LE TRAVAIL SECRET DU CARDINAL
férences entre controversistes dont avait tant abusé le siècle précédent (1). Il s'était aussi appliqué à s'assurer les concours des hommes, des intérêts et des bonnes volontés.
Benoît dit, dans son Histoire de VÉdit de Nantes : « Il y a des mémoires qui font monter à quatre-vingts le nombre des ministres déjà gagnés au projet de Richelieu. »
Reportons-nous aussi au témoignage de Tallemant, qui vivait en plein dans les milieux intéressés : « Par ambition, le cardinal voulait accommoder les religions, et méditait cela de longue main. Il avait déjà corrompu quelques ministres en Languedoc; ceux qui étaient mariés, avec de l'argent, et ceux qui ne l'étaient pas, en leur promettant des bénéfices... En Languedoc, le cardinal envoya quérir un des ministres de Montpellier appelé Le Faucheur, natif de Genève. Il le voulait gagner à cause de sa réputation; il lui envoya dix mille francs. Ce bonhomme fut fort surpris : « Hé! pourquoi m'envoyer cela? dit-il à celui qui le lui apportait. — M. le Cardinal, dit cet homme, vous prie de prendre cette somme comme un bienfait du Roi. «Le Faucheur n'y voulut point entendre... Un de ses confrères, nommé Mestrezat, rapporta dix niille écus aux héritiers d'un homme qui les lui avait donnés en dépôt (à l'instigation du Père Joseph) sans qu'eux ni qui que ce soit au monde en sût rien (2). »
Richard Simon constate, à son tour, « que le cardinal de Richelieu employa une bonne partie de ses soins à faire rentrer dans l'Église les protestants de France et que, s'il ne fût pas mort, il y a longtemps qu'il n'y aurait plus de huguenots dans le Royaume ».
Les noms des hommes qui ont été signalés comme employés par lui à ce travail secret sont, du côté protestant, ceux de La Milletière, de du Ferrier, d'Amyraut, de Ferry de Metz; du côté catholique, ceux du Père Véron, du Père du Laurens, de Camus, évêque de Belley, qui écrivit : V Avoisinement des protestants et de V Église romaine.
(1) Voir la lettre que le cardinal écrit de Pézenas à M. de Rancé, le 30 juillet 1629 dans la correspondance publiée par Avenel, tome III, page 394, et les commentaires du Père Henry Fouqueray dans Histoire de la Compagnie de Jésus, tome IV, page 264.
(2) Historiettes, édit. Techener, tome I", page 417.
NON COMMOVEBITUR 161
Les choses ne paraissent pas s'être précisées davantage (1).
Mazarin n'avait pas l'esprit tourné vers les questions religieuses; il fut loin d'attacher à cette affaire la même importance que son prédécesseur. Il avait pour système de ne pas remuer l'eau qui dort. Il laissa « le petit troupeau brouter les mauvaises herbes à son aise ».
Quand Louis XIV eut pris en main les affaires, vers 1665, — sans doute, après quelque pression exercée par la Régente, l'espagnole Anne d'Autriche, — les dispositions changèrent. Les esprits s'étant tournés, dans le monde catholique, exactement à l'opposé de la prudente pensée des deux cardinaux, les ardents commencèrent à faire appel au pouvoir séculier. La royauté absolue s'engagea dès lors dans la voie qui devait conduire à la Révocation de l'Édit de Nantes.
La perfection du chrétien.
Examen de conscience du cardinal de Richelieu.
Les écrivains de l'histoire religieuse et ceux de l'histoire de France n'ont peut-être pas donné toute l'attention qu'il mérite à ce deuxième ouvrage auquel Richelieu travailla dans les dernières années de sa vie et qui, d'ailleurs, n'a été publié, comme l'autre, qu'après sa mort : De la Perfection du Chrétien.
Pourtant certaines lignes de la préface et un motif typographique, plusieurs fois répété dans le corps de l'ouvrage, étaient de nature à attirer la plus sérieuse attention. On lit dans l'avant-propos : « Cet ouvrage fut commencé pendant le siège de Gorbie et mis en l'état où il est pendant celui de Hesdin; et ainsi cet ouvrage a été conçu et enfanté durant les plus grands orages de la guerre. » Quant à l'image, elle est reproduite en cul-de-lampe au bas de plusieurs chapitres : elle représente une roue bloquée par trois cales qui l'empêchent de tourner et elle est accompagnée de la devise : Non commovebitur : « Elle restera immuable! »
(1) Cf. Lettre de Guy Patin du 14 mars 1670. — Dictionnaire de Bayle, aux articles Ferry, Admiraut; surtout, les textes cités par Rebelliau : Bossuet historien du Protestantisme, pages 9 et suivantes. — Haag, la France protestante, aux noms indiqués, etc.