LE CARDINAL ENTRK LA MÈRE ET LE FILS
Six mois plus tard, en septembre 1029, le cardinal revenait de Languedoc. Embarqué sur l'Allier, il avait gagné la Loire. C'était une véritable flottille qui s'avan(;ait entre les deux rives, où deux pelotons de gardes à cheval marchaient à la même alhire que les bateaux. En avant, une frégate, pour « faire la découverte des passages » j'esserrés entre les dangereux bancs de sable, puis un bateau de mousquetaires, puis deux autres montés par des gardes et des gentilshommes, enliu, peuplé de gardes à la proue et à la poupe, le navire à voile où Richelieu s'était installé avec ses familiers et ses. domestiques. Une chambre et une antichambre, tendues de tapisseries, formaient l'appartement du cardinal, dont les bardes et l'argenterie suivaient en deux barques, sur lesquelles veillaient des mouscpietaii-es.
Richelieu s'acheminait vere Fontainebleau, où le Roi l'avait précédé. Retour triomphal, mais à quel prix! Que de travaux, en effet, que de fatigues depuis ce 29 avril où le Roi l'avait laissé à la tète de l'armée de Piémont ! <* Ceux qui savent le particulier état des ail'iiii'es, songeait-il, n'estiment pas à petite merveille d'être sorti à souhait d'avec ledit duc de Savoie, dont la malice et l'industrie surpassent celles de Lucifer, qui n'a jamais fait état de sa parole, de sa foi et de son seing qu'en tant que ses affaires le requéraient, et qui, depuis cinquante ans qu'il règne, ne s'est étudié à autre chose qu'à se tirer par art, par ruses et par tromperies des mauvais pas où son injustice et ambition l'avaient porté (1). «
Vers le début de mai, le cardinal avait commandé au iiiaré-
(,1) Mémoires du Cardinal de liichelieu, t. IX, |). 230.
222 LK SAC HE IMtIVAS.
chai <lo CiY-qui <le rostor à Suso avec six inillï» niu{ rciils lioiiiiii«nt contriiujuaiit*' chevaux ot de n'évacuer la citadellr ([ur sur un- (léclanitiou signce «lu Koi, étahlissaiit que le traité du M uiar était exécuté. Cotte précaution prise, il avait passé ;i Valeur, avec neuf mille honiincs et treize ccntt» chevaux, rranchi le IUk*»!' et rejoint Louis XIII sous les murs de Privas. Il v était arrivé |. 10 mai, fort du traité (pi'il venait de ronrlure avec la Jirand» IJretagnc et qui allait être rendu juiblir le lendemain. Dans « traité, suite logique de la pri.sc de La Rochelle, le roi d'Angletcn • déclarait qu'il était résolu à ne plus se niAler de la religion des sujets ]»r<>testants du roi de France. Oi- un tel rniragement «Iw-cvait cruellement tous les advei'saires de la polititpjc fj'an<;aise et, eu particulier le duc de Savoie, qui avait déployé tous ses artiUce« pour l'empêcher de se conclure.
La ville fortifiée de Privas restait aux mains des j>rotfrstants. Kichelieu avait le dessein arrêté d'en finir avec toutes les places fortes tenues par les réformés. Privas est investie; elle capitule au bout de dix jouj-s. Mais par un de ces malheurs que les nia'urs militaires du temps n'excusent pas, la ville est. livrée au pillage. ses maisons brûlées, ses défenseurs passés au fil <le l'épée, rZ-scrvés pour la potence ou les galères. Itichelieu sétait levé du lit où il était malade, pour arrêter le désordre (1), mais le carnage était déchaîné. Le ministre, dont la mémoire n'est pas sortie sans atteinte de cette rigueur, s'explique en ces tenues sur l'événement : (( Dieu m'a fait la gi*àce, écrivait-il le 30 mai 1629 à la Reine, que je n'ai point vu cette tuerie »; et d ajoutait : « Cette rigueur non volontaire qui est arrivée, et la bonté dont le Roi usera envers les villes qui se rendront volontaii'ement . devra faire connaître à beaucoup l'avantage qu'ils auront à se mettre de bonne heure en l'obéissance, sans attendre qu'on les y contraigne (2). » Si le dessein n'y était pas, le résultat n'en parut pas moins favorable. En fait, Saint- Ambroi\, La Gorce, Barjac se rendirent aussitôt, « villes non grandes par leur quantité d'habi-
(1) Mémoires pour servir à VHistoire du Cardinal-Duc de Richelieu, recueillis par le Sieur Aubery, avocat au Parlement et aux Conseils du Roi, 1. 1, p. 105-106.
(2) Aveoel, Lettres du Cardinal de Richelieu, t. 111, p. 327-328.