MORTELLE INQUIÉTUDE DU CARDINAL
Richelieu à Narbonne.
A la souffrance, se joignait, chez le ministre, une inquiétude mortelle. M. le Grand avait accompagné le Roi, qui, installé au mas de Joan Pauques, à une demi-lieue de Perpignan, pouvait, du haut du plateau dominant son logis, suivre les opérations du siège (1). Le cardinal s'attendait à être assassiné dans son lit. Le favori, en tout cas, n'oubha rien pour le perdre dans l'esprit du maître. Le 6 mai, Richelieu écrit à Noyers, chargé de surveiller M. le Grand : « Il s'est fait une nouvelle fluxion sur mon bras et l'ancienne ouverture, que Dieu et la nature avoient faite, s'est ouverte, a jeté de nouveau pus en bonne quantité. On parle maintenant, pour me consoler, de jouer de nouveau des couteaux, à quoi j'aurai bien de la peine à me résoudre, n'ayant plus ni force, ni courage pour cela. Je supplie Dieu qu'il m'en donne pour me conformer à sa volonté (2), » Et, le 8, il mande au même secrétaire d'État : « J'ai souffert des douleurs extraordinaires cette nuit. Il est arrêté qu'il me faut faire une ouverture dans le pli du bras. On craint cependant de rencontrer et de couper la veine, je suis en la main de Dieu. Je voudrois bien avoir achevé mon testament, mais je ne le puis sans vous et vous ne pouvez désemparer que Perpignan ne soit fini (3). »
Là-bas devant la ville assiégée, Cinq-Mars assiège l'esprit du Roi; il se croit sûr du succès; il est si présomtueux qu'un jour en présence de Louis XIII, il affecte d'en remontrer à Fabert — alors commandant d'un bataillon des gardes — sur la fortification et l'art de prendre les places, et le Roi observe aussitôt : « M. le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter contre un homme d'expérience. » M. le Grand sort fou de rage, non sans avoir répliqué insolemment : « Votre Majesté se seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit. » Et le Roi ne peut se tenir de confier à Fabert : « Il y a six mois que je le vomis... Il n'y a point d'homme si perdu de vices et si peu com-
(1) Charles Vassal-Reig, La Prise de Perpignan, pages 155-156.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VI, page 911.
(3) Ibidem, page 912.