LOUIS XIII ET LE DUC DE SAVOIE
Emmanuel arrivait, à cheval comme lui, avec Louis XIII, qui, w sous prétexte de se promener >», était allé à sa rencontre jusqu'à une demi-lieue de Suse. Si, tout à l'heure, Charles- Emmanuel, en saluant le Hoi, avait » mis le genou enterre », cette fois aucun des cavaliers ne descendit de sa monture. Le duc et le cai'dinal s'approchèrent l'un de l'autre, s'arrêtèrent et « se baissèrent sur le col de leurs chevaux, pour se saluer : les compliments furent fort succincts et la mine encore plus fraîche, j)nncipalement de la part de M. de Savoie, qui la ha jusqu'à la mort phis qu'aucun homme du monde, parce qu'avec lui il fallait parler nettement et agir de même et que ce n'était pas son style (1) ».
Quelques instants plus tard, au cliAteau de Suse, le Koi menait M. de Savoie dans sa chambre. Une foule nombreuse de gentilsliommes se pressait sur leurs pas, remplissant toute la galerie, et comme Louis Xlil conseillait à son hôte de se hâter, « de crainte que le plancher surchargé ne vint à plier sous lui : Ce li'est pas sous moi, Sire, (piil peut plier, répondit le Hn i*enard, mais bien plus sous Votre Majesté, sous la([uelle plient les plus fortes puissances de la teire (2) ».
Le Roi garda près d'une demi-heure le duc de Savoie dans sa chambre, puis Charles-F^mniiinuel alla trouver le ministre dans le cabinet du Koi : <( Au retour, il me dit mille biens de mon cousin le cardinal de Richelieu et me témoigna avoir re<;u un grand contentement de l'entretien qu'ils avaient eu ensemble, écrivit Louis Xlll à Sti mère. Je ne siiis encore ce qu'ils se sont dit, parce ([ue je n'ai pas vu mondit cousin le cardinal depuis, à cause tpi'il s'est trouvé jun peu mal aujourd'hui (3). » Richelieu a raconté dans ses Mémoires qu'il reçut du Savoyard « force assurances d'amitié et d'estime et tâcha de lui en i-endre avec usure (4) ». En réalité, Charles-Emmanuel s'était excusé de ne pouvoir ravit^iiller davantage la place de Casai, le canhnal s'était " opiniâtre (5) » et le duc avait promis tout ce qu'on avait
11) Mémoires de Fonlcnay-Marenil, y. 22.
(1) M. Baudier, Histoire du Maréchal de Toiras, t. Il, p. 29.
(3) Aveiiel, Lettres du Cardinal de fiichelieu, t. III, p. 262, noie.
(4) Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. IX, p. 194.
(5) Journal du ... secours de Casai, i° 50.
216 LK DUC PHOMKT l»Ol K I.KS AUTHES.
voulu, d'autant plus ai»éinnrit qu'il (Hait dMiU- a ne vieu tonir M. de Savoie se g'anla hion d'almnlrT tant do sujets (]ui lui tonaif'iit à («l'ur. Si (îonzalès «ir (lordova, gouverneur de .Milan trouvait dauh le traité « heaueou]) de cliobes anières et de diflieili digestion (1) », Cliarles-Kninianuel n'était guère plus satisfait. Ce « singe des grands rois (2) », pour employer la forte expression du cardinal, pi'éteiidait ajuster les affaires comme s'il ertt été vain (|ueur. I)e])uis(|uin/.e jours, il pn-ssait le Hoi d'attacpier le Milanais ou hien il olliail le manpiisat de Sjtluces et les cpiatre vallées qui donnaient accès ou bien encore il demandait la permission d'at taquer Genève. « Il veut, songeait le cardinal, poKcr la France à tout entreprendre, veut avoir toutes ces conquêtes et ne lui donner aucune chose de considération; son esprit ne p<MJt pas avoir de repos et, allant plus vite que les mouvements rapides de» cicux, il fait tous les jours j)lus de trois fois le tour du monde pensant «i mettre en guerre tous les rois, princes et potentats les uns avec les autres, pour rcfici'c seid le prr»lit de Inifs divisions (3). »
Le'cardinal ne s'était pas arrêté à l'échange du Montferrat, mai il avait examiné la <piestion de Genève et celle de Gènes: la France était ralliée perpétuelle des Cantons suisses, qui lui fournissjiien» des soldats; elle n'avait nul intérêt à voir Genève entre les main d'un prince aussi peu sûr que le duc de Savoie.
Quant à Gênes, la conquête de cette ville pouvait être juste et utile; mais était-il sage de hasarder la réputation du Roi, « mise à si haut point par la i)rise de La Rochelle et le secours de Casai (4) », dans un temps où les all'aires du Languedoc ne permettaient pas d'employer toutes les forces de Sa Majesté? Le Roi finit par « condescendre >» à l'expédition de Gênes. Rien ne fut conclu cependant, car, devant les irrésolutions de M. de Savoie, Richelieu avait simplement prié ce prince d'exécuter les articles du traité qu'il avait signé : il avait exigé le ravitaillement de Casai et
(1) JUé7Hoir€S du Cardinal de Richelieu, t. IX, p. 170. /2) Ibidem, p. 179.
(3) Ibidem, p. 18>!.
(4) Ibidem, p. 187.
L'ESPAGNb: SE TIENT POUR BATTUE. 217
la retraite définitive des Espagnols, qui tenaient encore plusieurs châteaux. De peur que le Roi n'y allAt en personne, Charles- Emmanuel s'y était rendu lui-même.
Après l'entrevue du 5 avril, le prince de Piémont refusa de laisser pour toujours au pouvoir du Roi la place de Pignerol, qui commandait la porte de l'Italie, II offrit le marquisat de Saluées. Mais le cardinal savait que Charles-Emmanuel avait reçu un courrier de l'abhé Scag-lia, son ambassadeur à Madrid, et que Clausel, ag-ent du duc de Rohan, avait passé d'Espagne à Gênes et se cachait à Turin. Riclielieu avait conseillé au Roi de partir pour le Languedoc.
Deux traités fort importants n'en furent pas moins signés : l'un, ratifié à Suse par Louis XIII le 19 avril, formait contre l'Espagne une ligue défensive entre la France, la République de Venise, le Pape, le duc de Savoie et le duc de Mantouo, afin de maintenir ce dernier prince sur son trône italien; l'autre, signé à Paris le 24 avril (1), rétablissait les anciennes alliances enti-e les deux couronnes de France et d'Angleterre « sans restitution do part et d'autre et confirmait les articles du contrat de mariage de la reine Henriette pour être exécutés de bonne foi ». Le malheureux Charles I*% aux prises avec son Parlement, n'était déjà plus assez puissant à l'extérieur de ses États pour obtenir que fût inséré dans son traité un article favorable aux protestants de France.
Louis XIII rentrait dans son Royaume, admiré et i^douté. Sa politique tenait l'Espagne en échec partout. A Madrid, Spinola ne craignait pas de rendre justice à ladvei-saire du Roi catholique; il disait tout haut, dans l'antichambre d'Olivarès : « Le roi de France a fait en soldat et en homme de bien tout ensemble. » Les seigneurs de la cour d'Espagne « ajoutaient encore, mais plus secrètement, de peur du comte-duc, qui ne leur eût pas pardonné, que le roi de France était heureux d'avoir un si grand ministre que le cardinal et que c'était la preuve fondamentale de la bénédiction de Dieu en son règne (2) ».
Richelieu, qui recueille, dans ses Mémoires, ces propos louan-
(1) Ménioires du Cardinal de Richelieu, t. IX, p. 243.
(2) Ibidem, éd. Peiilol, t. V, |>. 224.
■-M8 I.K CIIAI'ITHE DES CHAPEAUX.
g-eiii-s, nous montre le peuple; de Ma<lri<l oonteiiiplant, «laiih UtuUm les boutiques, les portraits de Iahiih XIII qui s'y truuvaiftiit exposés. Grûce h lui, nous apercevons, dans une galerie du couvent de V Incarnation, le roi d'F'spairnr iiianliaiit tout pensif. Le petitfils de J*hilip])e II semble pionK»' dans une incurable mélancolie : « Une relif^ricuse s'étant appnx'lw^e de lui j»our le divertir, ikjuk e.Y[)lique le cardinal, qui tient ces détails d'une personne de confiance, le Roi (latholitfue la pria de le rï'comniaiider à hieu, pour ce qu'il était en la plus ^«-rande anxiété d'esprit où il eût Jamais été, et qu'une propbélie le menaçait, en l'an l(KiO. de la perte de tous ses lî^tats d'Italie (1).
Cejjendant, en Languedoc, le duc de Kohan,' lui aussi, ren«lait hommatr»' à la trloire du Roi et de son ministre : ■• Dieu permit, constatent les Mémoires du chef rebelle, que le Roi allAt, vit et vainquit, car {>asser les montagnes, prendre la ville de Suse, ravitailler Casai et faire la paix avec le roi d'Kspiigne furent une même chose. •
Louis XllI s'était mis en route pour le retour, le 28 avril Iti'iU. Un Conseil avait été tenu à Suse l'avant-veille de son départ. On y avait agité une grave question d'étiquette, au sujet de laquelle le Roi et le cardinal n'étaient pas du même avis : les députés de la République de G<'nes paraltraient-ils devant le Roi couverts ou tôte nue? L ambassadeur de Gènes, Fiesque. veut être re<^u couvert, il invoque des précédents. Endoctriné par M. deChàtcauneuf, Louis XIII en invoque d'autres. Il déclare que les Génois sont ses sujets; il n'oublie pas que Gênes est une déj)endance du duché de Milan, qui appartenait à François \": [dans tous les traités qui se font avec les Suisses, les rois de France ne prennentils pas la qualité de ducs de Milan et de seigneurs de Gènes (comme les rois d'Angleterre se diront rois de France jusqu'au milieu du xix* siècle et même à la cour de Louis XIVi? Le nonce du Pape a prié Bassompierre défaire entendre raison à Louis XllI. Bassompierre a répondu que ce n'était pas facile, parce rpie le Roi était « opiniâtre, quand il avait mis une fois une chose en sa tête » ; Bassompierre a consulté le cardinal. Richelieu a promis
(l) Mémoires du Cardifial de fiichelieu, éd. Pclilot, t. V. p. 227.