PLAINTES DE RICHELIEU
Le Roi et le cardined.
L'hôtel d'Albret à Fontainebleau, le 13 octobre 1642. Le cardinal, qui a soigné ses maux à Bourbon-Lancy durant une dizaine de jours, s'est engagé sur le canal de Briare et n'a renoncé aux douceurs de la navigation que le plus près possible de Fontainebleau. A Nemours, sur le Loir^, où soixante carrosses à six chevaux sont venus au-devant de lui, il a pris la route. Toujours porté dans son lit de taffetas pourpre, il a fait dans l'hôtel une entrée de malade. Il a peu d'espoir de guérir et il songe : « On me fait croire que je recevrai à l'avenir du soulagement du séjour que j'ai fait aux eaux; mais, pour le présent, je n'en vois pas grand effet, quoique je sois mieux que quand j'y suis arrivé. »
A présent, il était assis depuis quelques minutes dans une chaise à bras et, soudain, le Roi. Le cardinal se lève avec peine en s'appuyant sur les bras de MM. de Chavigny et de Noyers. Le maître et le serviteur s'embrassent au milieu d'un silence qui se prolonge et que les assistants attribuèrent à « l'excès de la joie ». Puis, sur l'ordre du Roi, tout le monde sortit : Louis XIII et Richelieu demeurèrent trois heures ensemble (1).
Que se dirent-ils? Nul doute que l'ombre du mort, du favori décapité ne mît une gêne entre eux. Richelieu profita peut-être de l'occasion pour réfuter certaines calomnies de Cinq-Mars, comme il le fit dans un mémoire sans date qui fut rédigé vers ce temps-là et qui était destiné à Louis XI II. Il osa peut-être dire à peu près comme il l'avait écrit : « Connaissant l'humeur du Roi jalouse, 'M. le Grand lui persuadoit continuellement que ma réputation étouffoit sa gloire et que l'autorité qu'il me donnoit rabaissoit la sienne, bien qu'il n'y eût personne qui ne sût fort 'bien que je ne prétendis jamais autre honneur que celui qu'une créature peut recevoir de l'ombre de celui de son maître... Le connaissant peu libéral de sa nature, il lui représentoit qu'étant d'un naturel contraire, j'étois cause de beaucoup de dépenses qu'on pouvoit épargner, lui faisant croire qu'on donnoit de l'argent au tiers et au
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VII, pages 150 et 151.
quart à son insu... Connaissant le Roi soupçonneux, il le mettoit en ombrage de toute chose. » Le discours du cardinal se terminait par une louange qui n'était pas exempte de quelque amertume :« Je ne dois pas oublier entre vos victoires celles que vous remportâtes sur vous-même, lorsque, ayant été combattu, l'espace de plus de deux ans, par les artifices d'un esprit qui, en sa jeunesse, avoit les derniers degrés de malice, pour changer la face du gouvernement de votre Etat et l'abandonner à ses dérèglements, vous vous surmontâtes vous-même en postposant ce qui étoit de votre inclination à la raison. Il est vrai qu'il y eut beaucoup de peine à vous faire voir l'injustice de ses desseins, le préjudice que vous receviez en votre personne et en vos affaires, mais enfin Dieu vous éclaira de telle sorte que vous mîtes sous les pieds l'ancienne inclination que vous aviez pour lui, vous surmontâtes la mauvaise impression qu'il vous avoit donnée de vos vieux serviteurs (1). »
Les conditions du ministre.
En cette journée du 27 octobre 1642, il y avait neuf jours que Richelieu, toujours alité, s'était embarqué sur la Seine à Valvins (près de Fontainebleau). Il avait abordé, le 17, à Paris, au port Saint-Paul et, par un itinéraire que les « commissaires de quartier avaient reçu l'ordre de faire nettoyer », regagné son Palais-Cardinal (2). Il ne cessait d'y être hanté de la crainte que les amis de Cinq-Mars, MM. de Tilladet, des Essarts et de La Salle, capitaines des gardes et le sieur de Tréville, lieutenant des mousquetaires, qui n'avaient pas été disgraciés, ne fissent « naître dans l'esprit du Roi quelque aversion et dégoût contre sa personne ». Louis XIII lui-même ne l'avait-il pas mis en garde contre leur haine? Le cardinal se souvenait du conseil que le Roi lui avait donné le 11 septembre avant son départ de Lyon : « Je finirai en vous recommandant d'avoir plus soin de vous que jamais étant au lieu où vous êtes, ceux du parti de Cinq-Mars croyant avoir sauvé leur chef,
(1) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VII, pages 161-162.
(2) Ibidem, page 150, note.