LES SECRETS DE M. LE GRAND
l'effet de leur malice, qui produit souvent des maux presque irrémédiables (ainsi qu'il a paru en l'affaire dudit sieur le Grand), quand on est négligent à y apporter le remède. » Et Richelieu, citant plus d'un précédent fameux, ne craignait pas d'ajouter : « Le cardinal même, après la mort du maréchal d'Ancre et la retraite de la Reine mère à Blois, fut, avec ses parents, bien que tous innocents, éloigné non seulement du Roi et de la Reine sa mère, mais du Royaume sur des soupçons qui n'avaient d'autres fondements qu'une fausse apparence (1); et cependant il ne voudroit pas dire qu'on eût mal fait d'en user ainsi, parce que les grands États ont de temps en temps besoin de tels rigoureux exemples, pour ne pas dire violents, pour contenir par la crainte chacun en son devoir (2). »
Ce mémoire « reçu sans aigreur » par le Roi, cinq jours avant la Toussaint, demeura sans réponse et, le 5 novembre, le cardinal, surpris, crut devoir renouveler l'offre de sa démission. Il crut aussi devoir rappeler qu'il connaissait certains secrets révélés par M. le Grand et dont « on n'avait pas voulu donner connaissance au Roi » : « Sa Majesté, déclara-t-il, saura de plus qu'expressément on ne voulut pas faire donner la question à M. le Grand de peur qu'il ne dit en public ce qu'il avoit fait connaître en particulier. Elle saura enfin que son confesseur eut bien de la peine à l'empêcher de parler sur l'échafaud conformément à ce qu'il avoit dit plusieurs fois en prison, que, lorsqu'il seroit pressé et n'auroit plus rien à espérer, il n'épargneroit personne (3). »
Comme un insupportable écho, Chavigny, à Saint-Germain, ne manquait pas de répéter au Roi les arguments du cardinal. Le 5, il affirmait à Richelieu qu'il contestait auprès de Sa Majesté, « avec la fermeté respectueuse d'une personne qui soutient une cause juste et qui ne craint rien pour le service de son maître ». Le 6, .à cinq heures du matin, il se hâtait d'avertir le cardinal de ce qui s'était passé, la veille depuis les premières heures du jour : « Le Roi, écrivait-il, s'étoit rendu assez traitable ; mais sans rien conclure ;raprèsdîner il fut à la chasse, où les parties intéressées l'accompagnèrent.
(1) Voir ci-dessus, tome II, page 199.
(2) Avenel, Lettres du Cardinal de Richelieu, tome VII, pages 163-167.
(3) Ibidem, page 169.