‹ Histoire du Cardinal de Richelieu (volume 5)Chapitre 134 sur 367 · SAINT-CYRAN AU CHATEAU DE VINCENNES · texte numérisé non relu

SAINT-CYRAN AU CHATEAU DE VINCENNES

Assurément, l'image et la devise s'appliquent à l'Église, étant donné le sujet du livre, et elles visent l'invariabilité de la doctrine catholique. Quant à l'époque de la rédaction « entre le siège de Corbie et le siège de Hesdin », c'est-à-dire de 1636 à 1639, elle répond, — toujours en ce qui concerne spécialement la religion, — au temps où la querelle janséniste venait de se déclarer. En 1633 l'abbé de Saint-Cyran, Duvergier de Hauranne avait publié son livre (1) sous le pseudonyme d^Aurelius et dirigeait Port-Royal, avec le concours enthousiaste de la puissante famille des Arnauld.

Ce grand débat va, comme on le sait, troubler les esprits pendant plus d'un siècle, avec des suites sur toute l'histoire de France; jetant l'Église dans le danger d'hérésie, il ébranle la stabilité morale et même l'union nationale; et cela à l'heure où les troupes espagnoles, ayant forcé la frontière, assiègent les places des Flandres et de la Picardie et sont en marche sur Paris : l'année de Corbie!... Songeons à ce que fut, pour notre génération, l'année de Charleroi! Tel est le mal auquel la France s'est exposée tant de fois : à la veille des plus grands périls, elle se divise!

Dans une telle situation, Richelieu agit selon sa manière : la manière forte (2). Il fait arrêter Saint-Cyran et l'emprisonne à Vincennes, en attendant que l'information soit mise aux mains d'un homme sûr, Laubardemont (3). Sur cette mesure Richelieu s'explique, au moment même, en ces termes : il dit à son maître de la Chambre (Hardouin de Péréfixe, futur archevêque de Paris), qui le répéta depuis à plusieurs, « qu'on venait d'arrêter par ordre du Roi un homme qui commençait à se rendre célèbre par l'opinion de sa vertu et de sa capacité et de la profession qu'il faisait d'une sévérité de sentiments et d'une austérité de mœurs devenue recommandable auprès de la plupart des gens de bien, qui en feraient peut-être du bruit; mais il ajouta qu'on ne l'avait arrêté que pour

(1) Preiiùère édition : Vindicix Facultalis Parisiensis, auctore Peiro Aurelio, Parisiis apud Caroium Moretum. M DC XXXIII, in-40.

(2) Voir P. Rapin, Histoire du Jansénisme, édit. Gaume, page 374.

(3) C'est le lieu de rappeler l'une des maximes politiques du cardinal : « En affaires d'État, il n'est pas comme des autres : aux unes, il faut commencer par l'éclaircissement du droit; aux autres par l'exécution et possession. » Maximes d'État, n° LXXX, page 770. — Sur toute la procédure de l'affaire et sur le rôle de Laubardemont, voir les Mémoires de Mole, tome III, page 40.

JUSTIFICATION THËOLOGIQUE 10:j

l'amour qu'il avait de la nouveauté (non commovebitur) et pour la liberté qu'il se donnait de dogmatiser d'une manière à imposer au public et à scandaliser la vertu; assurant qu'on aurait remédié à bien des malheurs et à bien des désordres dans toute l'Europe, au siècle passé, si l'on avait emprisonné Luther et Calvin dès qu'ils parurent, comme l'on avait fait de l'abbé de Saint-Cyran que le Roi venait de mettre en prison au château de Vincennes (1). »

Après avoir procédé à « l'exécution », Richelieu écrit ce livre, qui est, au fond, un examen de conscience et une justification théologique et chrétienne de la décision prise par l'homme d'État.

Voyons donc comment les choses se présentent à l'esprit du cardinal lui-même. Sa naissance, sa jeunesse, ses souvenirs remontaient au temps où l'Église romaine venait d'achever la grande œuvre de la Contre- Réforme en publiant les décisions prises au concile de Trente (2). Par ces décisions, les doctrines de la Réforme avaient été réfutées, écartées; l'Église catholique avait été rétablie dans sa confiance, dans sa force, dans cette immutabilité que lui avait promise le Christ. Mais, pour obtenir l'accord et la paix religieuse, les Pères avaient dû se résigner à de sages concessions, à certaines imprécisions, à des silences réfléchis. Les mystères sont du domaine de la foi, et les Pères s'étaient confiés à l'élan de la foi. Trop d'explications s'embrouillent et embrouillent.

Par exemple, on n'avait pas poussé à fond les précisions relatives au libre-arbitre, à la prédestination, à la grâce; on n'avait pas tranché la difficulté relative à la constitution de l'Église, à savoir, si cette constitution est absolument monarchique ou, en une certaine sorte, aristocratique (c'est-à-dire épiscopale et conciliaire); on avait laissé pratiquement dans le vague la question de l'autorité revendiquée, par certains théologiens, pour le Pape sur les pouvoirs temporels, enfin, en rendant aux œuvres la valeur salvatrice que leur refusait la Réforme, on avait développé grandement la propa-

(1) P. Rapin, Histoire du Jansénisme, page 374.

(2) Voir, sur l'ensemble de ce grand fait historique : Gabriel Hanotaux, Études historiques sur les xvi« et xvii» siècles en France : La contre-révolution religieuse au xvi^ siècle, pages 88 et suiv. — Abbé Dassance, Le Saint Concile de Trenre-Traduction et commentaires avec la controverse de Bossuet avec Leibnitz sur l'autorité de ce concile, 1842,

vol. in-S°.

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