d'autant plus volontiers que le conseil a été pris contre leur jugement (2). »

(1) Voir Louis Dedoiivrps, L'Imminence grise, t. I, p. 302-303. (■>) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. Vlll, p. 207-208.

«H6 LE CULTE CATHOLiyi K BKTAULI.

Deux fautos autnîinent f^ravcs avair-nt Hv rommiwh. 1^duc (l'Aug-oulènio, niâlgi-r <I(;k ordre» réitérés de. la Cour, imi juillot 1027, n'avait j)u ciniHVlu'r 1«'S Kocliclais do traiihportrr <lans la ville le lil«'* de leurs inaisoub de cauipa/rne et de leui*H JcrnieH. Ponipéo Tar^oue n'avait pas vu qu'on ne devait pas laisser les rebelles forlilier l'éniincnce de Tadon, entre Coreille et le [Mirt de La Hoclielle, Il fallait construire à Tadon un fort <(ui eiH haltn en ruine los deux tours du j»ort, «-(-rasé de ses houlets un quartier de la ville, rendu intenable la porte Saint- Nicolas, qui était toute voisine. Ainsi, dans son minutieux examen de conscience, le canlinal frappait sui'tout la poitrine «les autres.

Cependant le l'ère SuU'ren continufiit : .< Sire, (pie Votre Majesté reconnaisse cpie sa victoire vient de Dieu et non de vos armes ni de votre conseil (1)... » Le cardinal lève la tôtc à ces Hiots; des regards s'écbangent avec Louis XIII, assis dans le cbœur un j)eu au-dessus de son ministre. A quelques joui*s de la. l>arut une ordonnance où le Roi, tout en se montrant bumblement reconnaissant « du secoui*s si efficace <le la faveur divine », déclarait qu'il avait pris La Rocbelle, grâce « au conseil, singulière prudence, vigilance et laborieux service de son très cber et bicn-aimé cousin, le cnrdiii.!! de HicbeUeu (2) ».

C'est cette même ordonnance qui, autorisant à La Hocbelie le culte protestant, mais rétablissant le culte catbolique, mettait à la disposition du clergé le temple de la place du Cbàteau. Le Pape allait ériger la ville en évêché, le temple en cathédrale. Le Père Joseph, malgré les instances du Roi et du cardinal, refusa d'en être l'évêque. Il ne se laissa point tenter par le chapeau, qui devait suivre de près la mitre (3). Le temple. bAti en 1G03, périt par le feu eu 1687. Sur ses ruines s'élève la cathédrale construite en 1740, agrandie en 1856.

Le roi de France remettait tous les ecclésiastiques en pos-

(1) Mercure françois, t. XIV, p. 712-713.

(2) Ibidem, p. 72i.

(3) Louis Dedouvres, L'Eminence grise, t. I, p. 320.

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